‹ Pélerinage d'une âme;Chapitre 10 sur 35 · DOUX LIENS ROMPUS · texte numérisé non relu

DOUX LIENS ROMPUS

NE POUVANT répondre en particulier à chacun de mes bons amis, à raison du grand nombre de lettres qui m'arrivaient chaque jour, je fis d'abord une sorte de réponse collective que je présumais devoir être communiquée des uns aux autres. Voici cette réponse :

" Mon Bien Cher Ami :

" Il plait à Dieu, pour mon plus grand bien, sans doute, de me faire passer depuis quelque temps par de dures épreuves de toute sorte ; mais nulle ne m'est plus sensible que la pensée d'être un sujet de peine et d'angoisse pour tant de personnes estimables qui, comme vous, ont eu pour moi de l'affection et que pour ma part je sens pouvoir aimer toujours. Et pourtant, cher ami, quand il est question d'honneur et de conscience, est-il aucune considération d'intérêt ou même d'amitié qui doive nous retenir! N'est-il pas écrit qu'en pareil cas il faut obéir à Dieu et non aux hommes. C'est pourquoi je n'ai pas cru qu'il me fut permis de reculer

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devant une démarche, qui, je le prévoyais, ne serait pas comprise du plus grand nombre, mais au contraire serait sévèrement blâmée par ceux dont l'approbation eût eu pour moi le plus de prix.

" Il est donc vrai, chers amis, que la lettre dont vous faites mention, bien qu'elle n'ait pas été destinée à la publicité, qu'on l'ait reproduite et répandue à mon insu, c'est moi qui en suis l'auteur. A cette heure, je lui donnerais peut-être une forme différente, elle a été écrite sous la pénible impression de mon voyage à Rome ; néanmoins je n'ai pas à en désavouer une seule ligne. Tout ce que j'ai vu et appris depuis n'a fait que confirmer mes idées d'alors.

uUn tel changement vous étonne, bien chers amis, je le crois bien, il m'étonne moi-même plus que je ne saurais le dire et plus j'y réfléchis plus il me faut y reconnaître la vertu de Dieu. Sacrifier d'un seul coup non pas seulement une position aussi avantageuse qu'honorable, un avenir qui s'annonçait sous des couleurs particulièrement séduisantes, mais de plus la considération et la bienveillance de beaucoup de personnes d'un rang élevé, l'affection de nombreux et excellents amis et par dessus tout la tendresse de mes bien aimés parents au bien être desquels j'ai jusqu'ici consacré presque toutes mes ressources, les embrassements enfin de ma pauvre

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et tendre mère que peut-être il ne me sera jamais donné de revoir ; oh ! veuillez le croire, mes bons amis, quand on agit de la sorte, non pas soudainement, mais de propos délibéré, après des années de réflexion, et sans se préoccuper d'ailleurs des difficultés de tout genre qui vous attendent dans une vie nouvelle et inconnue, c'est qu'on a pour ce faire des motifs plus élevés que les choses de ce monde, c'est qu'on se juge commandé par une voix plus forte que toutes les voix de la nature.

" Et pourtant, vous en conviendrez, chers amis, à n'envisager les choses qu'au point de vue de l'honneur humain, l'hésitation eut été condamnable. Quand un travail de deux ans et demi, entrepris et poursuivi par pur amour de la vérité, sous l'œil de Dieu seul, m'eut amené graduellement à cette conviction que l'institution romaine n'est que l'œuvre des hommes, le plus grand édifice de leur orgueil, la question pour moi se trouva réduite à ces termes : Ou tout perdre (humainement) et agir en honnête homme, ou tout sauver et vivre en hypocrite. Le ciel aidant, j'ai pris le premier parti ; j'estime, chers amis, qu'à ma place vous auriez fait comme moi !

" Que si vous désirez savoir plus particulièrement comment des croyances autrefois si chères ont pu faire place ainsi à des convictions toutes contraires, c'est, permettez que je le dise, en apportant dans

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mes observations et mes recherches le même esprit de sincérité qui précédemment avait inspiré toute ma conduite et tous mes discours, et, pour entrer ici dans quelques détails.

"Vous n'avez sans doute pas oublié que, me trouvant en Angleterre à l'époque du rétablissement de la hiérarchie et indigné, dans mon attachement à la foi romaine, de toutes les manifestations anti-papales auxquelles cette mesure donna lieu, j'osai élever ma faible voix en faveur de la papauté et fis paraître dans ce but deux pamphlets qui obtinrent l'approbation et les éloges d'ecclésiastiques éminents. Cette publication ayant été au contraire très-vivement attaquée par un écrivain protestant et voulant me mettre en état de répondre victorieusement à ces attaques, je crus devoir m'appliquer à une étude plus sérieuse des écrits des Pères, de l'histoire de l'église, des monuments authentiques des premiers âges chrétiens. Que j'étais loin, mes bons amis, d'en prévoir le résultat? Quelle surprise, quel désappointement et aussi quelle angoisse quand je découvris que mon adversaire avait raison, que les textes et les faits les plus importants produits par Rome a l'appui de ses prétentions sont ou altérés ou faux. C'est à la suite de cette découverte si inattendue que le doute pour la première fois se présenta à mon esprit. Long-

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temps, durant plusieurs mois j'essayai de l'étouffer, de le repousser par des actes de foi, tels qu'on les prescrit en pareil cas; ce fut en vain ; plus je voulais résister, plus le doute m'obsédait La puissance de l'ennemi de mon repos semblait s'accroître de tous mes efforts pour le vaincre. Oh ! si vous saviez, amis, tout ce qu'il y a eu de cruelles souffrances pour moi dans cette guerre intérieure de la conscience et de la raison, et les moyens de toute sorte auxquels j'eus recours pour retrouver le repos de l'âme. Là est la raison de mon brusque départ de l'Angleterre, la raison d'une longue retraite dans une résidence de Jésuites où je donnais chaque jour plus de huit heures à la méditation et à la prière, la raison de ce zèle, de cette activité fiévreuse que vous dites avoir admirés, durant ces quatre mois de mission où je prêchai sans prendre un jour de relâche et entendis un nombre étonnant de confessions avec des fruits inespérés.

" Eh bien ! chers amis, tout cela fut sans succès. Plus que jamais j'étais obsédé par le doute, et, ne pouvant vivre avec cet hôte importun, résolu de m'en débarasser, de connaître à tout prix la vérité, encouragé d'ailleurs par cette parole de notre divin Maître: ' Si vous qui êtes méchants, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père céleste donnera-t-il le Saint Esprit à ceux qui le lui demanderont;' je crus l'heure

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venue d'examiner sérieusement, avec indépendance et impartialité, devant Dieu, les fondements de ma croyance. Et dès lors, laissant là les décrits de la congrégation de l'Index et toutes les autres interdictions de cette sorte, je me mis à étudier, à scruter sans scrupule tous les monuments d'histoire et de critique religieuse que je supposai devoir m'apporter quelque lumière sur cette question capitale, la légitimité des prétentions actuelles de l'église de Rome, comme seule légitime et infaillible interprète de la vérité chrétienne ! Que de faits importants j'appris alors, chers amis, que je n'avais jamais soupçonnés ! Que de mystères s'éclaircirent pour mon esprit jusque là si aveuglement crédule ! Comme à mesure que j'avançais dans ce travail, l'horizon de mes pensées semblait s'aggrandir! Comme les chosesprenaient à mes yeux un nouvel aspect, et comme aussi l'édifice de mon ancienne foi devenait chaque jour plus chancelant ! Comme de plus en plus je découvrais dans l'institution romaine une progressive et gigantesque usurpation de l'orgueil humain sur l'autorité de Dieu et sur les droits et la liberté de l'homme.

"Mais ce qui acheva de dissiper mes illusions à cet égard, celle de toutes mes études qui m'apporta le plus de lumière, oh! mes amis, retenez le, c'est la lecture consciencieuse, la méditation du Nouveau Testament, de l'Evangile de Jésus Christ. Certes,

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comme vous tous, j'avais lu l'Evangile bien des fois auparavant, mais comme vous aussi, je ne l'avais jamais étudié; j'y avais cherché un aliment: à la piété, jamais un fondement à la doctrine ; ce dernier genre de travail m'était interdit, vous le savez, par l'église dont j'étais le ministre. Oh ! je comprends à présent cette interdiction, je comprends à présent que Rome ait peur de l'Evangile, qu'elle fasse d'une soumission aveugle à son autorité la base de la foi ! L'Evangile, mais c'est une protestation vivante, immuable, permanente contre tout ce qui s'enseigne à Rome et au nom de Rome. Aussi, bien chers amis, pour justifier ma démarche à vos yeux, je ne vous demande qu'une chose, ou plutôt je ne veux vous dire qu'une parole, la même qui fut addressée à St. Augustin encore engagé dans l'erreur, mais désireux de voir le vérité, toile et lege> prenez et lisez, lisez avec un cœur droit, avec un esprit sincère, mais libre, mais dégagé des préjugés de l'éducation et de votre position ; lisez le texte sacré, étudiez-le, goûtez-le ; puis, comparez les deux enseignements, mettez en regard les deux doctrines, celle de Jésus Christ et celle du pape, et dites-moi en toute conscience, y a-t-il conformité entre elles? y a-t-il accord, harmonie possible ? Je vous défie de pouvoir le soutenir encore.

11 'Je suis la voie, la vérité et la vie,' a dit le divin

Sauveur. ■ Personne ne vient au Père que par moi.' St. Jean, xiv, 7. Et voilà ce qu'après lui enseignaient les apôtres.

" St. Pierre, d'abord : ' Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé.' Act xvi, 3 1.

" St. Paul ensuite : i Je ne me suis pas considéré comme sachant parmi vous autre chose que Jésus Christ et Jésus Christ crucifié.' 1 Cor. ii, 2.

" Quel est le prêtre romain qui à cette heure pourrait tenir le même langage ?

" Et remarquez que le même St. Paul qui a écrit ce qui précède, a aussi écrit ce qui suit : ' Quand ce serait un ange du ciel qui vous évangéliserait autre chose que ce que nous vous avons évangélisé, qu'il soit anathème.' Gai. i, 8.

" Or, dites-moi, chers amis, Rome s'est-elle permis, elle, d'évangéliser autre chose! Ya-t-il donc trace dans tout le nouveau testament de ces mille et mille doctrines qu'elle a successivement inventées et qu'elle invente encore selon que les circonstances lui semblent favorables, doctrines qui toutes d'une manière plus ou moins directe, tendent, avec les pratiques qui les accompagnent, à amoindrir l'œuvre du Christ en prétendant la compléter, à la mutiler en prétendant y ajouter et dont l'objet final est d'augmenter le prestige et les ressources des membres du clergé.

"Vous pouvez le voir à présent, chers amis, la

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démarche qui vous a tant surpris et affligés n'a pas été seulement de ma part une chose fort sérieuse, c'a été une affaire de conscience. N'imaginez pas du reste que j'aie cessé d'être romain pour devenir sectaire ; je suis et veux être simplement chrétien, mais chrétien dans le vrai sens du mot, chrétien selon l'Evangile, chrétien comme l'étaient les apôtres, chrétien comme il y en a de nos jours encore, comme l'étaient les fidèles et les saints des premiers âges.

" Il est bien temps, mes bons amis, de finir cette lettre dont l'importance justifie l'étendue. Je vous ai parlé en toute ouverture de cœur ; vous me saurez gré de ce témoignage de ma confiance, et j'ose espérer que vous ne serez pas de ceux qui croient devoir rompre toute relation avec moi. Ecrivez-moi tout ce que vous jugerez convenable et alors même qu'il me sera impossible de me ranger à votre avis, j'accepterai vos paroles avec reconnaissance, sans douter ni de votre sincérité ni de vos intentions bienveillantes.

" Ne craignez pas de trouver en moi ni obstination, ni insurmontables préjugés. La vérité voilà tout ce que je cherche, voilà l'idole bénie que j'aime de passion et à laquelle je ne saurais jamais refuser aucun sacrifice.

11 Oh ! que je serais heureux, mes bons amis, si ces circonstances si imprévues, il y a trois ans, bien

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loin de diviser nos âmes, d'altérer nos relations d'autrefois et notre affection réciproque, servaient au contraire à nous procurer de nouvelles lumières et un surcroit de charité les uns envers les autres. Daigne le Seigneur nous rendre de plus en plus participants de la grâce qui n'est qu'en lui seul, cherchons-le, servons-le, aimons-le comme à l'envi. Nous mêmes, aimons-nous en lui et pour lui. Ce sont des affections bénies que celles dont l'objet est en Dieu et dont le terme est au ciel,

11 A vous tous de tout cœur,

"G Miel."

En outre de cette réponse collective, j'écrivis à des amis plus intimes des lettres particulières où, sous une forme plus affectueuse et plus confidentielle encore, se trouvaient exprimés à peu près les mêmes

sentiments et les mêmes idées ; il me semble donc inutile de les reproduire ici. A l'exception de l'ami toujours fidèle dont j'ai déjà parlé, M. l'abbé Paul Perny, plus tard provicaire apostolique, aucun de ces amis sur lesquels je croyais pouvoir compter, ne m'honora d'une réponse. Il en fut de même pour la lettre générale. J'en fus d'abord peiné autant que surpris. J'appris bientôt que l'autorité supérieure ecclésiastique avait défendu sous des peines sévères à tous mes correspondants non seulement de

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m'écrire mais même de ne plus jamais lire une lettre de moi.

L'un d'eux cependant crut pouvoir et devoir violer cet ordre ; il chercha à me ramener à Rome par cet appel à mes affections les plus chères. 4 'Votre famille autrefois si heureuse et si fière de vous, est maintenant plongée dans une humiliation et dans une désolation que rien ne peut égaler. Vos sœurs ne cessent de pleurer, votre père à la première nouvelle de cette fatale défection, dans un accès de passion, a saisi ce cadre qui vous était si cher, qui était le plus précieux ornement de votre chambre dans la maison paternelle et l'a mis en pièces. (C'était une lettre signée du pape lui-même 1 Pius nonus, papa,' et me conférant des pouvoirs extraordinaires. J'en étais heureux et fier, et je l'avais fait encadrer.) L'état de votre pauvre mère fait saigner le cœur, elle tombe à tous moments à genoux, demandant grâce pour vous." Inutile de dire que ceci déchirait mon cœur à l'endroit le plus sensible et me plongeait dans un état voisin du désespoir.

Soit qu'on n'eut pas la cruauté d'étendre jusqu'à mon père la défense de m'écrire, soit qu'il eut le courage de la braver, il est le seul qui ait continué à correspondre avec moi, correspondance, hélas, aussi pénible dès lors qu'elle m'était chère encore. Mais elle doit demeurer cachée au public.

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D'ailleurs dans le sanctuaire d'une famille qui a pour héritage non la fortune, mais l'honneur et la religion, il se passe quelquefois des mystères d'affection et de souffrances que Dieu seul doit connaître et que seul il peut comprendre, voilà pourquoi dans cet ouvrage, je ne dirai pas un mot de ma mère.

Que puis-je donc faire, ô mon Dieu, pour adoucir l'amère douleur dont j'ai rempli le cœur d^ ceux qui m'aiment si tendrement ? Oh ! si ma conscience me permettait de me rendre à leurs vœux, si du moins ils pouvaient lire dans mon cœur. Mes lettres les plus affectueuses sont pour eux un tourment plus qu'une consolation ! Quelle position que ma position présente ! Ici, personne à qui je puisse ouvrir mon âme toute entière, là-bas le désespoir de ceux qui m'avaient auparavant témoigné une si profonde et si tendre affection!

Mon Dieu, me voici seul à genoux devant vous, je n'ai plus que vous, Seigneur. Mon esprit, mon cœur, mon âme, tout mon être a soif de vous. Soyez mon refuge et ma défense. Oubliez mes nombreuses infidélités. Xe vous souvenez que de votre miséricorde. Il me semble que je suis résolu à ne vous rien refuser. Mais si je suis la proie de quelque illusion, si, dans votre justice, vous punissez mes prévarications et mon orgueil par l'aveuglement de mon esprit, O mon Dieu, O mon père, grâce,

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pardon ! Je déplore mes égarements, ceux que je connais et ceux que j'ignore. Je me reproche amèrement le mauvais usage que j'ai fait de vos faveurs si nombreuses et si précieuses. Seigneur, oubliez le passé. Enseignez-moi ce que je dois faire pour vous, pour la vérité, pour le plus grand bien de mon âme. Et si, comme on le prétend, c'est l'orgueil ou quelque péché secret qui me tient sous son ténébreux empire, O mon père, rendez-moi humble et petit devant vous. Aidezmoi à m' affranchir du joug de l'erreur et de toute séduction. Quelques-uns de vos serviteurs les plus zélés prétendent avoir honte de moi. Que ma conduite témoigne que je n'ai eu et n'ai en vue qu'une chose, l'accomplissement de votre volonté sainte !

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