L ENLEVEMENT EN MER
Lorsqu'en verlu de l'ordre de commandement qu'avait obtenu pour moi mon brave amiral Chose, je fus installé en qualité de capitaine à bord de l'a viso le Granville, j'eus besoin de quelques jours pour me faire à l'étourdissante idée de ma nouvelle
dignité. Dans les premiers moinens de celte élévation sisubile^ je me trouvai lellcmenl ébloui de l'éclat de ma fortune, que Tcxcès de mon enivrement m'empêcha de jouir de toute ma félicité. — Quoi 1 me disais je en me rappelant les commcncemcns de ma carrière et en reportant mes regards sur ma situation présente, moi, le fils d'un pauvre pêcheur, élevé par la générosité d'uu seigneur anglais, me voilà devenu, à vingt-etun ans, capitaine d'un bâtiment de l'Etat !... Quels prodiges n'a-l-il pas fallu que le sort accomplisse en ma faveur pour me faire monter de si bas et si vite à un tel degré de prospérité ! Et tout en m' exerçant ainsi à envisager en face les séductions de ma situation présente, je me prenais à redouter, je ne sais pourquoi, les retours d'une destinée qui me semblait trop brillante pour être durable. Cette vague inquiétude que m'inspirait la plénitude même de ma satisfaction, eut cela de bon qu'elle m'empêcha de me prévaloir avec trop d'orgueil d'un avancement que j'avais encore la modestie d'attribuer beaucoup plus aux heureux effets du busard^ qu'à l'cmineuce de mon mérile
pcrsooncl. Mais, avec les jouissances de la grandeur, arrivèrent bientôt pour moi les soucis attachés à la responsabilité du commandement. Le chef maritime, dont j'avais cessé d'être l'aide-de-camp depuis quelques jours, me fit appeler chez lui :
— Mon ami, me dit-il, je viens de vous confier un poste que vos collègues vous envieront, comme c'est l'ordinaire. Mais, pour vous mettre à môme de justifier la faveur que je vous ai accordée, diton, au détriment de quelques-uns de vos camarades plus anciens que vous, je veux vous donner à remplir une petite mission dont je puis disposer, et qui ne laissera pas que de vous offrir quelques difficultés à vaincre et l'occasion de vous signaler.
A ces mots, prononcés avec un certain air de mystère par l'amiral, je sentis mon cœur palpiter avec force, et j'écoutai en tremblant la suite de celle entrée en matière. Le chef maritime, voyant l'effet que ses dernières paroles avaient produit sur Uioi, poursuivit ainsi :
— Une frégate et une corvette vont iuccssam-
mcnl partir pour une expcdilion secrcle. Vous les accompagnerez pour leur servir de mouche. Votre lougrc marche bien. J'ai eu soin de vous donner, avec un bon et fort équipage, deux officiers moins jeunes que yous, et que vous pourrez consulter quand vous le jugerez convenable, sans vous exposer à compromettre l'autorité que vous aurez toujours sur eux. D'ailleurs, comme le capitaine de la frégate sous les ordres de laquelle vous allez vous trouver placé sera chargé du commandement en chef de la petite division, vous n'aurez guère qu'à suivre les mouvemens qu'il vous indiquera. Ainsi donc, l'opinion que l'on aura de vous après tous les efforts que vous aurez faits pour bien vous acquitter de votre devoir, dépendra uniquement de la manière plus ou moins satisfaisante dont vous aurez su remplir la tâche dont vous êtes chargé. Bien comprendre les ordres que l'on reçoit, les exécuter avec zèle et ponctualité, voilà tout le secret du service pour les subalternes. A}'ez sans cosse cela à l'esprit; allez, parlez et revenez à nous, toujours digne de l'intérêt que nous vous portons et de la
confiance que nous n'avons pas hésité à placer dans votre précoce intelligence.
En sorlant de chez le chef maritime, tout préoccupé de la demi-confidence qu'il venait de me faire sans me laisser pénétrer le but de la mission qu'il me destinait, je rencontrai, aux portes mêmes de l'hôtel de l'Amirauté, le contre-amiral Chose, qui, me prenant par la main, me demanda avec son air toujours affairé et toujours affectueux :
— Eh bien, d'où viens-tu ainsi, mon capitaine ?
— Mais vous le voyez, mon général, répondisjo, je sors de chez l'amiral.
— De son cabinet particulier, peut-être?
— Tout juste.
— Et il t'a sans doute dit où nous nous sommes proposé de l'envoyer pour faire de bonne petite besogne?
— Non, pas tout à fait j mais il m'a parie d'une mission secrète à laquelle je vais être attaché.
— Et il ne l'a rien donné de plus à entendre?
— Ma foi non, si j'en excepte les conseils et les
avis qu'il a bien voulu ajoulor, par inlorèl pour moi, aux ordres qu'il avait à nie donner.
— El serais-tu bien aise de savoir le fin mot de tout cela, et d'apprendre à quels hasards nous allons te faire courir? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, suis-moi chez la mère Plumage, pour que nous puis*sions causer un moment ensemble dausla chambre, de tout ce qu'il l'importe le plus de ne pas ignorer.
Lorsque nous nous trouvâmes seuls, en lace l'un de l'autre, mon protecteur me dit : « Il faut que lu saches d'abord que c est moi qui ai donné à l'amiral l'idée du coup de main que, de concert avec la frégate cl la corvellc en parlance, lu vas tenter à bord de ton lougre. Mais ceci a besoin de quelques explications que je vais livrer à ta discrétion ordinaire.
)) Imagine-toi que , lorsqu'il s'est agi de m'embarquer pour revenir d'Anglelerre en France, lord Barnstaple m'a accompagné jusqu'à Porlland , où m'attendait le parlementaire à bord duquel je devais prenlrc passage. En faisant, avec mon hôte gra-
deux, le trajet qui devait nous mener de son château au lieu de mon cmbarqueraenl, le lord m'a appris qu'il se disposait lui-môme à faire bientôt une promenade en mer pour se rendre à Madère , où il se profiosait, m'a-t-il dit, de conduire sa fille; car il faut te dire que, comme tous les riches Anglais, le bon lord me paraît avoir furieusement le goût de la locomotion, malgré la répugnance que devraient lui inspirer les déplacemens maritimes. Enfin, tout en jasant ensemble pendant le chemin, nous sommes arrivés à Portland , et qu'ai-je aperçu en jetant les les yeux sur la rade de ce port? Deux corvettes qui venaient d'y mouiller de compagnie j et^ comme les bàtimens de guerre n'ont pas l'habitude de stationner sur cette rade découverte, j'en ai conclu qu'il y avait quelque chose de pariiculior el de sournois dans cette relâche inusitée de deux navires de l'Etat, venant à la fois jeter l'ancre sur ce point. Le soir de mon arrivée à Weymouth , petite ville rapprochée du bourg de Porlland , qui n'est qu'un ramas de quelques maisonnettes, bàli en pleine côte, j'ai recueilli, de la bouche môme des Anglais, qui par
laient sans défiance en face d'un Français qu'ils supposaient étranger à leur langue, des renseignemens qui m'ont été confirmés depuis par l'équipage du parlementaire qui m'a ramené en France ; à savoir que, prochainement, le duc d'York, ou quelque chose comme cela^ devait s'embarquer à Portland même, pour la Méditerranée. La présence des deux corvettes, dans celle partie de la côte d'Angleterre, m'a été alors expliquée, et je me suis bien promis alors d'en tenir compte à mon retour au pays ; cl , effectivement, je n'ai pas eu plus tôt mis le pied sur le pavé de Brest, que je me suis hâlé d'informer le citoyen ministre de la marine, de tout ce que j'avais appris par hasard pendant mon court séjour à Portland. Ce n'est pas là, je crois, faire de l'espionnage j car, sans rien chercher à savoir, j'ai été informé de tout en me bornant à écouter, par curiosité, des indiscrets qui bavardaient sans défiance. J'étais libre, je n'ai usé que du droit naturel que tous ceux qui ont des oreilles, et qui comprennent ce qu'on dit autour d'eux, ont d'entendre ce qu'il leur importe d'aiprendre. Lord Barnslaple, plus
réservé que ses chers compatriotes , s'est bien gardé de me parler de tout cela. D'ailleurs, il me paraissait IcUemeot occupé, et même tellement soucieux, des préparatifs de son prochain voyage, qu'il aura bien pu ne pas songer beaucoup à celui que sou duc d'York se propose d'entreprendre sur le continent. Mais, conçois-tu le beau coup de main que l'on ferait si l'on parvenait à jeter le grappin sur une altesse royale d'Angleterre , un vrai prince du sang britannique? Pour moi, je regrette si fort de ne pouvoir tenter l'expédition dont tu vas faire partie, que, s'il ne fallait que descendre d'un grade pour commander la frégate et la corvette qui vont aller à la chasse de ce gros gibier, je crois, Dieu me pardonne, que je redeviendrais avec joie simple capitaine de vaisseau pour tàler un peu de l'aventure que je vais vous faire courir, puisque c'est à moi que l'on doit l'idée de cette appétissante tentalive.
— Et le citoyen ministre de la marine, qu'a l-il répondu? demandai-je à l'amiral.
— Une lettre charmante à moi, d'abord; puis il a immédiatement ordonné au chef supérieur de la
marine, à Ion ancicD contre-amiral enfin, de faire partir en toute hâte, pour Portiand, les premiers navires disposés à prendre la mer; et c'est à cet ordre précipité que ta dois l'avantage d'avoir en perspective le grade de lieutenant de vaisseau au bout de l'expédition à laquelle nous avons voulu t'associer. Voyons, maintenant^ te trouves-tu assez complètement instruit des faits pour pouvoir te préparer à bien dresser les petites batteries à tout événement!
— Oui, sans doute, amiral; et la confidence que j'ai reçue de votre bonté est un nouveau service que vous venez do me rendre, et dont je sens tout le prix.
— A merveilles. Mais n'oublie pas, si jamais lu (e trouves engagé avec un navire ennemi, de pratiquer mon système de pointage, celui qui nous a si bien réussi jadis à bord de la Sans-Culottes : un trou, faire un trou à l'ennemi, voilà le seul résul(at auquel un capitaine doive songer dans un engagement de navire à navire. A propos, combien as lu ào ra-
nons à bord de Ion lougro, ou, pour appeler les choses par leur vrai nom, à bord de ta patache?
— Huit crapauds en bronze seulement, amiral.
— Diable! huit crapauds, c'est bien maigre pour faire quelque chose d'un peu passable — Cependant en ménageant ses coups avec intelligence, et en pointant adroitement en plein bois, il est encore possible I... Oh 1 mais je pense à présent à une singularité qui m'avait d'abord échappé dans notre entretien tout spécial... Et si tout en courant cueillir des lauriers sur les côLcs d'Angleterre, et tenter de nous ramener les royales dépouilles opimes d'un prince du sang , tu allais te trouver de nouveau amalgamé avec ton Barnstaple , ce bon génie que la Providence céjeste a presque rendu inévitable pour ton bonheur!
— Vous plaisantez, amiral I Vy pensais, et c'est même cette idée qui, je vous l'avouerai, m'attriste un peu à la veille de partir pour une expédition qui devrait cependant sourire à mon imagination et contenter tous mes vœux.
— El pourquoi t'affligerais-tu de tout ce que la
fortune semble vouloir faire de si bonne grâce pour loi, cl des nouvelles faveurs qu'elle te prépare encore sans doute?
— Les hasards de la guerre sont quelquefois si bizarres et si cruels 1 Enfin vous souvenez-vous de cette terrible affaire de la Sans - Culottes , où, sans le savoir, j'ai presque failli tuer mon bienfaiteur, tout en croyant ne faire qu'un grand coup d'ôclat?
— Bah ! cela arrive tout au plus une fois dans la vie, même à ceux qui sont réservés aux aventures les plus romanesques. Mais, moi, qui ne me pique guère d'être prophète, et qui me contente tout bonnement de raisonner avec les probabilités, pour rester le plus possible dans le vrai, je te prédisque lorsque tu arriveras sur la côte de Porlland, tu trouveras ton lord et sa demoiselle partis pour leur île Madère, et le" prince du sang, que vous allez pour y chercher, déniché lui-même pour se rendre je ne sais où di£il)le; car il y a prés de huit bons jours que, si l'on m'avait écoulé, on serait déjà filé sans tambour ni trompette pour mettre la main sur le bel oiseau royal.
Mon amiral me quitta à la suite de cette conversation intime, en se proposant de me revoir avant mon départ pour me faire ses adieux et me donner ses derniers conseils. Mais, le soir même du jour où j'avais eu avec lui l'entrevue que je Viens de rapporter, l'ordre du départ fut donné sans bruit, à la petite division dont j'avais été appelé à l'honneur défaire partie, comme commandant du lougre le Granville.
L'habitude qui émousse si vite chez les marins la vivacité des sensations qu'ils éprouvent dans un métier qui les met sans cesse en contact avec tout ce qu'il y a de plus saisissant au monde, n'a jamais altéré chez moi une des plus délicieuses impressions que j'aie ressentie dans ma jeunesse ; cette impression est celle que produit sur mon cœur et sur mes sens un départ de nuit. Dire le sentiment qui me pénétre en voyant toutes ses voiles se déployer dans l'ombre, et ces masses lugubres que forment les navires s'avancer majestueusement dans les ténèbres II. U
et sur CCS flots dont ils cffle'jrent silencieusement les abîmes, serait pour moi une chose impossible car l'expression resterait toujours au-dessous de la vérité de ce sentiment. La frégate qui nous commandait après avoir ordonné à la corvette et à mon lougre de faire leur appareillage , leva l'ancre , et prenant ensuite la tête de notre ligne, nous fit vider les passes de Brest , alors que tout dormait, se taisait autour de nous et que la ville que nous quittions, ensevelie dans le repos et le silerica, laissait à peine scintiller sur la surface des vagues lointaines, les feux qui nous marquaient encore confusément sa position.
Quelques heures après notre sortie une brume épaisse au milieu de laquelle la brise qui nous favo-» risait d'abord, s'était éteinte, nous enveloppa de manière à nous cacher les deux bàtimens à c6tc desquels nous faisions route. Au moment du départ, notre commandant nous avait prescrit la direction à suivre et la voilure â tenir dans le cas où quelqu'une de ces circonstances fortuites qu'il faut tou-
jours prévoir à la mer , viendrait à nous forcer de nous séparer j et en me conformant à l'ordre que j'avais reçu, je parvins à me maintenir pendant toute la nuit à portée de voix des navires qu'il m'importait de ne pas quitter. Avec le jour un beau vent d'Ouest s'éleva en balayant autour de nous les vapeurs dont les flots avaient été couverts depuis notre mise au large, et nous gouvernâmes alors vers TEst pour entrer sous toutes voiles dans la Manche.
Rien selon moi, n'est plus plaisant ni plus digue de pitié en môme temps, que l'attitude des pauvres équipages que l'on conduit comme de vils troupeaux, à des périls qu'on leur laisse ignorer jusqu'au moment où il n'est plus possible de leur cacher le sacrifice auquel on les a destinés. Mes matelots et mes officiers même en s'apercevant que nous continuions à nous diriger à l'Est, ne manquèrent pas de se perdre en conjectures sur le but de notre expédition. Les uns prétendaient que nous allious attaquer un convoi anglais dont l'arrivée
avait été signalée mystérieusement au minisire de la marine ; les autres affirmaient que notre mission n'avait pour objet que de renforcer une division <iui nous attendait à Cherbourg; cl tous, en hasardant ces suppositions en ma présence , cherchaient â deviner dans mes regards, jusqu'à quel point leurs hypothèses plus ou moins vraisemblables pouvaient se rapprocher de la vérité que l'on avait dû me confier. Pour moi qui m'étais pénétré de la réserve que m'imposait ma position;, je me contentais de jouir du secret auquel j'avais été initié, sans céder à la tentation de le laisser imprudemment échapper par enfantillage ou par vanité, et j'eus lieu de remarquer bientôt combien cette circonspection était propre à m'acquérir sur mes inférieurs l'autorité dontj'avais besoin pour les maintenir dans les bornes d'une discipline qu'ils devaient être assez naturellement portés à oublier sous un chef aussi jeune et aussi peu expérimenté que je devais le paraître.
On m'avait adjoint pour second, ou si l'on veut, pour lieutenant , un officier de mon grade, ancien
enseigne de corsaire, transplanté depuis peu dans la marine de l'Etat. Ce brave homme, avec une assez longue praliqiio des choses les plus communes du métier, avait tous les instincts d'un oiseau de proie. Toujours au guet quand il n'avait plus rien à faire pour les détails de son service, on le voyait s'accouder sur les bastingages de l'avant et passer là des heures entières à explorer circulairement de sou regard de cormoran , tous les points de l'horizon. La nuit mémo après avoir fait son quart » il se levait pour peu que quelque idée de convoitise le travaillât, et flairant l'air, le vent et la lame de son nez de perroquet, il s'imaginait à chaque instant apercevoir ou sentir au large quelque navire ou quelque bateau sur lequel nous devions courir et tomber , pour le couler à fond sans plus de formalité et de cérémonie.
Avec un llibuslier de cette force il m'aurait été difficile d'éluder tous les commentaires que l'on pouvait faire sur le but de notre problématique ex. péditiou. Je me résignai à les subir dans l'impossi"
bilitè où j'étais de les interdire. Le lieutenanl Robernier ayant remarqué que depuis notre départ nous avions continué à nous engager en Manche sans chercher à nous emparer des hàtimens ennemis que le sort nous jetait 'comme une ample curée sur notre route, tira de ce fait la conséquence assez juste, que nous voulions cacher aux Anglais notre présence dans les parages que nous parcourions à force de voiles; et partant de cette observation pour pousser plus loin ses conjectures , il était arrivé à conclure que nous allions tenter quelque bon coup de main sur Portsmoulh ou môme sur un des arsenaux situés à l'entrée de la Tamise. Dieu de Pieu, me disait-il en enflammant son imagination au feu de cette idée, avec quel plaisir je ferais sauter un bon gros vaisseau anglais , moi qui jusqu'ici n'ai vu couler ou n'ai envoyé moi-même par le fond, que quelques mauvaises barques marchandes! Quel magnifique spectacle, n'est-ce pas? qu'un troisponts sautant en l'air comme un pétard, et surtout quand on peut se dire : c'est moi qui avec un simple bout de mèche lui ai fait faire la cabriole ! Vous
me croirez si vous voulez, capitaine, ajoutait le forcené, mais je ne mourrai content que lorsque je me serai donné cette jouissance à laquelle je rcvc depuis dix ans presque toutes les nuits !... Si mon enragé avait su qre nous allions à la conquête d'un prince du sang dp la maison d'Angleterre, je vous laisse à penser Thcureux sort que dans l'exaltation de sa sensualité incendiaire, il eût réservé à l'un des augustes héritiers du sceptre des Trois-Royaumes !
Au bout de deux jours et demi de brumaille, de folles brises et de calmes, nous aperçûmes, quelques heures avant le coucher du soleil , le Bill de Portland, grosse presqu'île surmontée d'un beau phare, et située à l'Ouest de la baie qu'elle forme avec le cap Saint- Alban, Dans cette partie à peu près mitoyenne de la Manche, dix-huit à vingt lieues tout au plus , séparent les petites îles éparses sur la côte de France, du point correspondant de la côte d'Anglete,rre, et c'est dans ces parages qu'en temps de guerre on est le plus exposé à rencontrer des masses
de croiseurs ennemis: Dès que nous eûmes bien reconnu la terre et déterminé très-exactement notre position par rapport à elle, malgré le léger brouillard qui commençait à s'étendre autour de nous, le • commandant fil à la corvette et à mon lougre, le signal de mettre les canots à la mer pour que les capitaines se rendissent à son bord. Je compris alors qu'il allait s'agir entre les trois chefs de l'expédition, d'un conseil pour déterminer ce qu'il nous restait à faire.
En arrivant à bord de la frégate en même temps que mon collègue de la corvette , je fus introduit après lui dans la chambre de notre commandant en chef, avec tout le cérémonial usité en pareil cas. Ce commandant était un assez gros méridional encore jeune, portant de longues moustaches rousses sur des lèvres fort épaisses; grand mâcheur de tabac et affectant des manières de matelot pour se donner l'air plus marin. Le capitaine de la corvette, au contraire, mince et damcret, semblait s'attacher à cacher sous les apparences les plus modestes et jusque
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dans le son de sa petite voix de femme, l'énergie que dans plusieurs circonstances notoires , il avait fait admirer.
Dès que nous fûmes réunis à bord de la frégate en face de Portland, à peu près comme les sept chefs dont nous parle Homère, devant Thèbes , et que nous eûmes "pris gravement place autour de la table sur laquelle notre commandant avait fastucusement étalé une carte de la Manche, le président du conseil s'adressa à moi , pour me dire : « Mousieur le capitaine, nous voici rendus au point où, conformément aux ordres que j'ai reçus, je dois vous communiquer les instructions qui concernent l'aviso que vous avez l'honneur décommander... Vous avez reconnu comme nous la rade de Portiand, et comme il importe que je sois fixé avant d'agir d'une manière décisive , sur le nombre et l'espèce des navires qui s'y trouvent mouilles, vous allez manœuvrer de façon à vous faire prendre pour un bâtiment anglais et à vous rendre dans celte rade pour l'explorer le moins lentement et le plus exac-
teinent que vous pourrez avant rainuit. S'il était même nécessaire que, pour atteindre cebut essentiel, vous fussiez obligé de mettre une embarcation à la mer, je vous rappellerais que vous pouvez disposer d'un e longue péniche que l'on a mise à votre bord pour ce service. Je doisau reste vous faire remarquer que pour ne pas éveiller la défiance des guetteurs de la côte, vous pourrez passer comme le font tous lefi bâtimens anglais venant de l'Ouest pour se rendre à Portland, entre le Bill et le banc du Race qui se trouve à une assez grande dislance du rivage que vous aurez à longer. Au surplus, comme il n'y a aucun antre récif à redouter pour vous sur ce point, vous pourrez en toute confiance exécuter les ordres que je viens de vous donner j et quant aux autres choses que l'on ne peut pas prévoir, je m'en rapporte parfaitement à vous pour prendre à l'occasion le parti le meilleur et le plus prompt. »
Après avoir recueilli une à une et trcs-respcctueusemcnt les paroles de notre chef, je me permis de lui demander :
— Commanclant, où vous relrouverai-je quand j'aurai exécuté les ordres et suivi les instructions que je viens de recevoir?
— Si vous m'aviez laissé poursuivre , reprit le commandant un peu piqué, vous vous seriez épargné la peine de m'adre sser cette question. Pendant que vous vo us conformerez de point en point aux instructions que vous venez d'entendre, la frégate et la corvette se tiendront entre Portland et les Casquets, mais en louvoyant toujours plus près des Casque ts et de la rote de France que de Portland. D'ailleurs, comme les dispositions à prendre ultérieurement me concernent d'une manière toute particulière, il vous suffira de nous rejoindre et de me fixer sur ce que vous aurez vu, pour que je me détermine à opérer ultérieurement comme je le jugerai convenable. Vous avez entendu, n'est-ce pas, ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire et de vous ordonner ?
— Parfaitement, commandant 3 mais, pour plus d'exactitude, si vous aviez eu la bonté de me tracer vos ordres par écrit, j'aurais pu...
— Les voici , monsieur : rien n'y manque , et comme le temps presse, et que les observations dovienncnt inutiles quand il no faut qu'obéir, je vous engagerai, sans perdre un instant, à retourner à votre poste.
Le secret que l'amiral Chose m'avait confié sur le but de noire mission me démangea si for(cment sur la langue en cet instant, qu'avant de prendre congé de mes deux collègues du conseil , je cherchai, en dépit de la célérité avec laquelle on m'avait ordonné de regagner mon bord , l'occasion , bonne ou mauvaise, de commettre une indiscrétion qui pût humilier mon superbe commandant.... Cette bienheureuse occasion ne se rencontrant pas sous ma main, je l'arrachai maladroitement d'entre les premiers mots que le dépit me fit monter sur les lèvres.
— Une seule parole, dis-je au commandant : Et si l'une des deux corvettes anglaises me chasse, devrai-je faire route pour vous rejoindre, au risque
de courir une bordée, défavorable à la marche de mon lougre ?
— Quelles deux corvettes ? reprit en rougissant de colère le commandant:
— Mais les deux corvettes qui doivent se trouver encore sur la rade de Portiand !
— Et d'où savez-vous cela , monsieur ?...
— D'une personne digne de tous vos respects , qui a compté sur ma discrétion^ et qui ne s'est pas trompée, monsieur le commandant; d'une personne, en un mot, qui n'a pas voulu me laisser exécuter en aveugle des ordres qu'il est de l'intérêt du service que les capitaines chargés de les remplir puissent concevoir et méditer...
— Ah! il faut que vous méditiez les ordres que l'on vous donne, et que pour vous y conformer, vous sachiez les'motifs que l'on a jugé prudent de vous cacher... C'est là, je vous l'avouerai, une chose que j'ignorais. Mais en attendant que vous ayez le temps de méditer, obéissez, monsieur 1
— C'est ce que je vais faire à l'instant même, commandant.
— Surtout n'ayez pas peur, je vous en prie, de suivre exactement. . .
— Peur! repris-je avec dédain, et en sortant de la chambre... je n'ai peur que d'une seule chose.
— Et de quoi? s'il vous plaît, me demanda ironiquement le despote.
— J'ai peur, en m'exposant à donner l'cvcil aux corvettes que*^ous devons surprendre, de rendre inutiles les efforts que vous vous disposez à faire pour atteindre le but que vous et moi nous devons chercher à atteindre.
Le capitaine de la corvette, qui jusque-là n'avait môle que quelques mots bienveillans pour moi à cette discussion, s'approcha de mon oreille, et me serrant la main avant de me quitter pour retourner à son bord, il me dit de sa petite voix fluléc : Mon cher collègue, vous avez justement mis le doigtsur l'endroit scnsiblcj on veut que vous vous engagiez seul pour se dispenser plus tard d'agir avec résolution et trouver un prétexte pour ne rien faire de
boD. Mais croyez bien que si je puis vous venir en aide au besoin, je serai là. Adieu, bon courage et belle chance!
Je regagnai alors mon navire, très décidé dans ce moment d'irritation à me faire casser la tète à la première occasion que le hasard m'offrirait pour faire regretter à mon commandant ce mot de peur qu'il m'availadressé si imprudemment. J'avais tort, je le sens bien, car ces résolutions désespérées, qui ne sont inspirées que par le dépit et la vengeance sont aussi étrangères au vrai courage, que contraire en général au bien du service militaire. Mais à vingt ans, on raisonne peu et Ton s'impressionne vivement.
— Faites gouverner à courir entre les bouées du large et lebilldc Portland, dis-je à mon second, en revenant de la frégate à bord de mon lougre, et qu'on hisse de suite le pavillon anglais !
— A la bonne heure! au moins, me dit M. Robernier, après avoir fait exécuter cet ordre et la
manœuvre dont il devait êlre suivi, nousallonsdonc faire quelque chose d'un peu drôlct.
— Nous allons, répondis-je, essayer d'enlever un prince anglais, qui doit s'embarquer ou s'être déjà même embarqué à bord d'un navire mouillé sur cette rade.
— Un véritable prince anglais! bravo! moi qui n'avais l'ambition que de faire sauter quelques centaines de pauvres diables comme moi?
— Je vous ai avoué, repris-je aussitôt, l'objet de notre tentative, parce que, dans quelques heures, il deviendra impossible de le cacher, et que d'ailleurs vous allez probablement y coopérer de votre personne.
— Tant mieux, morbleu ! Et comment cela, s'il vous plaît, capitaine ?
— On nous a fait prendre sur notre pont cette longue péniche. Lorsque, avec le coïtimenccment de la nuit, nous arriverons sur la rade de Portland, vous vous embarquerez avec douze canotiers bien armés dans cette embarcation, et pendant que je me tiendrai à petites voiles un peu au large pour
être plus tôt prêt à filer en dehors, en cas d'alerte, vonsirez, vous, donner un rapide coup-d'œil sur l'entrée du port que nous découvrons déjà et sur les contours intérieurs de la rade où nous entroDs.
— Très bien, je ne demande pas mieux... Et puis après, capitaine?
-- Et puis après, ma foi, vous reviendrez à bord en gouvernant sur le point que je vous indiquerai, au moyen d'un fanal que je ferai tenir au ras de l'eau du côté.'de h terre, dès que vous m'aurez vous-même montré par intervalles, la lumière d'une lanterne sourde dont il faudra vous munir.
— Et si dans ma petite promenade moucharde, je viens à rencontrer quelque chose de taquinant oude trop appétissant pour une fine gueule comme moi?
— Il faudra jeûner, mon ami, et rester sur votre appétit, car je vous ordonne, entendez-vous bien, de ne faire usage de vos armes qu'A la dernière