I ..,.,■ compatriotes blessés comme lui. Si vous n'avez pas
assez (le vivres pour tout ce monde-là, on vous en donnera un peu, quoique nous n'en ayons pas trop. Mais comme des blessés doivent faire diète, vous aurez beaucoup moins besoin de biscuit que d'eau. Au surplus, vous feroz comme vous pourrez , en forçant de voiles pour abréger la traversée.
La translation de nos blessés anglais à bord du petit brick , se fit avec tout le soin que nous pûmes apporter à cette opération difficile. Quand vint le tour de l'ambassadeur , notre commandant qui ne savait donner de pompe à aucune cérémonie, mais qui à force de simplicité et de bonté de cœur, se tirait toujours bien d'affaire, dit à son noble prisonnier :
« Monsieur l'ambassadeur, comme officier de la République française, j'ai cru qu'il serait peu digne de la position dans laquelle le sort des armes m'a placé par rapport à vous, de vous garder malade et
bicssé à mou bord, alors que l'occasion de vous rcnvo}'er dans votre pairie s'offre à moi. Partez donc avec ceux de vos compatriotes que l'humanité me fait un devoir de rendre à leur pays; mais avant de nous quitter, jurez-moi, en présence de l'équipage de la frégatequej'ail'honneurde commander, que pendant toute la guerre vous renoncerez à servir, de quelque manière que ce soit , contre le gouvernement Français.
— Je le jure! répondit lord Barnstaple, je le jure ! pour moi et ceux de mes malheureux concitoyens qui devront la vie à votre générosité. A ces mots les deux nobles ennemis s'embrassèrent. »
Moi, saisissant alors le momeutfavorable de faire remettre ma mystérieuse épilre à l'ambassadeur, je tirai le commandant par la basque de son habit en lui glissant ma lettre et en lui disant: « Surtout qu'il ne l'ouvre que quand il sera loin de nousl »
Le capitaine, qui fort heureusement accueillit ma supplique, s'empressa d'y faire droit en disant au
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lord qui déjà descendait dans le canot prêt à le recevoir...
— M. l'ambassadeur, un mot encore , s'il vous plait : voici une petite dépêche que je vous confie et dont je vous prierais de ne prendre connaissance que lorsque vous aurez touché les côtes d'Angleterre.
Lord Barnstaple , sans deviner le motif de la réserve qu'on lui imposait en lui remettant la missive, fit un signe d'adhésion au capitaine 3 et bientôt le brick anglais s'éloigna de nous en saluant par trois fois de son pavillon, notre frégate qui continua à faire route sous toutes les voiles qu'elle put présenter à la brise qui nous poussait en Manche.
— Eh bien, petit faiseur de roman en action, estu content de moi ? me dit affectueusement le capitaine dès que le brick se fut éloigné de nous.
— Ah ! mon commandant ! m'écriai-je, s'il m'était possible ou permis de vous dire , comme je le voudrais, combien je suis reconnaissant...
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— Oui, c'est fort beau tout cela, reprit-il. Mais n'oublions pas que tu m'as promis, quand j'en aurai le temps^ de me mettre au courant de ton aventure avec ce lord, qui, grâce à toi et un peu aussi à la blessure que tu lui as faite, vogue maintenant vers les rives fleuries et passablement maussades qu'arrose ou plutôt qu'embourbe la Tamise.
Un conseilful i(*nu à bord. Les officiers et Icsprincipauxde l'équipage y assistèrent. Il s'agissait, dans l'intérêt de la conservation de tous et de l'accomplissement de notre mission ,de prendre une détermination sur ce qu'il convenait de faire dans la conjoncture critique où notre engagement avec la frégate anglaise avait placé la Sans-Culottes. L'opinion du grand nombre que l'on consultait encore alors à bord des bâtimcns de l'Etat, fut unanime pour autoriser le commandant à relâcher dans le premier port venu. L'impossibilité trop évidente où nous nous serions trouvés de résister à une attaque sérieuse, avec les avaries que nous avions reçues cl le peu d'hommes valides qui nous restaient , rendait cette résolution
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nccossairc. Le commandant, en accueillant et en partageant l'avis de son conseil, répondit cependant à son invitation : « Oui, je relâcherai, pour me conformer à vos vœux, dans le premier port venuj mais; j'ai l'honneur de vous prévenir que ce premier port venu, sera Brest j car dans l'état encore assez passable de navigabilité où se trouve la frégate, il me parait assez facile et il est surtout fort important que nous retournions au point même où nous avons reçu la mission que nous venons de remplir à la satisfaction générale. »
L'affaire ainsi arrêtée par le chef auquel un brillant succès venait de donner une autorité nouvelle, on ne songea plus qu'à faire route sur Brest . et tous les efforts concoururent à ce but.
Une nuit que le commandant se promenait sur le pont à l'heure où j'étais de quart, il m'appela pour me dire, avec sa familiarité ordinaire : «Eh bien , ma chère sœur, puisque vous ne dormez pas , racontez-nous donc celte fameuse histoire...
— Quelle fameuse histoire, commandant? lui dcraandai-je.
— Mais, parbleu! ton histoire avec le lord anglais. Aurais-tu donc oublié déjà lapromesseque lu m'as faite, quand j'ai rempli, moi, si scrupuleusement celle que tu m'as si bien escamotée ?
— Ah! c'est vrai, repris-je, en me préparant du mieux possible à raconter briév(?ment mon aventure avec lord Barnslaple dans la barque contrebandière de mon père. »
Dès que j'eus commence, je ne me rappelle plus comment, la narration à laquelle se mêlaient les souvenirs de mon obscure et paisible enfance , mon indulgent auditeur prêta à mon récit une attention toute particulière, et il parut, circonstance assez rare chez lui, m'ècouter sans penser à autre chose qu'à ce que je lui disais. Plusieurs fois, au nom de ma mère, dont l'image s'offrait à chaque instant à ma mémoire pendant que je parlais de moi, ma voix, pleine d'émotion et presque mouillée de larmes, s'arrêta... « Va donc toujours, » me disait le capi-
taine... Et puis je reprenais le fil de mon histoire, jusqu'à ce que la pensée de ma pauvre mère vînt encore m'émouvoir et m'attendriraupointde m'empêcher de poursuivre.
A la fin, s'apcrcevant du motif de mes fréquentes hésitations, mon auditeur, à côte duquel je marchais tout en causant, s'arrêta brusquement, et, me saisissant la main avec vivacité, il me dit : « Morbleu ! c'est bien, cela, mon enfant. Il y a du cœur dans ce que tu dis là, et surtout dans ce que tu ne peux pas dire couramment : ce doit être une brave femme, que ta mère, et je la félicite d'avoir un bon petit garçon pour fils... Mais, continue ton historiette, cela m'amuse, et, sois tranquille, quand nous serons arrivés à Brest, nous verrons à faire quelque chose de toi... Allons, voyons, va toujours de l'avant. »
Lorsque j'eus tout dit et tout confié à mon protecteur, il fit quelques pas toulseul, comme s'il avait II. 4
continuée m'écouler... Puis, au bout d'un moment de silence , il sortit de sa rêverie pour m'adresser CCS mois: « Sais-tu bien qu'au total, c'est une bonne espèce de lord , que ton ambassadeur... A présent même je ne suis pas très-fàché de l'avoir renvoyé chez lui; car vraiment, pour un grand seigneur, il s'est conduit envers toi en digne et galant homme, et la chose est assez rare pour mériter d'être citée comme un miracle. »
— Et cependant, repris-je vivement, est-ce que vous aussi, mon commandant, vous n'êtes pas un grand seigneur?
Oui, répondit-il, un grand seigneur d'autrefois, un ex-paladin de l'histoire ancienne , devenu le gendre du pérc La Marjolaine, et aspirant marguillier de sa paroisse. Mais, en dcfinitive, grand seigneur ou bourgeois, grand-connétable ou gardeur de moutons, quand on est homme et qu'on a beaucoup de cœur, on est toujours noble assez aux yeux des braves gens que le ciel inspire et que la raisoD éclaire.
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