ILES BRITANNIQUES
JE RESOLUS en quittant Rome de tenir un recueil quotidien de ma pensée et de mes expériences. Ce journal était destiné à devenir mon ami fidèle, mon confidentiel compagnon. A ses pages je confiais sans peur, ni réserve les réflexions qui de temps à autre occupaient mon esprit, les impressions que faisait sur moi mon contact avec les hommes, les idées qui m'intéressaient particulièrement. C'est de ce recueil que je tirerai désormais la matière de ce livre, et je prie le lecteur de considérer ce qui sera dit non comme étant les convictions arrêtées de l'auteur, mais comme exprimant ses vues et ses impressions au temps où elles furent écrites. Qui recherche sincèrement la vérité religieuse passe par des nuances très variées de vues et d'opinions avant d'arriver à une position stable et permanente. Si les idées ici exprimées ne semblent point d'accord avec la façon dont j'envisage les mêmes sujets aujourd'hui, qu'on veuille bien les considérer comme les phases que ma pensée a traversées avant d'en arriver à mes
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vues présentes ; elles peuvent être plus ou moins justes, plus ou moins vraies ; mais elles sont toujours sincères.
Cela dit, je reprends ma narration :
12 Janvier 1854.
Je me tenais solitaire à la poupe du steamer qui nous emportait de Civita Vecchia à Marseilles, jetant un dernier regard sur les états de cette église à laquelle je venais de dire adieu pour jamais. Je repassais dans mon esprit toute cette série d'observations, de circonstances qui m'avaient si péniblement affecté durant mon séjour dans cette ville que jusqu'alors j'avais religieusement appelée la cité sainte, quand un ecclésiastique d'apparence distinguée et que je n'avais pas remarqué auparavant s'approcha de moi, et après quelques paroles de politesse me demanda avec l'accent d'un véritable intérêt quel était le sujet de ma rêverie. Je me sentis porté a lui révéler franchement les pensées qui occupaient alors mon esprit. " Oh ! Monsieur," lui dis-je, "vous qui, comme moi, venez de Rome, vous qui me semblez un homme d'honneur, vous catholique et prêtre, n'avez-vous donc pas vu comme à Rome, dans la capitale du monde chrétien, au cœur même de l'église, n'avez-vous donc pas vu comme partout la superstition tient la place de la religion, comme les représentants de celui
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qui a dit ' apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ' sont pleins d'orgueil, affamés de pouvoir et de fortune, comme ils exploitent les pauvres fidèles, comme ils ont corrompu le sens moral du peuple, comme, pour le maîtriser plus sûrement, ils le tiennent dans l'ignorance et dans l'abjection. Oh ! mon père, il est triste, profondément triste, quand on a été élevé dans le sein de l'église romaine, quand on s'est fait un devoir et un honneur de se consacrer entièrement à son service, d'avoir à reconnaître qu'on s'est entièrement mépris sur son caractère."
Le révérend père qui ne me connaissait pas et qui m'apprit ensuite qu'il était Jésuite et américain, ne chercha pas à nier ni même à atténuer la vérité de ce que je venais de dire. "Oui," répondit-il, "j'en suis surpris et affligé, et je le déplore comme vous. Cependant à considérer les choses comme nous le devons, nous catholiques et prêtres, ces pauvres romains ne sont pas tant à plaindre. Leur religion, je l'avoue, est peu édifiante, ils paraissent ne pas savoir ce que c'est que la moralité, mais il y a à tout cela une ample compensation." " Et laquelle ?" m'écriai-je. " Ils ont la foi!" et ainsi dans la pensée de ce digne homme, la foi, la foi seule, et quelie foi! tenait lieu de toutes les vertus, de tout bien.
Je me rapelle en ce moment avoir entendu à l'oratoire de Londres le célèbre Dr. Newman ex-
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primer la même idée, placer au premier rang parmi les nations, non les Anglais, non les Français, mais ce même peuple des Etats Romains, pour cette seule raison, qu'inférieur aux autres en tout le reste, il les dépassait tous par sa foi. Mais c'est précisément cette sorte de foi qui doit être condamnée, c'est leur superstitieuse crédulité qui les a faits ce qu'ils sont Au lieu d'être la foi qui sauve, c'est la foi qui ruine. " Vous les connaîtrez à leurs fruits," a dit le Maître ; un arbre qui ne porte que des fruits pareils ne peut-être qu'un arbre mauvais, et l'ayant trouvé tel. j'ai agi en conséquence.
15 Janvier.
Me voici à Paris, Paris qui me semble plus magnifique et plus enivrant que jamais. C'est la ville du plaisir et de la dissipation. Il est impossible de s'y ennuyer; c'est ici qu'il faut venir quand on veut se récréer l'esprit. Mais pour l'homme d'étude qui à besoin de penser sérieusement, Londres est préférable. Ses brouillards, le caractère de ses habitants, la solitude où chacun peut vivre, tout cela favorise la réflexion, les pensées graves et profondes. C'est pourquoi je vais me rendre à Londres ; un travail comme celui que je médite ne peut se faire que là. D'ailleurs il me faut en ce moment un peu de plomb dans la cervelle, un peu de froid dans l'imagination.
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25 Janvier.
A cinq heures du matin nous avons débarqué à New Haven. Des qu'on met le pied sur le sol Britannique, on sent qu'on arrive chez une grande nation et on respire plus à l'aise. La politesse froide mais digne des habitants d'Albion m'avait déjà frappé. Je le remarquai encore aujourd'hui, personne ici ne vous tourmente pour vous amener à descendre dans tel ou tel hôtel, personne ne songe à réclamer un pourboire. L'Anglais veut ce qui lui est dû ; mais il ne mendie rien. Il est fidèle à la devise de sa nation : " Dieu et mon droit ! "
Mon arrivée à Londres me rappella naturellement les circonstances qui avaient amené mes premiers doutes sur la validité des prétentions romaines. Je n'étais point encore préparé à informer mes parents et mes amis du grand changement opéré dans mes vues et dans ma position. Mais je crus devoir au gentleman, sur les instances et sous la direction duquel j'avais commencé mes recherches, de lui en faire connaître, à lui le premier, les très graves conséquences. J'adressai donc à Mr. Charles Hastings Collette la lettre suivante :
" Londres, 27 Janvier, 1854.
" Monsieur :
"Vous avez été le premier instrument dont Dieu s'est servi pour me dessiller les yeux ; il est donc
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juste que je vous fasse part, à vous, le premier, de l'heureuse révolution qui s'est opérée dans mes idées et dans mon cœur.
" Et d'abord, je vous l'avouerai sans détour, Monsieur, il m'en a coûté de reconnaître d'après vos indications si positives, non pas que je m'étais trompé, mais que les théologiens catholiques les plus considérés nous trompaient ou plutôt se trompaient eux-mêmes. Forcé de me rendre à l'évidence sur la fausseté d'un des principaux textes cités dans ma seconde brochure, je voulus me retrancher sur les autres qui étaient nombreux et me semblaient concluants ; hélas ! vous l'avez montré sans beaucoup de peine, Monsieur, ils ne méritaient pas plus de confiance que le premier. je me rejetai alors sur l'histoire ; je cherchai dans les documents historiques des premiers âges chrétiens des faits décisifs en faveur de la primauté de l'évêque de Rome, c'est-à-dire de la papauté, et là encore déception complète ; pour quelques-uns qu'on a prétendus favorables, mais qui par eux mêmes sont insignifiants ou douteux, j'en ai trouvé un grand nombre qui sont manifestement contraires ; et ainsi, Monsieur, il m'a bien fallu en convenir, si vos articles contre mes brochures laissent quelques fois à désirer pour la forme qui pourrait être plus adoucie, du moins, vous avez gain de cause pour le fond, et c'est tout ce qu'il
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fallait La question débattue entre nous est trop sérieuse, j'ai apporté trop de bonne foi dans cette controverse pour songer à me défendre par des arguties.
" Le travail historique et critique auquel vos attaques m'ont conduit a été suivi d'un autre non moins important. Quand j'eus vu que la doctrine romaine ne pouvait tenir en face de l'histoire, je me suis demandé si du moins elle avait dans l'Evangile des fondements plus solides, et ce fut assurément un grand jour dans ma vie que celui où, après de longues luttes intérieures, je me décidai à lire le Nouveau Testament avec un esprit sincère mais indépendant. Cent fois précédemment j'avais fait cette lecture, mais dans un simple but d'édification, bien déterminé à ne voir jamais dans le texte sacré que le sens qu'y attache l'église romaine. Cette fois donc je résolus de ne m'en rapporter qu'aux lumières de ma raison aidée de la prière. Or, Monsieur, à peine eus-je parcouru quelques pages dans ces dispositions nouvelles que je découvris dans le livre saint avec une sorte de stupéfaction, une doctrine qui me parut être presque sur tous les points la condamnation des doctrines de Rome et j'ose défier quiconque lira l'Evangile comme je l'ai fait, avec un cœur droit et sincèrement ami de la vérité, de ne pas arriver au même résultat que moi-même j'ai obtenu. Les limites de cette lettre
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ne me permettent pas d'entrer aujourd'hui dans quelque détail à ce sujet. Mais je me dispose à publier plus tard sur cette matière un travail qui sera comme le résumé de mes études, de mes observations et de mes recherches. Il servira peut-être à en guider quelques autres dans la voie qui conduit à la vérité, en tous cas il témoignera de la bonne foi, et, s'il m'est permis de le dire, de la sagesse avec laquelle j'ai procédé.
" J'aurais pu m'en tenir là, Monsieur, j'étais en droit dès lors, ce me semble, de tirer mes conclusions contre le système romain. Cependant pour que, dans une affaire aussi grave, on ne put jamais me reprocher d'avoir agi avec précipitation, j'ai cru devoir tenter une dernière épreuve. J'ai voulu voir Rome afin de juger le système surplace, pour ainsi parler, et dans son application immédiate. Eh bien ! Monsieur, je vous le déclare franchement, s'il est maintenant un mystère pour moi, c'est celui-ci : Qu'un homme au cœur droit et vraiment consciencieux puisse, ayant considéré Rome d'un œil impartial, rester catholique romain.
" Partout la superstition à la place de la religion. Ce trafic odieux des choses de la piété. Ces honteuses spéculations sur la foi des simples. Ces cérémonies étranges qui nous reportent au temps de Rome payenne. Un homme recevant partout des honneurs qui ne sont dus qu'à Dieu. Le luxe
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insolent de ces princes de l'église qui osent se donner comme les seuls successeurs légitimes des apôtres. L'ignorance et l'abrutissement de ce peuple, façonné de leurs mains et dans le cœur duquel on cherche en vain la trace d'un sentiment honnête et généreux, d'un sentiment chrétien ! Monsieur, je n'ai resté que quelques semaines à Rome et c'a été bien avisé à moi de ne pas y rester davantage. Mais à peine y avais-je passé quelques jours qu'il m'a semblé entendre sans cesse à mon oreille cette voix mystérieuse qui, dit la légende, fut entendue à maintes reprises dans le temple de Jérusalem quelque temps avant sa ruine : " Sortons d'ici, sortons d'ici." Et, en effet, grâce à Dieu, j'en suis sorti, et c'est sur la terre libre de la Grande- Bretagne que je me suis réfugié, et où je me propose de poursuivre mes observations, mes études, à la recherche de la vérité, jnsqu'à ce que l'heure me semble venue pour moi de travailler par un ministère public, à rendre mes frères encore aveugles et sous l'empire des préjugés, participant de la lumière et de la grâce que la miséricorde de Dieu m'aura départies.
" J'espère, Monsieur, qu'après nous être traités jadis en adversaires, nous pourrons maintenant nous rencontrer quelquefois en amis. En tous cas veuillez agréer l'assurance de mes respectueux sentiments. " C. Miel."
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Cette lettre n'était pas destinée à la publicité. Néanmoins, Mr. Collette crut devoir la répandre autant que possible à cause du bien qu'elle pouvait accomplir et aussi dans mon propre intérêt. Presque tous mes amis de France en reçurent une traduction. J'appris ceci par les lettres qui bientôt m'arrivèrent de toutes les parties de mon pays où j'étais connu. Tous me pressaient de confondre les auteurs de ce qu'ils appelaient " une infâme calomnie." " Non," écrivait l'un d'eux, "ce nepeuvent être que d'odieuses inventions, œuvres de protestants fanatiques ; vous, un prêtre selon le cœur de Dieu, si pieux, si dévoué à la bienheureuse et sainte mère de Jésus." " Nous ne pouvons que tourner cette histoire en ridicule," écrivait un autre, " c'est une invention digne des hérétiques. Moi qui vous connais si bien, je me porte garant de votre foi de prêtre catholique, seulement hâtez-vous de nous faire savoir ce qui donne lieu à un conte aussi absurde." " Il m'est impossible," me mande un troisième, " de vous dire le pénible effet que cette horrible assertion contre vous a produit sur moi ; non que j'y croie, à Dieu ne plaise; l'idée seule d'un crime si horrible me fait trembler. Cette lettre qu'on vous attribue ne peut être qu'une atroce invention. La sincérité de votre foi et votre ardeur à la défendre nous en sont un sûr garant. N'est-ce pas pour vous un devoir impérieux ce
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protester contre une imputation si odieuse par un article dans nos journaux attestant votre fidélité à l'église de Rome."
Inutile de dire combien j'étais profondément touché par ces témoignages de confiance delà part de mes pauvres mais toujours chers amis. Les désabuser a été pour moi la plus pénible tâche que j'aie jamais eu à remplir.
Qu'il me soit permis de rapporter ici certains incidents qui, vue la position dans laquelle je me trouvais par rapport à l'église romaine, ont une signification et une importance particulière.
C'est à Champagnole, petite ville du Jura, que je donnai mon dernier cours d'instructions comme prêtre romain, quelques mois seulement avant mon abjuration. L'évêque de ce diocèse, Mgr. Mabile, plus tard évêque de Versailles, officiait à Gray, alors que j'étais élève au collège de cette ville. Te l'avais choisi comme mon confesseur, et il m'avaitpris en affection particulière, jusqu'à m'inviter à passer avec lui une partie de mes vacances. Il était un des prélats qui, ayant appris mon départ pour Rome et n'en soupçonnant pas le motif, m'avaient envoyé des lettres de recommendation pour les dignitaires ecclésiastiques auxquels je pourrais me présenter. Il apprit par un ami, auquel je l'avais écrit le jour même, que j'avais été arrêté et volé de tous mes papiers importants, lettres, certificats, recom-
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mendations, passeport, etc.,et,craignantque je ne me trouvasse dans une position fausse, ignorant encore que j'eusse quitté l'église romaine, il m'envoya de lui-même la pièce suivante, datée du 26 Janvier, c'est-à-dire, 12 jours après mon affranchissement :
Joannes Petrus Mabile, Dei et Apostolicoe sedis gratiâ episcopus.
Dilecto nobis in Christo, C. Miel, presbytero salutem et benedictionem in D. N. J. C. Omnibus notum facimus atque tertamur to esse sacerdotem moribus et doctrinâ commendabilem nec ullius censuras vinculo innodatum. Qua propter illustrissimos ac Reverendissimos episcopos dioceseon quos peragrari intendis rogamus quatenus licentiam sacrum faciendi tibi bénigne concedere velint.
Datum sub signo sigilloque nostris, Anno Domini 1854 die 26, Januarii mensis.
Le bon évêque communiqua ma mésaventure à son digne prêtre, M. Dauvergne, curé du Champagnole, et en conséquence j'en reçus à Londres, où elle me fut renvoyée avec celle de l'évêque une lettre gracieuse datée du 28 Janvier 1854 e^ dont je citerai ce passage :
" Chaque jour, mon cher Monsieur, on me demande de vos nouvelles. De long temps mes paroissiens n'oublieront vos sermons si bien appropriés aux besoins de notre époque. Nous avons eu à Champagnole des prédicateurs d'un grand mérite, mais, soit dit sans flatterie, aucun d'eux
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n'a su gagner l'estime de ceux qui sont le plus éloignés de Dieu et des principes religieux, comme vous l'avez fait.
Je vous embrasse avec la plus tendre affection. Dauvergne, Curé de Champagnole.