CHAPITRE PREMIER
ftEîf CONTRE AU tAROB.
Lorsqu'aprcs avoir longtemps couru de nom* breuscs bordées contre le vent, nous nous trouvâmes rendus à vingt-cinq ou trente lieues par le travers du cap Finistère, sans n'avoir fait aucune rencontre importante , le commandant décacheta
les inslruclions qu'il avait reçu l'ordre de n'ouvrir qu'à celle hauteur. L'accomplissement de cette formalité mystérieuse eut, je me le rappelle, quelque chose de solennel j c'étaient en quelque sorte les destinées du navire cl les nôtres que contenaient les dépêches confiées à notre capitaine , et ce ne fut pas sans une certaine émotion qu'il brisa, en présence de ses officiers, le cachet fatal dont le ministre les avait scellées. A leur lecture , cependant, je vis briller sur sa figure un air de satisfaction qui m'annonça que le précieux paquet dont notre chef prenait connaissance ne renfermait rien de trop désagréable pour lui 3 et, en effet, dès qu'il parut s'être suffisamment pénétré de l'esprit de ces fameuses instructions? il s'empressa d'ordonner au second de faire monter tout le monde sur le pont, et lorsque celte disposition fut exécutée, il adressa à l'équipage cette petite allocution ;
« Mes nmi«, u L'un do VOU8; au moment du départ, m'a de-
« mandé ce que nous allions faire à la mer. Comme « en cet instant je n'en savais pas plus que celui « qui m'adressait celte question, je n'ai pu lui rc- « pondre autre chose que ce que vous avez eu tendu . « Mais aujourd'hui que, pour me conformer à des « ordres supérieurs, j'ai décacheté mes dépêches, « je vous dirai que mes instructions me prcscri- « vent de croiser sur la côte de Portugal , jusqu'à « ce que j'aie chassé ou coulé une corvette qui doit « porter à Lisbonne un ambassadeur anglais. Celte « corvette j la rencontrerons-nous? Je n'en sais ^ « rien, et je pense qu'il faudrait plus que du bon- « heur pour cela. Mais si notre bonne étoile nous « faisait gouverner de manière à mettre le cap des- « sus, je crois pouvoir vous promettre que le cou- « rage ne me manquerait pas pour vous fournir « l'occasion de bien faire votre devoir. Il esl, je le « sais, des comrnandansr qui, en recevant les ins- « tructions que j'ai ouvertes, les auraient gar- « dées pour eux seuls, tout en se réservant le soin « de les suivre avec zélé. Mais moi, qui n'ai rien « de caché pour vous qui êtes mes enfans, j'ai
« mieux aîraé vous les communiquer que cle « vous en faire mystère; car c'est de votre patrio- « tismc que j'attends surtout les moyens de remplir « dignement la mission que l'on a confiée au dc- « voùment de tous tant que nous sommes ...»
A ces mots, prononcés avec la plus paternelle effusion de cœur, les cris d'attendrissement de tous les matelots ne permirent plus à l'orateur de ressaisir le fil de son discours.... A genoux ! à genoux î s'écrièrent les plus enthousiastes.... A genoux ! à genoux tout le monde ! rèpélôrenl les notables de l'équipage.... Il faut que le père des matelots bénisse ses enfans. Et le bon capitaine , pleurant et sanglottant de joie, tomba évanoui dans les bras de toute cette famille de marins qui demandait !a bénédiction de son vénérable et valeureux patriarche.... Quand cet accès de douce ivresse fut un peu calmé, et que le commandant eut recouvré l'usage de la parole, il nous fit comprendre par un signe affectueux qu'il avait encore quelque chose à dire, et alors chacun se tut religieusement pour l'ccoutcr.
« J*avaîS oublié de vous apprendre, rcprit-il « d'une voix affaiblie par l'émotion qui l'agitait cn- « core, une nouvelle peu importante pour vous, « mais que l'affection que vous avez pour moi
« vous fera peut-être accueillir avec plaisir Le
« citoyen ministre, en me donnant les instructions « dont je vous ai parlé , m'annonce qu'il a bien « voulu me nommer capitaine de vaisseau,... »
— Et nous qui ne sommes pas ministres, mais qui sommes citoyens, hurla un des phraseurs du bord, nous te nommons le capitaine de vaisseau le plus crânement aimé et chéri de tous les capitaines de la République.
— Oui, c'est bien dit, ajouta un autre Mirabeau du gaillard d'avant; mais quand les citoyens matelots de la Sans-Culottes donnent de l'avancement, il faut qu'ils gradent eux-mêmes celui qu'ils viennent de reconnaître pour le chef de leur choix.
Moi, qui pendant toute cette scène si fortement empreinte de tout le caractère démocratique de l'époque, avais suivi palpitant d'émotion les plus petits incidens du drame militaire qui se passait sous mes
yeux> je courus aussitôt dans la chambre du cominanclaDt chercher deux de ses paires d'épaulelles de capitaine de frégate, et, réunissant dans ma main les deux épaulettes à torsades, qui pouvaient faire à la rigueur une paire d'épaulettes de capitaine de vaisseau, je les présentai au premier maître de manœuvre.
Celui-ci, comprenant mon intention, cl s'emparant alors de ces insignes en quelque sorte improvisés par moi, alla, au milieu des trépigncmens de toute l'assemblée, les poser sur les épaules du capitaine, qui, les bras tendus vers le premier maître, le reçut en l'embrassant pour tout l'équipage. . . . Vous voulez donc me faire mourir de plaisir! s'écriait le commandant ; et comment ferai-je à présent pour justifier l'honneur que je reçois de votre trop grande amitié pour moi ? Non, non, mes enfans, s'écriait-il hors de lui-même, c'en est trop ! c'en est trop.... Il y a de la folie à vous de m'accabler de tant de marques d'attachement, quand je n'ai rempli jusqu'à présent que mon strict devoir envers vous et envers la patrie.
Jamais peul-être grade plus justement mérité ne fut accepte avec plus de touchante modestie, ni décerné avec une solennité populaire aussi imposante dans sa simplicité.
Une centaine de bouteilles de vin et un petit baril d'eau-de-vie avaient été embarqués au départ dans les caissons du commandant : c'étaient là toutes ses provisons de campagne. Comme notre cambuse n'était pas riche et que l'Etat ne l'avait garnie que du nombre de rations exactement nécessaire à la consommation présumée du voyage, le capitaine exigea que la double-ration qu'il venait d'accorder à l'équipage, pour célébrer cette heureuse journée, fût prise dans ses caissons mêmes ; et l'on vit , chose assez singulière, quelques bouteilles de Bordeaux et une cinquantaine de verres de mauvais Cognac, faire les frais d'une fête à laquelle trois cenis matelots devaient participer... Les danses et les réjouissances qui suivirent le maigre repas du soir se prolongèrent fort avant dans la nuit ; un pitoyable violon , grinçant sous le lourd harchetd'un gabier avec accompagnement de fifre et de tambour, avait suffi
pour mcKrc tout le monde en train et faire santer toute la frégate. Aux rires immodérés des convives et aux transports de joie qu'excitait la tournure grotesque des danseuses et des valseuses , on eût cru assez difficilement à la tempérance qui avait forcément présidé à ce festin de bord. Un mot , un seul mot jeté delà bouche d'un matelot dans cette foule bruyante , vint tout à coup changer la scène cl faire succéder le silence et l'inquiétude à tant d'abandon et de folie.
Vers deux heures du matin un des hommes, placés en veille au bossoir , loin du tumulte et dubruit auxquels les gens de service étaient seuls restés étrangers, cria : un feu sur V avant à nous, d tri" lord !
A cet avertissement l'officier de quart cherche le commandant qui, plus prompt que lui, est déjà passé sur le gaillard d'avant, sa longue-vue de nuit d'une main et son porle-voix de l'autre.
— Où vois-tu ton feu? demanda le capitaine à la sentinelle du bossoir.
— Là , un peu au vent à uous, commandant, rc-
pondit celle-ci. . . Tenez , le voyez-vous qui se montre à la lame quand la frégate ne plonge pas !
Le commandant ayant fini par découvrir la lueur mobile et inconstante sur laquelle il avait tenu quel ' que temps sa longue-vue braquée, ordonna de tenir un peu le vent de manière à ramener le navire dont cet indice nous révélait la présence', par le bossoir de bâbord.
— Branle-bas général de combat partout ! commanda-t-il ensuite, et aussitôt la fête de la nuit disparut et fut oubliée pour faire place à des préparatifs de guerre. Ce fut plaisir, au reste, de voir avec quelle promptitude l'ordre se trouva rétabli au milieu delà confusion qui, quelques minutes auparavant, remplissait tout le bord... Si nous allions nous tapper à la suite du bal? disaient quelques danseurs en ralliant leur poste. Et, pourquoi pas? leur répondaient d'autres danseurs. N'est-il pas juste qu'après avoir sauté comme des filles perdues, pour notre compte, nous fassions un peu sauter l'Anglais pour l'amuser 1
Qtiand toutes les dispositions prescrites par la
prudence furent prises, le capitaine fit remarquer à son second que le feu aperçu ne pouvait courir que comme nous. Et en effet, ajouta-t-il, pour appuyer celle observation, s'il avait couru à contre-bord, nous nous serions déjà croisés avec lui depuis le temps où nous l'avons découvert... Pardieu, continua-t-il gaîment après un instant de réflexion, il serait assez plaisant que pour étrenncr mes épaulettes de capitaine de vaisseau, j'eusse aujourd'hui à en découdre avec messieurs les Anglais... Ah ! mais c'est que ce ne serait pas de refus au moins , et j'ai là, je ne sais pourquoi, un pressentiment qui semble me dire que cela pourrait bien avoir lieu...
— Bah, les prcssenlimens et rien , répondit philosophiquement notre second, c'est bien à peu près la même chose.
— D'accord! reprit le capitaine, cl là-dessus nous sommes complètement du même avis; mais comme il n'} a rien que de très-possible dans toute cette affaire, vous me permettrez de conserver mon illusion jusqu'à la fin de la journée j après quoi je ><)us laisserai cnlièrement libre de vous moquer
tant ^u'il vous plaira de ma prévision instinctive, ou plutôt de ma vision, si réellement elle m'a abusé. Mais, poursuivit-il, comme il se peut que d'un instant à l'autre, nous en venions aux mains avec quelques-uns des lurons que nous avons l'ordre de chasser, je vous recommande , mon ami , dans le cas où je manquerais à l'appel, de mettre en usage mon système de foudroiement partiel , qui consiste , comme je vous l'ai déjà répété, à toujours diriger tout voire feu sur une partie unique du corps de votre adversaire. Ce sera là, jusqu'à mon dernier soupir, ma seule manière de combattre, et j'cspcrc fermement avoir l'occasion de vous prouver bienlùt qu'elle est aussi facile qu'infaillible.
Pendant cet entretien sur l'excellence de la niétbode préconisée par son inventeur même, notre frégate, toute disposée au combat, filait roadement sous toutes ses voiles du plus près, tenant toujours, par son bossoir de bâbord, le feu qui lui servait de marque et de point de direction. Au bout fledeux ou trois bonnes heures de chasse, nous parù^ mes avoir gagné quelque pei^ sur lé navire que nou§
voulions atteindre, et ce succès, on ranimant un peu notre espoir et nos forces, nous fit attendre avec plus de patience le moment où nous pourrions enfin être fixés sur la nature de la rencontre qao nous avions faite pendant la nuit^ et au plus beau moment de notre bai.
La faible et douteuse clarté du matin commençait déjà à pénétrer les nuages et les vapeurs brumeuses qui nous environnaient ; une pluie fine et froide^ chassée par le vont sur nos voika et notre grée* ment, allait fouetter les lames que nous conlinuloDS à fendre, en eiîteusant la crô:e de chacune d'elles j el à tous les coups de langage de notre frégate, nouît apercevions^ à travers le mirage humide que les dernières ombres de la nuit formaient sur les flots agités, la masse informe du navire que nous chas-* sions, entraînant avec elle le feu qui nous avait iridiqué sa position, et que l'approche du jour faisait pcMir comme un flambeau prêt à s'éteindre. Nos hommes, rangés à leurs postes de combat, sous leurs vétcmens trempés d'eau, étaient devenus mornes cl silencieux ; cl la sombre Irislesse répandue sous
le ciel grisâtre qui prêtait à tous les objets une forme fantastique^ semblait avoir icté dans tous les cœurs lamélancoliedontcc spectacle était empreint. Notre capitaine, qui seul paraissait inaccessible au sentiment de découragement qui se manifestait sur nos figures, se donnait un mouvement incroyable pour devinera quel bâtiment nous allions bientôt parler» Tantôt, passant sur l'avant avec sa longue-vuo de nuit, il lorgnait pendant uae ou deux miaules notre voisin j puis* un moment aprôs» revenant sur Par* rière, il faisait hisser ù bloc les voiles hautes» ou bordera plat les écoutes pour aecèlèreruotre marche trop lente au gré de son impatience. Deux ou trois fois déjà, croyant s'être aperçu que notre sillage di« minuait par instant, il avait ordonne de faire grouper nos gens en avant du màt de misaine, et cet expédient n'ayant que faiblement répondu à Son attente, il s'était mis ensuite en tête de nous réunir par masse au pied du mât d'artimon. Mais cette seconde tentative n'ayant pas mieux réussi que la première, il s'avisa, en désespoir de cause, d'uQ autre moyen qui, pour le coup, couronna ses efforts,
— Ifi —
au grand élonnemcnl de ceux qui n'on avaient d'abord saisi que le côlé bizarre.
— J'ai remarqué, dit-il à ses officiers, 'que la frégate marchait mieux la nuit que le jour, et je ne puis attribuer cette différence de vitesse qu'à une cause, selon moi, facile à expliquer. La nuit, quand la moitié de nos hommes sont couchés, le halan des hamacs, cédant au mouvement naturel du navire, doit donner une impulsion favorable au sillage; tandis que le jour, tout le monde se promenant en sens divers dans la batterie ou sur le pont, imprime à la marche dn bâtiment un mouvement qui doit la contrarier. C'est là, du reste, ajouta-t-il, une expérience aisée à faire, et très importante à constater dans le moment actuel.
— Kt comment nous y livrer maiiilenani? lui demanda le second.
— Comment? reprit vivement le capitaine , mais parbleu! en ordonnant à la moitié de nos gens d'aller se couclier, ri de se tenir prêts à sauter de leur bamac pourreprcndrelcurs postes respectifs,
quand l'instant de dormir sera passé, et que celui de combattre sera venu.
Quelque singulier qu'il lui parût d'envoyer se coucher des hommes, au moment de commencer le feu, le second ne sut qu'obéir à l'ordre qui lui était enjoint, et l'originalité de l'essai obtint une telle faveur, que ceux de nos matelots qui reçurent l'invitation de se fourrer daiis leur hamac, reprirent, en exécutant la volonté du commandant, et à ses dépens, toute la gaîté qu'ils paraissaient avoir perdue dans la lenteur de la chasse à laquelle nous nous livrions.
Soit que le hasard voulût donner une apparence déraison à l'expédient, ou soit que l'expédient eût raison lui-même, la frégalcn'eut pas pluslôt ses cent cinquante hamacs suspendus dans sa batterie, que nous sentîmes qu'elle avait repris la supériorité de marche que le commandant lui avait trouvée pendant la nuit, et qu'il regrettait tant de lui voir II. 2
perdre depuis le matin . — Voyez-vous, messieurs les incrédules, s'écriait-il, transporté d'aise, en s'adrcssant familièrement à ses officiers, voyezvous comme elle en détale à présent, et comme elle vous engante lestement ce navire ! Et qu'on vienne me conter encore que les bâtimcns ont des caprices comme les jolies femmes 1 II n'y a de caprices chez eux que pour les gens qui ne raisonnent pas, et qui aiment mieux attribuer un fait, qu'ils uc se donnent pas la peine d'expliquer, à un prodige qui les émerveille, jqu'à une cause naturelle qui convaincrait leur esprit en satisfaisant leur jugement.
Le jour se fit bientôt, et nous laissa voir enfin, tout à notre aise, le bâtiment problématique que Dous avions si obstinément poursuivi. C'était une frégate, comme nous!
Celte certitude une fois acquise, notre parti fut pris à l'instant même. Deux portées de canon, fout au plus, nous séparaient de notre comp.Tgne de route; ii n'y avait plus à balancer. — Tout le monde
à son poste! commanda noire capitaine. — Faites bisser notre pavillon de poupe, notre plus beau pavillon... celui des dimanches enfin! Et à ces mots, l'allégresse reparut sur tous les visages, et l'ardeur brilla dans tous les yeux.
Notre voisine, sans changer de cap, répondit à notre signal en arborant un long et éclatant pavillon anglais, au-dessus de son large couronnement.
— Vive la Répubhquel Vive la République \ s'écrièrent d'une seule voix et de toutes leurs forces, nos matelots frémissans, à la vue des couleurs détestées de l'ennemi.
— La Marseillaise ! la Marsellaise ! et feu dessusl hurlèrent-ils ensuite.
— Oui, la Marseillaiie ! et à l'instant même, répéta notre commandant. Voyons, qui de vous la sait tout entière? reprit-il, en jetant les yeux sur les miens.
— Moi, mon commandant! m'écriai-jc avec ardeur, i
— Toi? me dit-il en souriant. Ah 1 c'est vrai, au collège de Rennes, lu as dû l'apprendre, car c était la prière du soir et du matin de tous les marmots... Eh bien, mets-loi au pied du grand mât, et entonnenous cela hardiment , sans crainte de fausser la note : l'accompagnement ne te manquera pas, et couvrira les canards qui pourront te sortir du gosier.
Et , sans savoir si mes forces ne trahiraient pas mon courage, et sans même savoir si j'avais du courage en cet instant, je me mis eu face de tous ces mâles visages tournés vers moi avec l'expression d'une rage guerrière, à chanter de toute la force de mes poumons et de mon cœur :
Allons enfans de la patrie, Le jour de gloire est arrivé.
Contre nous de la tyrannie... L'Etendard sanglant est levé.
Entendez- vous sur co navire Mugir nos ennenais pervers ?
Ils veulent jusque sur ces mers rorlcr leur infernal délire !
Aux armes! matelots, chargeoDs bien dos caoous !
Chargeons, bourrons.
Qu'un saug impur, vienne laver nos ponts !
A ce refrain si témérairement travesti par moi, les accIamatioDs frénétiques que mon informe improvisation vient d'exciter, étouffent mes chants. Les sabres, les haches d'armes et les pistolets d'arçon s'élèvent frémissans au-dessus de toutes ces têtes égarées par la fièvre du combat. Mort aux Anglais ! s'écrient les uns^ A ï abordage 1 à Vabordage\ s'écrient les autres; et tous , mêlant leurs menaces et leurs imprécations aux accens de l'hymne national que je m'efforce de leur faire entendre, remplissent l'air de leurs mugissemens de guerre et de leurs clameurs de vengeance.
Le moment toujours si terrible de l'attaque s'approchait cependant. Le capitaine, quelques inslaos auparavant si agité et si remuant, était devenu calme, attentif et sérieux. On eût dit, en le voyant s'isoler dans un des coins du gaillard d'arrière pour
mieux observer la frégate ennemie, que tout le sangfroid que nous n'avions plus s'était réfugié en lui. Revêtu de son plus bel habit d'uniforme , sous la pluie battante qui continuait à inonder notre poni, il paraissait plulôt attendre l'heure de partir pour une cérémonie, que l'instant d'engager une meurtrière action à laquelle tout son honneur et le nôtre était attaché. Comme sa vue, par malheur, était un peu basse, et qu'il ne pouvait bien distinguer les objets un peu rapprochés, qu'avec le secours de ses conserves j il m'avait fait aller lui chercher une paire de besicles neuves qu'il tenait en réserve pour les grandes occasions j et sa principale occupation avait été, jusque-là, d'essuyer à chaque instant, du bout de son mouchoir, les verres de ces maudites besicles que les grains de pluie venaient sans cesse mouiller, en lui causant des mouvemens d'impatience presque risibles. Mais, dès qu'il lui fallut oublier ses lunettes pour son porte-voix de combat, et que nous entendîmes sa voix^ grossie par le son de cet instrument, nous articuler gravement et nettement ces mots : Attention au commandement ! le
capitaine Chose, avec tous ses petits et aimables ridicules, disparut à nos yeux, et il n'y eut plus à sa place qu'un redoutable homme de guerre donnant ses ordres à trois cent cinquante matelots faits pour lui obéir et l'admirer.
Dans la position où nous nous trouvions par rapporta l'ennemi, l'initiative de l'engagement nous appartenait. Au moment favorable d'entamer le feu, le capitaine, profitant de l'instant de silence qui précède toujours ce coup fatal, nous adressa celte recommandation que je crois encore entendre sortir de sa bouche, tant elle fut frappante et solennelle : — Chefs de pièce, pointez toujours en plein bois, en avant de ses porte-haubans de misaine. Servez-lui vos boulets, je vous l'ordonne, comme au trois-mâts anglais, et je vous réponds du reste.
Et lorsqu'après avoir recueilli religieusement ces paroles, les chefs de pièce, l'œil ctincelant, colles sur la culasse de leurs canons pointes à démâter.
furent prêts à faire tonner notre batterie, le portevoix mugissant du commandant leur cria :
— Commencez le feu! Feu! babord-devant... feu!
Un nuage de fumée blanche, sillonnée d'éclairs éblouissans, jaillit, à ces mots, de notre flanc de bâbord ; puis, trois secondes de morne silence succédèrent à ce fracas de la foudre.
— Rechargez , rechargez vos canons ! dit , d'une voix prompte et nette, l'officier de la batterie.
Et les chefs de pièce, portant fleurs yeux en dehors des sabords, pour s'assurer de l'effet produit par les coups qu'ils venaient de diriger, laissèrent briller dans leurs regards avides et perçans une étincelle de joie et d'orgueil.
Ce fut alors, mais seulement alors, que l'ennemi, forcé d'accepter la partie qu'il avait refusée jusquelà, manœuvra de façon à nous riposter. Il laissa
premièrement arriver vent arrière, et ensuite, nous présentant le travers à contre-bord, il ouvrit son feu sur nous en pointant à démâter, selon l'usage qu'avaient adopté les Anglais, dans tous les engage. mens de navire à navire. Dans la nouvelle position que venait de prendre notre adversaire, nous pûmes observer tout à loisir, sa force et ses dimensions : c'était une grosse frégate de cinquante canons, haute sur l'eau, bien battante et solidement matée. Notre capitaine, fidèle à son système favori de pointage, saisit le moment où l'ennemi se croisait avec nous pour ordonner à nos canonniers de réunir tous leurs coups sur le même point de son avant, en prenant pour but le pied de son mât de misaine. Notre volée ainsi dirigée porta juste, et parut entamer assez fortement les bordages sur lesquels nos projectiles ne tendaient rien moins qu'à ouvrir une vaste embrasure. Il ne nous restait, après avoir déchargé méthodiquement nos pièces sur notre Anglais, qu'à imiter sa manœuvre pour continuer à le chasser sur la bordée nouvelle qu'il ♦^tait en train de courir. Nous laissâmes donc arri-
ver vent arrière, comme il l'avait fait, et avec l'avantage de marche qua nous avions sur lui, nous parvînmes, en prolongcar.t notre roule parallèlement à la sienne, à le canor ner sans relâche pendant près de trois quarts d'heure. L'ardeur de notre équipage , soutenue par les paroles d'encouragement que lui adressait à chaque minute le commandant, était incroyable ; et malgré les lorrcns de pluie qui inondaient les hommes placés sur le pont, et qui souvent éteignaient les mèches et les amorces de nos 'canons, notre feu était aussi nourri que si nous n'avions eu qu'à servir, dans une batterie commodément couverte et espacée, les pièces d'une forteresse. L'Anglais^ de son côté, répondait avec un peu de lenteur, mais toujours avec justesse, à nos coups meurtriers, et il était difficile de prévoir de quelle manière finirait le duel à outrance commencé entre lui et nous.
On a dit avec raison que les navires, animés par l'inlclligcncc do l'homme, ont comme lui une vie qui leur est propre et une physionomie qui les dis-
lingue les uns des autres. Mais c'est dans le combat surtout qu'ils semblent acquérir au plus haut degré toute Tactivité , toute l'énergie et môme toutes les passions de l'existence humaine. Prorapts dan: l'attaque, fiers dans le triomphe, acharnésdansla luttect abattus dans la défaite , on croirait qu'en soumettant leur masse puissantcà la volonté de l'homme,ils empruntent quelquefois au génie qui les dirige , la faculté de sentir, de penser et d'agir. Aussi , s'il est au monde une illusion permise , c'est bien à coup sûr, selon moi , celle que se font les marins en prêtant au bâtiment qu'ils montent, les sentimens qu'ils éprouvent eux-mêmes, et qui en les identifiant avec cette noble machine de guerre, les conduisent à voir en elle, non plus une chose inerte et passive sortie de leurs mains, mais bien un cire intelligent et impressionable comme eux.
Nos deux frégates lancées sur la même bordée et vomissant, l'une contre l'autre, le feu incessant de leurs batteries , offraient alors l'image la plus frappante de cette animation humaine dont je viens de
parler. La nôtre avec sa voilure criblée de boulets et de biscayens et sa mâture quelquefois effleurée par la mitraille qui sifflait au-dessus de dos têtes , semblait braver audacieusemcntson ennemie en lui disputant pouce à pouce l'espace dans lequel elle s'attachait à l'accabler de l'impétuosité de son attaque. Le bâtiment anglais , de son côté, faisant ses efforts pour échapper à notre poursuite, secouait à chacune de nos voléessesagrées endommagés, et paraissait frémir de rage en s'épuisant inutilement à nous faire abandonner la chasse que nous lui donnions avec tant d'obstination... Deux fois voulant nous ravir l'avantage que nous nous étions assuré en nous tenant au vent à lui, il avait essayé de revenir du loff, et deux fois devinant son intention et prévenant sa manœuvre, nous avionsfait échouer cette tentative au risque de l'aborder en plein... Notre équipage même, croyant seconder les projets du commandant, avait demande l'abordage quand il s'était vu si près d'accoster l'ennemi. Mais le commandant jugeant avec la présence d'esprit qui lui était ordinaire dans le danger, que le moment d'à-
voir recours à ce moyen décisif, n'était pas encore venu, nous avait ordonné de continuer à bien servir nos pièces et à diriger toujours sagement notre feu. Notre adversaire, cependant , s'apercevant au bout de plus d'une heure de canonnade , du dommage immense que nos boulets, arrivant toujours au même point, lui avaient causé sur son avant, se décida à nous présenter son autre bord, pour nous cacher la large blessure que nous lui avions faite et pour résister avec plus de vigueur à notre redoutable système de pointage... Dans l'évolution qu'il lui fallut tenter pour parvenir à ce but, notre capitaine, toujours attentif à suivre les mouvemens de la proie sur laquelle il comptait déjà , s'aperçoit que son mât de misaine chancelle sous le poids de la voilure que l'on oriente... Enfans ! nous cria-til alors : elle est à nous ! Vous vouliez V abordage , eh bien ! ... Moi je vous dis que nous V aurons sans cela. Mais feu , toujours et toujours feu ! je vous en supplie à genoux !
Un coup de barre est donné au vcntj nous arri-
— soyons sur l'Anglais , que nous enfilons de toute notre volée de tribord par sa hanche de bâbord Il
n'amène pas son pavillon, mais d'épouvantables cris se font entendre dans sa batterie et siir son pont.... Notre Sans- Culottes, emportée par l'aire qu'on lui a donnée en la faisant arriver, va engager son beaupré dans les haubans d'avant de l'ennemi , et notre arrière n'est plus qu'à une demi -portée de pistolet de celui de la frégate... Un groupe d'officiers, que l'on aperçoit par ses sabords de gaillard, semble se concerter pour savoir ce qu'on fera dans cette circonstance périlleuse.... Je remarque ce groupe, et en même temps je jette les yeux sur une des pièces qui, près du banc de quart de notre commandant, a perdu son chef et ses servans à l'instant où le dernier d'entre eux allait y mettre le feu. Une idée, plus prompte que l'éclair, me conduit à saisir une mèche tombée sur le pont des mains mourantes d'un blessé; je vise le groupe; je jette la mèche enflammée sur l'amorce de la pièce abandonnée; le coup part ; la fumée enveloppe, une seconde, la pièce, le gaillard d'arrière
et moi , et, après cette seconde de vertige et de spasme, je regarde : le groupe avait disparu!...
— Bien! bien ! à merveille ! dit une voix agitée à mon oreille encore étourdie du coup Si j'avais le temps je t'embrasserais de bon cœur !
C'était la voix du commandant, qui cria presque au même instant : A l'abordage ! d f abordage !
L'assaut que notre vaillant équipage allait livrer à la frégate, en passant sur notre beaupré pour tomber sur son pont ensanglanté, fut inutile, car elle venait d'amener son pavillon , et, moins d'une minute après sa reddition , son mût de misaine , coupé au-dessus de la brèche que notre artillerie avait ouverte sur l'avant de sa batterie, tomba en grand sur ses bastingages, en entraînant dans sa chute notre petit mât d'hune et notre boute-hors de beaupré....
Deux frégates mitraillées , a moitié démâtées, ruisselantes de sang , collées bord à bord sur une
mer houleuse et sous un ciel gris et sombre, tel était le speclaclc qu'offrirent les suites du combat dont nous venions de sortir victorieux.
Après une victoire obtenue sur mer, il est bien rare que les vainqueurs n'aient pas à songer à se sauver. Notre Sans-Culottes , avec sa mâture entamée par les boulets ennemis, et sa voilure en lambeaux, n'eut pas plustôt réussi à s'éloigner de la frégate vaincue, que l'on reconnut trois voies d'eau qu'elle avait reçues à la flottaison pendant cette glorieuse action. On sauta de suite aux pompes, et l'on s'empressa de consolider du mieux possible les mâts qui avaient le plus souffert ; et pondant que l'on ensevelissait les morts, que l'on pansait les blessés, et que nos embarcations ramenaient à bord les prisonniers que nous avions faits, la frégate anglaise, plus maltraitée encore que la nôtre, coula bas en emportant dans l'abîme que nous lui avions entr'ouvert, les cadavres de son capitaine, de trois do ses officiers et des deux tiers de son malheureux équipage....
Parmi les personnes que nous nous empressâmes d'arracher à ce naufrage en pleine mer, nous vîmes arriver à noire bord un homme de distinction, d'une cinquantaine d'années, et qui, blessé à la main , avait détaché sa cravate pour maintenir sou bras en écharpe jusqu'au moment où il aurait pu songer à se faire panser. Notre second, que le commandant avait chargé d'amarriner la frégate capturée, dans le cas où il aurait réussi à la faire tenir à flots, en venant rendre compte de l'inutilité de ses efforts, eut soin d'annoncer au capitaine que le blessé qu'il lui ramenait était un lord envoyé par l'Angleterre près la cour de Lisbonne.
— Eh, quoi ! s'écria le commandant à cette nouvelle inattendue, c'est donc le bâtiment que j'avais reçu l'ordre de chasser, et qui portait l'ambassade anglaise, que nous venons de couler ?
— Et par quel hasard, ajoula-t-il, en s'adrcssanl à son illustre prisonnier, avez-vous été blessé, M. l'ambassadeur?
— Par le hasard qui a voulu, répondit celui-ci, que votre dernier coup de feu me fût réservé.
— Vous étiez donc sur le gaillard d'arrière pendant le combat? lui demanda le capitaine.
— Et pourquoi pas ? reprit le lord. N'y en avaitil pas pour tout le monde dans la large distribution que vous nous avez faite ?
Quelle ne fut pas ma surprise ou plutôt mon saisissement, lorsqu'en écoutant cette conversation et en arrêtant mes regards sur les traits de l'ambassadeur, je reconnus, effrayé de mes souvenirs, dans ces nobles traits et au son de cette voix touchante, mon bienfaiteur, mon illustre et paternel protecteur, lord Barnslaple enfin ! . . . Dire tout ce qui se passa d'étrange, de douloureux et d'étourdissant dans tout mon être en ce seul instant, me serait aujourd'hui impossible... La seule chose que je crois pouvoir me rappeler à l'idée des émotions que j'éprouvai alors, c'est que je tombai sans connaissance dans les bras de ceux qui altribuérent mon évanouissement passager aux impressions si
naturelles que, si jeune encore, m'avait causées la vue de tant de sang et de carnage....
En revenant à moi, je pleurai sans oser confier à personne le secret qui pesait sur mon cœur... Il me semblait avoir été parricide en me rappelant ce canon auquel j'avais mis le feu, et qui, conduit par la plus terrible fatalité, avait été répandre sous ma main égarée le généreux sang de l'homme à qui je devais tout... A cette atroce pensée je me sentais défaillir ; et je serais mort de honte et de remords, sans doute, si j'avais supposé que lord Barnstaple pût reconnaître en moi l'enfant qu'il s'était plu à nommer son sauveur et son fils...
Une circonstance inattendue^ une faveur inouïe que je dus à la bonté de notre commandant , vint par bonheur m'arracher aux tourmens cl à l'horreur cachée de mon désespoir... Dans la nuit qui suivit notre combat, le capitaine, après s'être informé avec intérêt de l'état dans lequel je me trouvais, vint me voir lui-même dans le petit logement où il avait ordonné qu'on me soignât...
— Pelaïo, me dit-il, je t'ai vu au feu, et tout l'équipage connaît la conduite pendant noire affaire. J'ai promis, pour te récompenser, de l'accorder ce que tu me demanderas , si tu as quelque chose qui te fasse plaisir ou envie.
— Ce que je demanderai ? m'écriai-je en me levant sur mon séant dans le cadre où j'étais couché.
— Et oui, parbleu, reprit le commandant tout étonné de la vivacité de ce mouvement.
— Et vous me le promettez ? ajoutai-je d'un ton d'inspiré.
— Sans doute, dit le capitaine. Te défierais-tu de ma parole, ou ce que tu as à me demander seraitil donc si difficile à t'accorder?... Voyons, parle, que veux-tu ?
— Une grâce, mon commandant.
— Laquelle?
— La liberté de l'ambassadeur anglais que vous avez fait prisonnier.
— Diable 1... 11 paraît que tu aimes les gros morceaux. El pourquoi la liberté de celui-là, plutôt qu'autre chose ?
— Parce que voyez-vous... c'est un secret que je ne puis encore vous dire, qu'il ne faut pas même qu'il sache et d'où dépend peut-être ma vie.,.
— Peste, mais sais-tu bien que c'est presque du roman que tout cela... Et comment veux-tu que je lui donne la liberté à cet ambassadeur , ton mystérieux protégé?
— En le renvoyant sur sa parole d'honneur , en Angleterre par le premier navire anglais que nous rencontrerons : il est blessé, souffrant... D'ailleurs, j'ai entendu dire que cela se fait tous les jours.
— Oui, mais tous les jours, on ne prend pas des ambassadeurs anglais, et quand par hasard on en attrape on les garde. . .
— Vous ne m'avez donc pas promis de m'accorder la grâce que je vous demanderais?
— Si certainement , mais c'est qu'il me semble assez difficile d'arranger cela ?
— Mais s'il vous donne sa parole d'honneur de ne plus servir pendant toute la guerre , le but que vous vous proposeriez en le gardant prisonnier, ne sera-t-il pas atteint ?
— Je ne dis pas non... Et puis au fait, il est blessé : on sera môme peut-être force de lui couper le poignet... Enfin, tu me le demandes bien formellement ?
— Oh! à genoux! et de toute mon âme! mon commandant.
— Et quelle diable de raison, as-tu pour cela?
— C'est un mystère que je vous confierai, mais qu'il faut, je vous en supplie, lui laisser ignorer, car s'il pouvait soupçonner que c'est moi qui. .. Ob 1 je crois que j'en mourrais...
— Allons, nous verrons... Mais conviens que tu es bien beureux d'avoir fait partir cette dernière pièce de gaillard qui a tué le capitaine et le second de la frégate, et qui a décidé les Anglais à amener leur pavillon pour nous ?
— Heureux! mon commandant.. . Et n'est-ce pas aussi cette pièce qui a blessé l'ambassadeur ?
— Et pardieu! pourquoi pas comme un autre, puisqu'il s'exposait, lui qui n'avait nul besoin là, à se faire casser la tôle pour son plaisir et en simple amateur...
— soie venais de gagner mon procès. Au ton avec lequel le commandant m'avait dit : nous verrons, il m'était aisé de deviner qu'il remplirait sa promesse, car, malgré la distraction et l'étourderie qu'il apportait dans la plupart de ses actes et de ses idées, c'élait un homme à ne jamais oublier un devoir ou un engagement, tant, chez lui, la conscience dominait tout. Certain donc, comme je devais l'être, d'avoir obtenu la liberté de^mon bienfaiteur, je sautai de mon cadre, dès que le capitaine m'eut quitté, pour aller griffonner à la hâte quelques mots dont ma tête était brûlante, et dont mon cœur avait besoin d'être soulagé. Je n'eus pas plus tôt saisi la plume, que j'écrivis, avec un mouvement de fièvre et d'irritation, ces lignes que je me donnai à peino le temps de tracer d'une manière lisible :
« Mon bienfaiteur,
t( Je suis le plus désolé et le plus à plaindre des hommes... Le malheur a voulu que je fusse embar
que sur la frégate qui vous a combattu et qui vous a fait prisonnier. En vous voyant arriver à bord, souffrant et blessé, j'ai frémi de penser que dans le combat, moi, qui aurais donné de si bou cœur tout mon sang pour vous, j'ai pu être exposé à vous arracher la vie... Cette idée m'a poursuivi comme un remords, et pour expier le crime involontaire que j'ai été exposé à commettre, j'ai obtenu de mou commandant qu'il vous renvoyât en Angleterre. . . Puissiez-vous bientôt, en revoyant votre fille bicuaimée, et en vous rappelant que c'est à moi, du moins, que vous devez ce bonheur, me pardonner de n'avoir pas osé me jeter à vos genoux pour implorer la grâce qu'aurait peut-être accordée votre inépuisable bonté au plus infortuné et au plus reconnaissant de vos serviteurs,
« Pelaio. »
En finissant ces mois, je me sentis plus tranquille, et je pliai ma lettre avec l'intention de la glisser assez adroitement dans les bagages ou
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les poches de lord Barnstaple, pour qu'il pût ne la retrouver que quand il nous aurait quittés et qu'il serait déjà loin de nous. Je me couchai avec cet espoir, et je m'endormis du sommeil le plus paisible, comptant bien que l'événement me favoriserait assez pour me donner l'occasion de mettre mon petit projet à exécution. *
Pendant le reste de la nuit, tous les hommes encore valides furent occupés à réparer les avaries qu'avait essuyées notre pauvre Sans Culottes, et pendant que nos pompes jouaient, que nos blessés criaient et que nos calfats et nos charpentiers frappaient à coups redoublés le long du bord pour boucher ou aveugler les trous de boulets, nos gabiers et nosmatelotss'employaient à rapetasser notre gréement et à cnverguer des voiles neuves à la place des guenilles de toiic hachée qu'ils arrachaient de nos vergues à moitié brisées par la mitraille. . . Vers le matin, un malheureux petit brick anglais, qui eut la bonhomie de nous prendre pour une frégate de sa nation, vint nous accoster à portée
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de voix pour nous offrir ses services et s'informer de la cause qui nous avait réduits à l'état dans lequel nous nous trouvions. — Envoyez-lui un coup de caronade pour toute réponse, dit le commandant, et ordonnez à son capitaine de se rendre à bord.
Le pauvre diable qui s'était ainsi fourvoyé ne sut qu'obéir à l'injonction. Quand il se fut empressé de se mettre à notre disposition, le commandant lui demanda :
— D'où venez-vous ?
— De Porto, répondit l'interrogé.
— Où alliez-vous?
— A Falmouth.
— De quoi êtes- vous chargé?
— Je suis sur lest.
— Diable! murmura notre capitaine, c'est bien l'affaire... Puis il ajouta, en parlant en anglais à son humble collègue du brick : Disposez-vous à recevoir à votre bord l'ambassadeur qui devait se rendre à Lisbonne, avec une cinquantaine de vos