UKE HOTESSE D ASPIRANS DE MARINE
Entre tous les ports de guerre que possède la France, Brest fut toujours celui qne les marins quittent avec le plus de regret et revoient avec le plus de satisfaction. Deux causes principales, l'une agissant sur l'imagination, et l'autre sur l'égoïsme, ces deux puissans mobiles de notre na-
turc, expliquent, selon moi, la prédilection de fous nos hommes de mer pour cette ville guerrière, qui leur offre à la fois le charme attaché aux souvenirs du passé, et l'attrait tout aussi séduisant des jouissances promises. C'est de cette capitale maritime du royaume que l'on vit autrefois sortir ces flottes redoutables qui nous conquirent le sceptre de l'océan, et c'est là qu'il fallait qu'une escadre victorieuse rentrât, pour jouir de toute sa gloire et pour faire légitimer son triomphe; car bien peu célèbre serait devenu dans nos annales un succès auquel le nom de la cité fameuse n'eût pas été mêlé... N'est-ce pas dans ce port, le plus beau du monde, et sur cette rade, la plus noble de l'Europe, que revivent, avec tout le prestige attaché à leur immortalité, les grands noms des Duquesne , des Tourville, des Duguay-Trouin, des Suffren ! Et pendant qu'aux lieux où naquirent ces héros de noire épopée navale, on foule aux pieds les restes de leur berceau en désapprenant leur mémoire , n'est-ce pas sur les murs et sur les rivages de la Carlhage bretonne, au milieu des débris de leurs
canons, des agrès de leurs vaisseaux et des armes de leurs trophées, que le marin retrouve à chaque pas, ce qu'ils firent et le souvenir de ce qu'ils furent? Déshéritez tant que vous le pourrez le tombeau de ces chefs homériques de notre marine, des monumens que la servilité opulente érige à la flatterie ou au despotisme; mais sachez bien que quelques efforts que vous fassiez pour déifier les puissances d'un jour, ou le règne de la médiocrité, il restera toujours assez de reconnaissance au fond de nos cœurs pour faire vivre éternellement dans la tradition du peuple, les grands hommes qui servirent le mieux ce que le peuple aime le plus : la gloire et la patrie:
Maintenant que Brest n'a plus de couronnes civiques à décerner aux escadres qui nous rapportaient les dépouilles opimes de l'Angleterre, il a eu le bon esprit de conserver, à côté des souvenirs d'un autre temps, les mœurs et les habitudes qui rendent au marin la vie facile et l'existence savoureuse. Entre toutes les qualités qui recomman-
deot aux gens de mer la population de cette ville si éminemment maritime, il faut surtout signaler l'intérêt avec lequel ses habitans accueillent tous les navires et tous les équipages que la fureur des tempêtes ou le sort des combats, ramènent dans son port hospitalier. A peine, pour notre part, eûmes-nous jeté l'ancre sur le fond de la rade de Lanniuon , que nous vîmes arriver du plus loin, autour de notre frégate délabrée, une multitude d'embarcations chargées de curieux , d'amis, de parens qui, des vivres à la main ou des vêtemens sous le bras, venaient nous prodiguer tout ce dont ils avaient dépouillé leur famille pour nous nourrir ou nous vêtir. Cet empressement général fut tel, que nous fûmes obligés , pour le maintien de la discipline, d'en tempérer la fougue et d'en modérer les effets, en ne laissant accoster que les canots munis d'une permission expresse ou revêtus d'un caractère quelque peu officiel. Le récit de notre affaire avec la frégate anglaise occupa bientôt toutes les têtes, et le nom du capitaine Chose circula en un instant
— Gide bouche en bouche... L'autorité maritime ayant décidé que la Sans - Culottes subirait un radoub complet, nous ne tardâmes pas à entrer dans un bassin disposé à la hâte pour nous recevoir, et la moitié de la ville, pendant notre trajet triomphal de la rade au port, nous salua , éparpillée sur les flots et sur les quais, par des cris d'allégresse et d'enthousiasme.
Dès que le commandant se trouva un peu affranchi des tracas de son désarmement et des embarras de sa gloire, il me prit un malin à l'écart pour me tenir ce langage paternel auquel, du reste, depuis longtemps sa bonté m'avait habitué.
— Pélaïo, écoule-moi bien, me dit-il. Pendant que le vent de la faveur enfle mes voiles, j'ai songé à obtenir tout ce que j'ai pu pour mes officiers et quelques-uns des gens de mon équipages : les uns ont eu des grades, les autres des récompenses. Dans cette distribution de largesses, ta part n'a pas été oubliée j tu viens d'être fait aspirant de se-
condc classe, cl il est convenu que comme tu as encore besoin de travailler pour le former aux petites théories du métier, tu resteras à terre aux frais de l'Etat pour suivre les cours qui sont nécessaires à ton instruction.
Je voulus, en entendant ces paroles, me confondre en remercîmens et en protestations de reconsance.
— C'est bon, c'est bon , me dit mon protecteur en m'arrêtant tout court : une autre fois nous parlerons de cela ^ mais en attendant, sais-tu ce qu'il faut faire?
— Non, mon commandant, répondis-jc.
— Il faut d'abord me suivre, reprit il, dans la maison où je vais te conduire et te placer pour ton bien.
Je suivis aussitôt mon chef à travers les rues par lesquelles il lui plut de me faire passer, et nous arrivâmes en peu de temps au petit escalier des Scpt-Sainls, en face d'une espèce do café borgne
dans lequel le capilainc entra en m'enlraînant sur ses pas.
— Eh! bonjour, la mère Plumage, s'écria le commandant en voyant venir à lui, du fond d'une petite cuisine enfumée, la grosse et courte hôtesse du logis.
— Quoi! c'est vous, mon pauvre Chose, dit la mère Plumage, en se mettant les deux poings sur ses hanches rebondies; et depuis quand êtes- vous revenu téter une petite goutte au pays ?
— Depuis que je suis rentré en rade avec ma frégate la Sans-Culottes .
— Ah ! c'est ma foi vrai I C'est vous qui avez fait, à présent que je me rappelle ce que mes jeunes gens m'ont dit; c'est vous qui avez fait tant de mal aux Anglais. Que Dieu en soit loué, mon pauvre bonhomme, si ça a pu vous faire du bien. Et qu'y a-t-il pour votre service, mon cher ami, à présent qu'on ne vous voit plus chez nous qu'à la passade et quand vous n'avez rien de mieux à faire ailleurs?
— 11 y a pour mou service, ma brave femme.
^ eu -
que voilà un petit jeune homme que je vous confie, comme si c'était mon enfant, et qu'il faudra pousser dans la marine , comme vous en avez poussé tant d'autres.
— Et pourquoi pas? pourvu qu'il veuille se pousser aussi lui-même comme ceux qui sont devenus sans reproches capitaines de frégate et même capitaine de vaisseau en sortant d'ici?
' — Faites-en tout ce que vous pourrez de bon , reprit le capitaine, et croyez bien que je vous eu serai toujours reconnaissant. Adieu, notre mère : Je suis pressé , et je vous le laisse, entendez-vous, avec la ferme persuasion que je ne puis le remettre en de meilleures mains que les vôtres.
La mère Plumage après avoir reconduit son pauvre Chose jusqu'à la porte de sa longue allée, revint à moi pour procéder à mon installation dans son domicile. Venez, mon petit ami, me dit elle en me faisant monter un escalier fort étroit au haut duquel elle m'introduisit dans une chambrette fort proprement meublée d'un lit, d'un tableau de ma-
Ihémaliques, d'une couple de chaises el d'un conrs complet de Bczoul. Voici votre petit appartement , poursuivit-elle , c'est là qu'il vous faudra travailler bien gentiment pour devenir quelque chose. Quand vous aurez faim, vous descendrez demander ce qu'il vous plaira. Lorsque vous aurez besoin d'argent ou de quelque vêtemcnl, vous me le direz ; et pas plus tard que tout-à-l'heure il faudra vous disposer à venir avec moi, chez le professeur d'hydrographie que je veux vous donner pour que vous appreniez le plus tôt possible votre cours de première classe, car, voyez-vous, sans la première classe, point de salut dans notre église à nous...
La respectable maison à un étage que la veuve Plumage avait fondée et établie dans la petite rue des Sept-Saints, était tout à la fois, le cafc^ la pension, la banque, le magasin, d'habillemens, le cours préparatoire et le foyer maternel, dos jeunes cathécumcnes qui arrivaient à lîrcst, pour être initiés un jour au pénible cullç de Neptune. Logés, héber-