CHAPITRE III
JE DEVIENS UiN JEUNE UUMxUE A FEMMES.
Le plus simple événement, le moindre petit accident même, suffit quelquefois pour faire sortir de l'obscurité le nom le plus profondément caché à tous les yeux. Mais, pour que cet effet des jeux de la fortune ait lieu, il faut que sa cause se rattache
à quelque chose de grand ou d'inallendu , car la foule ne se laisse guère frapper que par ce qu'elle admire ou par ce qui l'élonne. Au reste, c'est toujours là une affaire de hasard, bien plus qu'une question de talent ou de vertu.
Cette conviction, qu'une multitude d'exemples a enracinée dans mon esprit , m'a souvent conduit à prendre en grande pitié toutes les peines que se donnent les affamés de gloire, pour arriver à la réputation ou à la célébrité. Si les hommes les plus éminens en renommée voulaient être sincères, ils avoueraient, j'en suis certain, que c'est uniquement par un de ces cas fortuits , sur lesquels ils ne pouvaient pas compter, qu'ils sont parvenus à saisir la chimère que tous leurs efforts ne leur auraient jamais fait atteindre dans son vol éblouissant. Et n'est-ce pas là, au surplus, le fait de] ces rêveurs d'alchimistes qui, s'épuisant à réaliser, au fond de leurs alambics ou de leurs cornues , le songe-creux dont ils étaient fous , ont découvert , sans les avoir soupçonnés, les phénomènes qui ont immortalisé
leur propre étonnemenl! Ou je me trompe fort, ou le Dombre des hommes modestes qui sont devenus illustres sans rechercher la gloire, surpasse de beaucoup celui des ambitieux qui, après avoir tout tenté pour jeter de l'éclat sur leur vie, se sont éteints dans l'obscurité que leur mérite seul n'avait pu réussir à percer.
Mon arrivée à Brest, sur la prise que je semblais avoir fait sortir du naufrage même de la Ça-Ira, pour faire payer aux Anglais la perte de cette frégate, attira sur moi l'attention publique. Je ne croyais avoir fait qu'une chose ordinaire , tant ce petit succès m'avait été facile : on trouva que j'avais accompli un acte que les officiers les plus distingués devaient m'envier. En comptant le peu de jours qui s'étaient écoulés entre la catastrophe do la frégale et la rentrée de ma prise, on s'étonna de ma précoce habileté, alors qu'on n'aurait dû s'étonner que du hasard qui avait rapproché ces deux dates, et du bonheur qui en avait comblé l'intervalle. Mais, comme, en définitive, on attribue toujours à
ceux que la fortune a le plus favorisés , le mérite qu'il leur aurait fallu pour réussir sans elle, on me cita comme une des espérances de la marine, quoique je n'eusse encore donné que des gages d'un zèle fort peu expérimenté. L'engouement dont je fus l'objet devint tel , qu'après avoir obtenu pour moi le grade d'enseigne de vaisseau , le contre-amiral, chef supérieur de la marine, s'empressa de m'attacherà lui en qualité de second aide-de-camp, afin de se rendre agréable à l'opinion générale , dont il voulait flatter l'exagération , sans risquer de faire un trop mauvais choix en lui obéissant.
Le vent des prospérités soudaines étourdit aisément les jeunes têtes ; mais , malgré toutes les circonstauees qui paraissaient se réunir pour me rendre aussi vain que j'avais été heufleux, je sus résister fort passablement à l'épreuve assez difficile à laquelle la rapidité de ma fortune venait de soumettre la simplicité naturelle de mon cœur et de mes goûts. Mais, il faut l'avouer;, si, oubliant l'humilité de mes commencemens et la modestie de mon ori-
gine, j'avais pu être tenté de céder à quelque mouvement d'orgueil, la mère Plumage, chez laquelle j'avais eu, à mon arrivée, le bon sens de réélire mon domicile , aurait pris que de reste le soin de -' me rappeler à la réalité de mon ancienne condition et de la récente médiocrité de mes débuts dans la carrière qu'elle-même m'avait aidé à m'entr'ouvrir.
— ' Vois, me répétait cette excellente femme , ce que c'est que de savoir bien conduire la jeunesse I Tu n'étais rien quand je t'ai poussé à la mer, et maintenant te voilà devenu quelque chose , si vite, que la plupart de ceux de mes autres pensionnaires, que tu as laissés ici à fainéanter, sont encore là, sans avoir fait un pas de plus que quand tu les as quittés pour aller ramasser de l'avancement. Ils disent que les temps sont durs pour parvenir, mais ce sont eux , plutôt , qui sont trop mous pour faire leur chemin ; car toi, enfin, qui n'es et qui ne seras jamais que le fils d'un pauvre diable de pêcheur de moules, n'as-tu pas réussi à devenir aide-de-camp d'un général qui te montre comme une pièce eu-
rieuse à tout le beau monde de la ville! Va^ mon enfant, on ne peut pas savoir^ bien certainement, ce qu'il plaira au ciel de faire de toi un jour; mais je puis bien t'as^urer, sans trop me vanter, que, si tu t'appliques à suivre mes conseils et à écouter mon amitié , lu iras plus loin que tu ne penses , pourvu que la maladie de la fierté mal placée ne t'étouffe pas en route.
Ces leçons, qui me'prouvaient beaucoup plus l'intérêt que mon hôtesse me portait, que l'envie qu'elle avait de me flatter, Vie me furent pas toujours inutiles, et je ne puis me les rappeler sans respect pour la mémoire de celle qui me les donnait avec tant de courageuse tendresse et de franchise affectueuse.
Mes relations journalières, et quelquefois intimes, avec les autorités maritimes de la ville, ne tardèrent pas à me procurer les occasions de figurer, sinon avec éclat, du moins avec agrément , dans tous les cercles que fréquentait la meilleure compagnie du pa}'s. Noire général ne donnait jamais à manger, ne recevait que fort peu, et se privait vo-
lontiers du plaisir de faire jouer chez lui. Mais, en revanche, il était fort rare qu'il n'acceptât pas tous les dîners qu'on lui offrait, et qu'il manquât une seule des soirées auxquelles il était invité. Comme il était d'usage que je l'accompagnasse dans toutes les maisons où il était admis par déférence pour sa position, il était assez naturel que je finisse par me trouver associé à presque tous ses plaisirs j et bientôt, en effet, il ne se donna pas un bal, pas une fête, pas un grand dîner, sans que je ne fusse compris comme un membre de la famille ou une personne de la maison , dans l'invitation que recevait mon chef. J'étais, en un mot , ce qu'on appelle lancé, et il ne me restait plus, pour devenir un officier accompli , qu'à faire dans le monde le chemin que j'avais déjà parcouru dans la carrière maritime.
La province raffolait alors de spectacles, de théâtres et d'amusemens dramatiques. La France, longtemps assombrie par la fureur des tourmentes politiques, avait repris, sous un régime plus doux.
le goût des plaisirs délicats et les habitudes delà vie élégante. Dans toutes les réunions bourgeoises on jouait des proverbes, des charades en action ; et à Brest, où l'amour du luxe s'alliait fort bien à l'ardeur guerrière que respiraient les habitans de cette ville, on avait construit, sous le nom du Lycée, un petit théâtre de société qui subsiste encore et qui était destiné à exercer le talent des amateurs de la bonne compagnie. Un jeune peintre, déjà célèbre, s'était chargé de faire les décors de cet Odéon en miniature. Le chef d'orchestre actuel de l'Académie royale de musique avait réclamé l'honneur de conduire les instrumentistes volontairement enrôlés dans la troupe nouvelle ; et les dames du plus haut parage n'avaient pas dédaigné de devenir sur cette scène qu'elles anoblissaient , et qu'elles agrandissaient surtout, les CélimèDCj les Arsinoc, les Marton ou les Marinette, des Alcestc, des Philinte, des Fronlin ou des Gros-René, que le directeur privilégié avait été chercher dans les sommités de la marine, du négoce, de la comptabilité des classes et de l'administration des vivreî..
Les rôles tout à fait secondaires avaient clé plus particulièrement départis aux jeunes gens qui, en raison de leur position sociale, ne pouvaient guère aspirer aux premiers emplois sur ce théâtre, où se reproduisaient un peu les prétentions que l'on a coutume de porter sur un théâtre plus réel et plus sérieux. Un tout petit bout d'emploi d'amoureux très-subalterne étant devenu vacant dans une comédie en vers que l'on jouait régulièrement une fois par semaine, on crut pouvoir s'adresser à moi pour remplir la lacune qui entravait la représentation, ou, disons mieux, en nous servant du terme consacré, pour boucher le trou , que l'on voulait combler bien ou mal. J'acceptai; mais soit que la vocation me manquât, ou soit que ma timidité trahît mon zèle ou paralysât mes moyens , je me montrai d'une niaiserie désespérante en prononçant avec l'accent malouin dont je n'ai jamais pu me défaire, les quelques mots que j'avais à faire entendre au public, pour m'acquillcr de la tâche dont je m'étais chargé en consultant beaucoup plus ma bonne volonté que mes forces.
Oh ! qu'à vingt ans on échange raitde grand cœur le ridicule qu'on csl obligé de subir contre l'insulte qui vous permettrait de mettre bravement l'épée à la main! Je ne pouvais m'en prendre qu'à ma bêtise, du triste essai que devant tout le public choisi du Lycée, j'avais consenti à faire de mes talensscéniqucs j et cette impuissance de me venger sur un autre que sur moi-môme, de la honte que j'avais la folie d'éprouver, me rendit plusieurs jours malheureux. Une femme, une artiste, devinant avec cet instinct de sensibilité qui n'appartient qu'aux femmes la cause du stupide chagrin qui me rongeait, se chargea de me consoler ou de me guérir. Mais avant de parler des heureuses conséquences qu'eut pour moi la chute dramatique que je déplorais si amèrement, qu'on me permette de dire un mot de la personne dont ma douleur imbécile excita le plus vivement la commisération.
Depuis deux ans, Mlle Triboudot, qui sous ce nom très-peu poétique, s'était fait dans les départemens la réputation d'une grande tragédienne,
tenait à Brest le sceptre de Melpomène et de Thalic. Jeune encore, belle plutôt que jolie, admirable de stature et de noblesse, elle avait fait revivre, dans les rôles de Mérope, de Scmiramis et de Phèdre, les talens auxquels la scène française avait dû pendant un demi-siècle son éclat et sa gloire. Idole d'un public qui rendait à ses qualités privées le même hommage qu'à son mérite d'artiste, elle était recherchée par tout ce que la ville comptait de gens riches et distingués; et, malgré les propositions brillantes que les agrémens de sa personne et l'éclat de sa renommée avaient dû lui attirer, elle avait longtemps vécu au milieu de toutes les séductions dont elle était sans cesse entourée, sans qu'on lui connût une de ces liaisons que la plupart des actrices contractent par nécessité, et le plus souvent par habitude d'étal.
Un vieux général de brigade, que la guerre passait pour avoir enrichi aux dépens des ennemis qu'il avait vaillamment combattus, arrive à Brest pour occuper momentanément le poste de comn. 7
mandant de la place. Assez peu amateur de tragédie, mais très-porté à protéger les tragédiennes qui lui plaisaient, il voit laTriboudot, en devient raisonnablement amoureux, lui propose illégitimement un sort brillant, et finit par enlever du premier assaut, et comme une place forte, la beauté rebelle qui jusque-là avait si constamment repoussé des ennemis en apparence bien plus redoutables que le vieil assiégeant. Le succès imprévu du général, et la prompte reddition de sa conquête , firent du bruit; mais du bruit sans trop de scandale, car la belle coupable était aimée de tout le monde , et tous les fats, jeunes ou surannés, blonds ou gris, gueux ou riches, qui avaient le droit de se croire les plus humiliés par le triomphe du commandant de la place, n'osèrent pas aller siffler au théâtre, l'actrice qu'ils auraient pu facilement punir des torts de la femme faible. On se contenta d'attribuer à un savant calcul d'intérêt la brusque capitulation de l'héroïne de coulisses, alors peut-être qu'on aurait pu expliquer la bizarrerie de sa conduite p?r un de ces caprices que toutes les femmes de sa profes-
sion sont exposées h avoir mille fois dans lear vie. Quoi qu'il en soiJ, les relations intimes que depuis ce temps entretinrent les deux amans^ devinrent si publiques, que bientôt l'on ne connut plus la Triboudotj dans toute la ville, que sous le nom de madame la commandante, ou de la générale Doacet.
L'inexpérience que les artistes-amateurs du Lycée dramatique do Brest devaient apporter dans les détails intérieurs de leur ménage théâtral, les avait quelquefois engagés à recourir à l'assistance de la tragédienne, pour sortir des embarras qu'ils rencontraient à chaque pas dans la mise en scène de certaines pièces ; et toujours madame la générale s'était prêtée avec la plus gracieuse obligeance à tout ce qu'on avait cru pouvoir attendre de son inépuisable bonté. Son dévouement même à cet égard était devenu si vif et si nécessaire, qu'elle avait fini par être la directrice réelle de toute notre troupe ; et son assiduité à suivre nos représentations était telle, qu'elle eût plutôt oublié un des rôles payés dans lesquels elle était forcée de paraî-
Ire sur le grand théâtre, que de laisser passer, sur son théâtre d'adoption, une entrée ou une sortie qui lui aurait semblé , pour être bien exécutée, réclamer sa présence ou ses conseils.
La générale avait été témoin de mon insuccès au Lycée, et, déplorant le ridicule que ma gaucherie m'avait attiré, elle résolut, on femme généreuse et charitable, de me dédommager du triste personnage que mon imprévoyance m'avait fait jouer aux yeux de toute notre rieuse société.
La manière dont elle s'y prit pour me prouver ses bienveillantes intentions mérite d'être citée, non pas comme une chose bien nouvelle en fait de ruses féminines , mais comme un indice très*signi- Ficalif de la sorte d'intérêt que j'avais inspirée à la Clairon brestoise.
Depuis plusieurs jours, le vieux général m'avait paru rechercher, avec une insistance un peu inusitée, les occasions de m'adresser la parole. Vn soir enfin, après les politesses et les préliminaires d'usage en pareil cas , il m'aborda pour me demander, en souriant avec plus de bonté que de
malice, à quelle époque je complais remettre mon second début. Ma réponse à cette question fut ce qu'elle devait être. « Eh bien^ me répliqua alors le barbon, vous avez tort de prendre tant au sérieux votre mésaventure. Madame Triboudot, qui s'y connaît , me disait hier encore en me parlant de vous : Ce jeune officier a pour la scène des dispositions naturelles qui ne demanderaient qu'à être cultivées avec quelque soin. Et je suis moralement sûre, ajoutait-elle, qu'au bout de cinq à six leçons, cl avec des conseils, il réussirait»dans certains petits rôles qui ne demandent qu'un peu d'aplomb et d'habitude pour être bien rendus. »
A ces mots, j'arrêtai mon interlocuteur, pour lui faire comprendre combien j'étais pénétré de l'inutilité des efforts que l'on tenterait pour m'engager à effacer la fâcheuse impression qu'avait dû produire mon premier essai.
— Oh! reprit l'obstiné général, s'il n'y avait dans tout cela qu'une question d'amour-propre , je me garderais bien de vous encourager à prendre votre revanche ; mais, comme je vois les choses de
plus loio et de plus haut, je pense, moi, qu'il est aujourd'hui plus utile que jamais d'acquérir l'habilude de parler en public j car, maintenant que tout se fait avec du bavardage, il deviendra bientôt indispensable que les jeunes gens, destinés comme vous à mener les hommes, puissent au moins lâcher leur discours ou leur harangue à l'occasion. Et, je vous le demande, dans quel embarras vous trouvcriez-vous, si, au moment d'enlever un équipage à la pointe d'un bon coup de langue , vous veniez à rester court au beau milieu de votre péroraison , comme l'autre jour à la moitié de votre bout de rôle ?
— Mais, tout en convenant, répondis-jcj de l'avantage qu'ont , sur les autres hommes, ceux qui possèdent ou qui ont acquis le talent de la parole, comment voudriez-vous que je fisse pour devenir un orateur?
— En prenant quelques leçons de diction et de belle prononciation; car, comme dit le proverbe : Nascuntur poetœ fiunl oratores.
— Et de qui, prendre des leçons ?
— Ne vous l'ai-je pas déjà insinué? De Mme Triboudot elle-même, qui, à ma sollicitation, a consenti à vous admettre au nombre de ses élèves de déclamation gratuite et accentuée.
Sans trop deviner encore la nature du personnage que la maîtresse du général Doucet faisait jouer à 'son amant, j'acceptai la proposition qui m'était arrivée par celte voie détournée, et je promis à l'ofticieux messager de me trouver, le lendemain, au rendez-vous qu'il lui plut de m'assigner, pour me présenter lui-même à ma future maîtresse de diction oratoire.
— Vous verrez, au reste, me dit le général en me quittant : c'est un Conservatoire tout entier^ que cette femme-là. Elle possède si complètement la théorie de son art, auquel, du reste, je vous avouerai que je ne connais goutte, que, lorsque je l'entends analyser une scène de tragédie ou de haute comédie, je m'imagine que c'est elle qui a fait les vers admirables qu'elle décompose, tant elle paraît être dans le secret des auteurs dont elle devient l'éloquent interprète ! Quelle actrice profonde et pas-
— loa -
sionnéc nous avons le bonheur de posséder dans la bourgade que je commande!
Introduit sous les auspices de Mars dans le sanctuaire de Melpomène, je m'attendais^ en approchant de la Divinité, à me sentir frappe de ce sentiment de terreur et de défaillance dont l'aspectd'un temple redouté doit pénétrer le cœur de tout profane. Mais combien mon illusion fut courte et ma crainte passagère en présence de la réalité désenchanteresse qui s'offrit d'abord à mes yeux dans toute la simplicité et l'abandon de sa bourgeoise vulgarité ! Dés que Sémiramis, vêtue en néglige, nous vit venir à elle, du milieu des robes, des fichus et des chiffons dont elle était empêtrée, elle courut à nous pour nous présenter deux chaises qu'elle venait d'arracher à deux jeunes couturières occupées à remettre en ordre la garde-robe de la reine de Babylone. Un petit épagneul et un gros chat tout couvert de la cendre du foyer, suivaient cette souveraine allière. La princesse, après avoir échangé quelques mots d'amitié avec son général, me reçut avec le plus charmant enjouement et la
grâce la plus enfantine. — Vous venez ainsi, messieurs, nous dit-elle avec autant de coquetterie au moins que de sincérité, me voir à l'improviste, et ce n'est pas bien. Vous avez surpris un de mes secrets de séduction j car c'est avec toute celte chiffonnerie et ce clinquant que nous amusons le public.
— ■- Oui, répliquai-je en rougissant, mais ce n'est qu'avec un grand talent qu'on le captive comme vous.
Mon petit compliment d'introduction, lance avec une gaucherie d'écolier, ne parut pas avoir produit un trop mauvais effet.
— Vous êtes officier de vaisseau? me demanda, eu caressant son chat et en faisant sauter son cpagneul, MmeTriboudot. Et sur ma réponse affirmative, elle reprit :
— Tant mieux! vous ne sauriez croire combien j'aime les marins, depuis que je sais avec quelle galanterie ils traitaient les dames artistes, lorsque le théâtre de la ville avait le bonheur d'appartenir à la marine et d'être gouverné comme un vaisseau
de guerre. C'était là le bon temps I Aussi que de fois ai-je regretté que le sort n'eût pas fait de mon général un amiral ! Je crois que sous ce nom qui m'a toujours paru si beau, je l'eusse aimé encore plus, s'il est possible... N'est-ce pas? vilain méchant, minauda t-elle, en faisant une moue adorable à son impassible guerrier. Mais, laissons là toutes ces folies, ajouta l'agaçante espiègle en revenant à moi. Vous avez désiré, m'a rapporté Douect, recevoir quelques conseils, je n'ose dire quelques leçons de moi, sur la prononciation et la déclamation. Sans me croire douée de tout le mérite qu'il faudrait pour justifier le choix dont vous avez bien voulu m'honorer, je vous avouerai que je partage entièrement cette idée, et pour répondre à votre confiance, je vous dirai : « Venez à toute heure, sans jamais craindre de m'importuner. Nous lirons ensemble les auteurs. Je répéterai devant vous mes rôles, et vous me les ferez même répéter vousmême, si ce travail ne vous ennuie pas trop; car, après vous avoir donné franchement mon avis sur ce que je vous ferai étudier, attendez-vous à me
voir m«llrc quelquefois, et peut-être fort souvent, votre amour pour l'art à contribution. Nulle gône, réciprocité de services et entière confiance de part et d'autre, tels sont les termes du contrat que je passe et que j'ai toujours passé avec ceux qui ont bien voulu devenir mes élève* .Ces conditions vous vont-elles? Oui, n^est-ce pas? Eh bien ! en ce cas, c'est une affaire conclue devant témoin. Ainsi donc , à demain , monsieur , notre première séance. »
Je sortis tout ravi de mon entrevue avec le premier emploi tragique de la troupe de Brest. — Eh bien; me fit le général, en m'accompagnant jusque dans la rue, quand je vous disais que cette gaillarde-là vous mènerait loin dans l'art de la déclamation ! Avez-vous vu avec quelle facilité elle prend tous les tons, et avec quel naturel elle parle des choses les plus sublimes? Auriez-vous jamais pensé que cette femme alliera, qui fait frémir et trembler à sou gré tous ceux qui vont l'admirer au théâtre, pût devenir, sans nul effort, la plus enjouée et là plus aimable des créatures? Pour moi, -j'en
conviens sincèrement, elle me confond quelquefois, el j'ai peine à la comprendre. . quoique je puisse me flatter delà connaître aussi bien que qui que ce soit. Et voilà pourquoi peut-être j'ai toujours eu un goût très prononcé pour les princesses de carton et les reines de théâtre. Rien ne me plaît autant que de songer que je possède en toute liberté la femme qui reçoit les vœux de tout le monde, et qui, si terrible aux yeux des autres, n'est plus avec moi, dans l'abandon de la plus intime familiarité, qu'un timide agneau ou un capricieux enfant! Cette satisfaction, me direz-vous, coûte peut-être un peu cher à celui qui se la procure ; et souvent, il n'est même pas très sûr qu'on réussisse à se la procurer exclusivement, entendez-vous bien ? Mais, que voulez-vous ! N'est-ce pas déjà beaucoup, (lorsqu'à mon âge on peut, en toute sécurité et à l'heure qu'on veut, jouir de la société d'une femme aimable, instruite et distinguée? La vie est courte, même pour ceux qui ont vieilli; les plaisirs sont rares, et n'en a pas qui veut. Et, ma foi! quand on peut se donner ceux de son âge, moi je trouve que l'on serait bien sot de se
refuser les agrémens qui rendent l'humeur gaie et l'existence douce jusqu'au bout du fossé.
La philosophie toute épicurienne du général, était trop de mon goût pour que je n'approuvasse pas son opinion, et c'est ce que je ne manquai pas de faire en celte circonstance. Après nous être serré cordialement la main, nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde.
Le lendemain, jugeant dans ma sagacité, que je pouvais, sans l'égide de mon premier introducteur, rendre ma seconde visite à mon professeur de déclamation , j'eus la hardiesse de me présenter seul chez l'aimable tragédienne. Je la trouvai cette fois, non plus occupée à diriger le travail de ses couturières , mais bien un peu embarrassée de congédier un trio de créanciers qui faisaient retentir à ses oreilles délicates, un concert de plaintes assez discordantes. Sans paraître trop contrariée de mon arrivée en ce moment, elle continua, en ma présence, à donner audience à tout son monde, et lorsqu'à force d'éloquence et de belles promesses, elle eut
réussi à éconduire ces Irois demandeurs importuns, elle ferma vivement la porte sur eux en me disant :
— J'ai cru que jamais je n'en aurais uni avec ces sangsues que je viens de renvoyer à mon vieux payeur général... Ah! si une autre fois on me ratrappeà signer des billets, il fera beau ! A propos, avez-vous jamais signé des billets à terme, me demanda-t-elle aussitôt , de l'air et du ton le plus enjoué et le plus vulgaire.
— Moi , madame ! répondis-je , un peu surpris de la question. Mais non, jamais, que je sache !
— Ah non ! c'est vrai , un officier de marine 1 Vous autres vous vous contentez de faire des dettes et de les payer quelquefois à coups de bàlon. . . Mais nous pauvres femmes qui n'avons pas les mêmes ressources financières, que nous sommes à plaindre avec ces juifs, et que vous êtes heureux d'avoir des créanciers que vous pouvez mettre à la raison , sans leur donner le sou !
— Mais, madame, m'écriai-je, transporté d'un élan de générosité fort irréfléchi , si j'osais vous proposer mes faibles services et que je fusse assez
heureux pour vous les faire accepter, croyez que je m'estimerais...
— Vous, mon cher moDsieur ? reprit en riant l'étourdie. Non , non , vous n'aurez pas ce bonheur là... C'est à un autre qu'il est réservé et qui s'en passerait peut-être assez volontiers. Mais, gardez-vous bien de voir dans mon refus quelque chose de blessant pour vous... Soyez convaincu , au contraire, que je vous sais un gré infini de votre obligeance et qu'elle redouble l'intérêt que vous m'avez déjà inspiré... Oui , c'est bien, très bien... Mais pourquoi aussi êtes vous venu juste au moment où ces vilains tire-liards m'ont assaillie... Je crains que leur maussade visite ne vous ait attristé...
— Pas le moins du monde , je vous jure , et ce n'est que pour vous que j'ai redouté l'effet de leur présence...
— Vrai , ce n'est que pour moi ? Oh ! en ce cas , qu'il n'en soit plus question... Et, pour me prouver que cette scène inattendue n'a laissé aucune impression fâcheuse dans votre esprit , nous allons
déjeuner ensemble., n'est-ce pas ? Un déjeûné d'artiste, je vous en préviens, avec ce que ma bonne pourra nous trouver dans le café qui est au-dessous de moi , et le vin et la liqueur de mon général que j'ai toujours soin de tenir en réserve pour les en cas. Le déjeuné impromptu de l'artiste, fut ravissant d'entrain et degaîté... De déclamation, il n'en fut pas dit un mot entre nous, et nous parlâmes même un peu de tout, excepté des leçons de diction que j'étais venu pour recevoir et que mon hôte s'était proposé de me donner.
Notre liaison , ainsi commencée, eut pour nous les conséquences qu'il était facile de lui assigner dans un temps plus ou moins rapproché , et je ne songeai à les prévoir que lorsqu'elles furent notoires pour tout le monde, hors pour le principal intéressé, à ce que je crus du moins. Je devins, en un mot, l'amant supplémentaire delà générale, sous le titre menteur et officiel de son élève en déclamation... Le monde aime tellement le mensonge et encourage si visiblement la dissimulation , que lors même que vous ne pouvez plus l'abuser sur ce
que vous voudriez lui cacher , il vous impose l'obligalion de mentir à l'évidence pour la forme, et de devenir inutilement fourbe par bienséance. Il n'était personne dans toute la ville qui pût ignorer la nature de mes rclationsavcc ma soi-disant maîtresse de diction et de prononciation oratoire : chacun même, à toute occasion et à tout propos, se donnait le malin plaisir de faire entendre qu'il était initié à ce qu'on appelait finement et par antithèse le secret delà tragédie; mais si j'avais eu le malheur d'avouer dans un moment de fatuité ou d'oubli , le fait que la médisance rendait à chaque heure , à chaque minute une chose de notoriété publique, i\ n'y aurait pas eu, je crois, clans toute la ville assez de voix indiffnées pour vouer mon nom à l'exécralion des honnêtes gens présens et à la vengeance des siècles futurs.
Mon existence, embellie par cette commode intrigue, coulait du reste assez heureuse entre les plaisirs d'une liaison facile et les devoirs presque toujours agréables que m'imposait mon service au- II. 8
près de mon contre-amiral. Le regret seul de tromper un brave homme qui m'avait introduit avec confiance dans son inlimilc domestique, aurait pu quelquefois assombrir, pour moi, la sérénité de la vie que je m'étais faite. Mais, ce n'est guère quand l'ardeur de la jeunesse emporte nos sens en dehors des limites des choses permises, que les reproches de la conscience viennent se mêler à l'enivrement de l'amaur. D'ailleurs, comment avec le caractère et l'humeur de la maîtresse que je possédais, auraisje pu éprouver le remords qui était si loin de son cœur et me faire un crime d'une sorte de trahison qu'elle ne regardait^ elle, dans la candeur de son étourderie morale, que comme la plus innocente espièglerie? Non, jamais je crois, depuis qu'il existe des actrices, des chanteuses cl même des danseuses, les planches d'un théâtre quelconque ik'ont supporté une femme à la fois plus mobile, plus impressionnable , plus folle et plus insoucieuse que celle sous le charme de laquelle j'eus le bonheur de faire mon noviciat dans la dangereuse profession de jeune homme à bonnes fortunes 1 Donnant tout sans
discernement, sans motifs, sans peur de l'avenir; toujours accablée, dévorée de dettes, et se riant de ses créanciers quand elle s'en était momentanément dépêtrée, pour courir à des dettes nouvelles et satisfaire d'autres fantaisies ruineuses ; prompte à s'attendrir sur le premier malheur venu , pourvu que ce ne fût pas le sien, mais oubliant aussi vite le malheur qui lui avait arraché des larmes, qUe seS propres embarras ; dupe de tous les intrigans nécessiteux , et rendant son amant dupe d'elle-même et de tous ceux qui la trompaient; remplie de petits défauts , mais exempte de vicesj bonne plus que sensible, plus affectueuse que tendre, passionnée de tête beaucoup plus que de cœur 3 spirituelle sans art, agaçante sans coquetterie, et, au demeu raiit, la plus amusante et la plus aimable des déités de coulisses, telle était en résumé toute la Triboudot. En me rappelant ce qu'elle devenait avec moi dans l'abandon de la familiarité, je crois la voir encore chantant, sautant à mes côtés sur les lambeaux des robes et des chapeaux qu'elle avait jetés ça et là par prodigalité , et, contrefaisant les grimaces et
les lies de ses camarades, me faire éclater de rire au beau milieu de la tirade pathétique que je m'étais en vain efforcé de lui faire répéter. Un soir, il m'en souvient, au moment d'entrer en scène dans Rhadamiste et Zénobie , le directeur lui crie : « Zénobie, attention j c'est à toi de paraître! » Zénobie, en cet instant môme, était en train d'exécuter, devant les habitués du foyer, une danse burlesque que l'on nommait, si je ne me trompe, la fricassée. « J'y suis, j'y suis, répond-elle en continuantà fricasser son pas. — Mais va donc! » reprend le directeur, impatienté, épouvanté de voir Rhadamiste chercher déjà dans l'ombre de la scène terrible, qui doit se passer entre son épouse et lui , la plaintive et mélancolique Zénobie. . . . Pressée^ forcée enfin de faire son apparition déjà trop tardive, Zénobie s'élance vers son époux, en nous laissant deviner encore, dans sa majestueuse démarche, un reste de la fricassée à laquelle elle n'a renoncé qu'à regret... Sa pantomime et sa déclamation furent *sublimes... Le public , attendri, transporté, couronna, au milieu des larmes et des ap-
plaudisscmcns frénétiques de l'assemblée^ l'aclrice qui venait do l'émouvoir et de l'enlever avec une énergie encore inconnue jusque-là... Puis, en rentrant dans les coulisses, couronnée des mains de ses mille admirateurs, et le visage baigné de ses propres larmes, elle se mit à reprendre de plus belle le pas trivial que l'appel du directeur l'avait si désagréablement forcée d'abandonner. Les douleurs, les passions qu'elle exprimait si tragiquement, elle les éprouvait sans doute, et même à un très-haut degré de sensibilité ; mais les impressions étaient si soudaines et si fugitives chez elle, qu'il semblait qu'un éclair les produisît et qu'un souffle les effaçât.
Le sacrifice qu'elle m'avait fait avait été déterminé par la cause qui conduit presque toutes les personnes qui vivent comme elles, à trahir les ^araans sur lesquels elles ont acquis le droit de compter. Les femmes en général aiment assez à se venger des devoirs que la nécessité leur impose, en se livrant aux goùls que le caprice leur inspire. La Triboudot avait accepté les hommages
du gcoéral, sans trop de calcul peul-èlre; mais à coup sur aussi, sans enlraînement de cœur. Son amant, quelque empressé qu'il se montrât à lui plaire, ne possédait aucune de ces frivoles ressources avec lesquelles on remplit quelquefois le vide de l'existence d'une maîtresse aimable et désœuvrée. Dans leur jeunesse, les militaires ont tout ce qu'il faut pour racheter, aux yeux des faciles beautés, le tort de n'être pas toujours des céladons de boudoirs et des héros de ruelles. Mais dans leur précoce maturité, quand les froides nuits du bivouac ont altéré l'éclat de leur exhubérante virilité, et qu'ils ne rapportent au pied des conquêtes qu'ils rencontrent au retour, que la rudesse des habitudes contraclées dans la vie des camps, ils se font bien rarement pardonner l'absence de charmes qu'ils ont perdus en se couvrant de glorieuses cicatrices. L'heure de la retraite avait déjà sonné depuis quelques annéc^ pour le brave Doucet ; moi je n'en étais encore qu'à mes débuts dans la carrière des aventures galantes, et soit que la comparaison que devait établir entre nous deux une femme aussi exercée que notre mai-
tresse commune, m'eût été favorable, ou soit plutôt que rinconstance naturelle au sexe eût déterminé l'avantage qui m'était échu, toujours est-il que, sans faire beaucoup d'efforts pour justifier la préférence dont j'étais l'objet, je devins, pour la beauté qui m'avait distingué, un de ces êtres privilégiés que les femmes ont la bontéd'appeler l'homme indispensable à leur bonheur.
Les jeunes cavaliers, qu'un premier succès dans le monde signale à l'attention de la société, me paraissent ressembler à ces joueurs novices qu'un bon coup de cartes recommande à la faveur des parieurs dont se compose leur galerie. On dirait, en quelque sorte, que la femme qui s'est avisée la première d'aimer un débutant, a osé défier, par cela seul, toutes les autres femmes à ce jeu hardi ; et il est bien rare qu'en pareille circonstance, toutes les coquettes, qui se croient intéressées à accepter le défi, manquent l'occasion de relever le gant que l'orgueil d'une rivale semble avoir jeté à leur amourpropre . Je fus, je ne crains pas de l'avouer, un exemple assez frappant de l'éclat qu'une bonne for-
tune peut jeter quelquefois sur les commeocemcas de l'homme le plus modeste et le moins brillant. Mille jeunes genS; cent fois mieux partagés que je ne l'étais du côté des agrémens de Tesprit et de la tournure, se virent réduits à ra'euvicr !e sort heureux que m'auraient fait dix élégantes eu réputation, si j'avais été assez inconstant ou assez fat pour sacrifier à la vanité de devenir un vainqueur à la mode, la félicité d'un unique et paisible attachement.
Cette félicité tranquille, que la modération de mes désirs aurait dû rendre durable, si la prudence suffisait toujours pour assurer le bonheur, fut, hélas! aussi fugitive qu'elle me paraissait douce. Je m'étais fait, à vingt ans, une de ces existences calmes et raisonnces qui conviennent tout au plus à la maturité de l'âge, et il y avait, par conséquent, dans la plénitude de ma satisfaction, quelque chose de prématuré et d'insolite que le moindre événement devait détruire. Cet événement, devenu inévitable comme tout ce qui est nécessaire dans Tordre des faits de ce bas-mond»), m'atteignit au milieu
d'un enchaîncmeDl de circonstances que je vais rapporler.
Depuis quelques jouis, une demi brigade , qui avait été assez longtemps en garnison à Rennes, était arrivée à Brest. Parmi les dames d'officiers que les fourgons de cette troupe nous avaient amenées avec les bagages et la musique de ce corps d'infanterie , j'avais remarqué, au bras d'un capitaine de grenadiers, une jeune femme dans laquelle je m'étais . figuré revoir, au premier coup-d'œil, Angélique, ma bonne Angélique, la fille du commandant Grochard, et la compagne, quelque peu oubliée, de mes plus jeunes années. Poursuivi, tourmenté par cette idée, j'avais eu d'abord recours à tous les renseignemens qui devaient ou confirmer ou détruire mon erreur; et, malgré l'activité que j'avais su mettre dans mes recherches, je n'étais parvenu à obtenir qu'une seule information un pou précise sur le compte de la jeune dame qui, depuis notre première rencontre sur une des promenades de la ville, ne s'était plus offerte à ma vue. Son mari se nommait Trancheveau, et l'avait épousée pendant un
scracslre de congé qu'il avait passe dans une ville de Bretagne que Ton n'avait pu me désigner. Tel était l'unique indice auquel mes démarches avaient abouti.
Fatigué de l'inutilité de cette enquête, je me décidai bientôt à y renoncer totalement, en faisant un raisonnement très-juste qui me trompa, comme il arrive souvent, sur la réalité des faits. Je m'étais dit assez judicieusement : Si la personne que j'ai prise pour Angélique avait été Angélique elle-même, comment ne m'aurait-elle pas reconnu, elle qui sait que j'habite Brest, et qui devait s'attendre à m'y rencontrer!... Comment, surtout, n'aurait-clle pas cherché à m'informcr de son arrivée , comme d'une circonstance qu'il lui était si naturel de m'apprendre, et à moi si difficile de deviner!
Un petit billet, remis à mon hôtesse, Mme Plumage, vint bientôt me démontrer jusqu'à quel point mes conjectures, pourtant si logiques, étaient fausses. Le billet mystérieux, portant très exactement mon adresse, était ainsi conçu :
« Mon cher Pélaïo,
» Je l'ai reacontrjè sans oser le faire signe que » je l'avais reconnu , et pourtant , que de choses » jç sens que j'ai à te dire!.. Viens, je l'en prie, me » voir demain, rue du Repos, n° 17, au deuxième » étage, vers dix beurt^s du matin, au moment où » la 7e demi-brigade passera la revue de l'inspec- » leur sur le quartier de la marine- Adieu, je ne )» puis aujourd'hui l'en écrire plus long. A demain » le reste.
» Ta sœur et amie, » Angélique Crochard, fcmmcTRANCHEVEAU.»
— C'était elle! m'écriai je , et elle est mariée! Mais pourquoi la réserve avec laquelle elle m'écrit, et la contrainte qu'elle s'est imposée en me rencontrant? Oh ! c'est là une singularité de conduite que je tiens à me faire expliquer, et demain j'espère bien obtenir de sa bouche même, les éclaircissemens que je suis en droit d'exiger d'elle et qu'elle
doit me douDcr pour justifier son inconcevable froideur !
A l'heure qu'elle m'avait indiquée et au moment où la demi-brigade se trouvait rangée et retenue sous les armes, je volai chez Angélique. La pauvre enfant me reçut avec de grandes démonstrations de joie, en me parlant de mes parens, de son père, d'elle, de moi et des années si douces que nous avions passées ensemble. Ce ne fut qu'après avoir épuisé tous les souvenirs d'un temps qui n'était plus, que je parvins, à force de renouveler mes instances et mes questions, à obtenir qu'elle m'apprît par quelle suite de circonstances elle était devenue la femme d'un capitaine de grenadiers.