‹ Pélerinage d'une âme;Chapitre 11 sur 35 · NOUVEAUX AMIS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX AMIS

MON désir et mon intention étaient de consacrer mon second séjour à Londres à la recherche de la vérité religieuse. C'est là que j'avais commencé mes études vers cet objet, et j'espérais bientôt arriver à des certitudes et à des convictions d'après lesquelles je pourrais me tracer une carrière toute nouvelle. Je ne tardai pas à découvrir que ni mon état d'âme, ni l'état des choses ne me permettaient de prendre de sitôt sur cette grave matière un parti décisif. La pénible expérience par laquelle je venais de passer, m'avait profondément affecté ! Cette gigantesque institution romaine que j'avais précédemment vénérée et servie comme divine avec une ardeur non commune et qui venait de m' apparaître comme la plus audacieuse des impostures, était là sans cesse devant moi, comme une fantastique vision dont je ne pouvais détacher ni mon regard ni ma pensée. D'autre part le protestantisme, tel que je le voyais autour de moi, se présentait sous un aspect peu séduisant. Ces nombreuses sectes de noms si

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divers, se disputant l'empire des âmes, dont chacune prétend être, à l'exclusion des autres ou du moins plus que toute autre, en possession de la vérité, étaient pour moi sujet de scandale plus que d'édification, et à ce singulier et triste spectacle la parole du poète me revenait en mémoire:

" Devine si tu peux et choisis si tu l'oses." Cependant il devenait de plus en plus urgent de faire de nouveaux amis et de m'assurer des ressources. Grâce à mon ancien adversaire qui m'était devenu tout dévoué, je ne tardai pas à atteindre ce double objet. Parmi les hommes remarquables avec lesquels il me mit en rapport, je mentionnerai d'abord l'honorable John McGregor, auteur de " The Voyage Alone in the Yawl Rob Roy" ouvrage dans lequel il rapporte avec un affectueux intérêt ses relations avec l'ex-abbé M. La mémoire de Mr. McGregor est particulièrement bénie dans les pauvres quartiers de Londres où il a fondé l'œuvre des jeunes gens abandonnés. Par lui le protestantisme commença à m'apparaître sous un aspect entièrement nouveau. Je m'étais imaginé, comme le prétendent les apologistes du romanisme, que les œuvres de zèle et de charité sont le propre de l'église romaine ; et ce fut pour moi une surprise particulièrement agréable que de découvrir dans la grande capitale protestante que plus de dix huit cent personnes, hommes et femmes, donnent leur

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temps et leurs efforts à l'instruction religieuse et primaire, par pur dévouement au bien. Ainsi, en matière de bienfaisance chrétienne, Londres n'a rien à envier à l'œuvre des Savoyards de Paris, ni à celle de la Société de St. Vincent de Paule.

Parmi les précieuses connaissances que je fis alors en Angleterre, je dois mentionner le Rev. Dr. Carpenter, de Manchester, plus tard évêque de Sodor et Man. Par son invitation, je passai dans cette ville de Manchester plusieurs semaines, et y donnai diverses conférences, ayant avec cet homme de bien des rapports journaliers. J'aurais aimé à me fixer en cette ville, à seule fin de rester en relations fréquentes avec ce chrétien modèle.

Bien décidé à ne devoir à mon abjuration du romanisme aucun avantage pécuniaire m'étant fait une règle de conduite que j'ai toujours suivie, de refuser toute offrande qui me serait présentée pour avoir accompli ce qui était pour moi le plus sacré des devoirs, je dus m'appliquer d'abord à me procurer des moyens honorables d'existence.

J'y parvins, durant mon séjour en Angleterre, par des contributions régulières à la revue hebdomadaire " The Britannia" et par des contributions occasionnelles à la revue mensuelle " The Catholic Layman." Mais cela ne pouvait durer qu'un temps et je résolus finalement de me faire

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une profession dans renseignement de la littérature française. Et comme les professeurs de cette sorte sont nombreux à Londres, que mes chances de succès me semblaient devoir être meilleures à Dublin, je partis pour cette ville pourvu de chaudes recommendations. Mon expérience à Dublin fut des plus encourageantes. Dès le principe l'Archevêque Whately me favorisa de son patronage et bientôt m'honora de son amitié. Je n'ai jamais rencontré homme qui, avec un talent si supérieur, montrât aussi peu de prétention. Son visiteur presque tous les jours et fréquemment son hôte, j'eus toute occasion de jouir de sa conversation, de profiter de ses vastes connaissances et de sa large expérience. Ses ouvrages divers dont il me fit présent, excitèrent mon admiration par la pureté de leur style, mais surtout par les vues libérales qui y sont exprimées.

Sous le patronage du Docteur Whately et d'autres personnes de marque telles que Lady Macgregor, Sir Benjamin Guiness et d'autres égaglement influents, le succès de mes conférences littéraires se trouva bientôt assuré. La première fut donnée a Flrish Royal Academy, mais il fallut trouver une salle plus vaste pour la seconde. La fortune sembla sourire dès lors à mon humble entreprise, et en ce qui concernait mes besoins temporels, je sentis mon avenir assuré.

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Et cependant, chose étrange, je n'étais point satisfait. Un sentiment pénible m'obsédait, suggéré par la crainte que les obligations que je contractais envers mes amis nouveaux ne m'entrainâssent aune démarche pour laquelle je n'étais point préparé. Je n'étais nullement disposé à compromettre ma liberté par une façon d'agir qui put donner à qui que ce fût l'idée d'avoir des droits sur moi; et je l'étais moins encore à me poser en candidat pour telle dénomination qui pourrait m'offrir les plus grands avantages. Ces appréhensions n'étaient pas sans fondement; et plutôt que de demeurer l'objet d'attentions intéressées de la part de certains amis trop zélés pour leur église, je résolus d'aller chercher fortune sur un champ où mon indépendance religieuse ne courrait pas les mêmes risques.

Les extraits suivants de mes éphémérides expriment mes idées et mes sentiments intimes dans cette période de ma carrière :

* * Une preuve du peu de foi qu'il y a aujourd'hui

dans le monde, c'est l'idée qu'on s'y fait de ceux

qui abandonnent une religion qu'ils croient fausse,

pour une autre qui leur semble véritable.

On les méprise, on les insulte, on les appelle

apostats, renégats et pour quoi ! Parce qu'ils

ont abandonné la religion de leurs pères. Quand

on a dit ce mot on croit avoir tout dit, l'argu-

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ment parait sans réplique. Ainsi donc St. Paul et tous les apôtres ont eu tort d'abandonner la religion de leurs pères, le Judaïsme officiel, pour suivre Jésus Christ ! Ce sont eux aussi des apostats, des renégats et les premiers du monde. Ainsi donc, ceux de nos pères, de nos ancêtres, qui ont renoncé aux superstitions du paganisme ont eu tort aussi ; ils devaient continuer à rendre les divins hommages à Jupiter ou à Teutatés ! Ne voyez-vous donc pas, hommes de peu de foi, que vos principes sont destructifs de toute religion, qu'ils supposent que la vérité religieuse n'est pas de ce monde et qu'elle avait raison, la fille de Lusignan, quand Voltaire lui faisait dire :

"J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, Musulmane en ces lieux."

Les réunions pour la controverse entre romanistes et protestants sont fréquentes à Dublin. J'ai assisté à plusieurs et voici les impressions que j'en ai rapporté en ce qui regarde les champions de l'église romaine. Je me défie de tout individu, qui, comme eux, défend sa cause à grands efforts de poumons ; il semble vouloir vous étourdir pour obtenir votre assentiment. Je n'aime pas davantage celui qui répète à tout propos : " cela est évident! il n'y a rien de plus manifeste!"

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Quand une chose est évidente, il est inutile de le dire ; si on le dit, c'est que probablement elle ne l'est pas ; et j'aime moins encore les plaintes d'un controversiste qui trouve toujours qu'on manque d'égards pour lui ; elles ne sont généralement qu'un faux-fuyant et révèlent un homme qui ne pouvant répondre aux arguments de l'adversaire s'en prend à ses procédés. Je n'ai pas encore trouvé de loyauté chez les controversistes de Rome, même chez ceux dont on vante l'instruction.

Ce qui fait la puissance et en même temps la

faiblesse des apologistes de la religion romaine, c'est l'affirmation : on ne discute rien ; on prononce sur toutes les questions avec une autorité qui n'admet pas de contrôle. Jamais de preuves, mais beaucoup d'emphase, de déclamation, de grands mots. On connaît le public auquel on s'adresse ; on sait qu'il vous croit sur parole; le doute ne lui est pas permis ; il ne lui est pas même possible. Il ne connaît de l'histoire que ce qui lui en ont appris ses maîtres en religion; et la religion, jamais il n'a songé à en faire une étude sérieuse et indépendante. Il n'en sait que ce que lui en ont dit ses prêtres et il ne veut pas en savoir davantage.

Il est à remarquer que chacun des points de

doctrine qui distingue l'église romaine des autres

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communions chrétiennes, est pour les ministres une source de richesse et d'honneur. Supprimez la doctrine du purgatoire par exemple, et vous réduirez une partie des prêtres à la mendicité. Supprimez le sacerdoce, et tous ces témoignages de révérence que se font rendre ses représentants, n'ont plus d'objet Un prêtre donc en défendant Rome, défend sa propre cause, plaide pour sa position, pour ses moyens d'existence et cela seul le

rend suspect aux honnêtes gens !

On parlait beaucoup autrefois de " la république chrétienne ;" ce mot était beau, je voudrais qu'on le remit en honneur, mais à la condition qu'il exprimât une vérité. Le moment serait venu, ce me semble, déformer une sorte de confédération de toutes les communions chrétiennes, comme cela a lieu, au point de vue politique, en Suisse et aux Etats-Unis. Chacun serait libre de rester attaché de nom à sa communion particulière. Néanmoins toutes les âmes seraient unies dans la foi en Jésus-Christ, et tous les cœurs le seraient également dans la charité qui efface toutes les distinctions. Peu à peu d'ailleurs les murs de séparation s'abaisseraient et Ton finirait par se rencontrer même extérieurement sur un terrain commun et uni où les montagnes auraient été aplanies et les vallées comblées. Ce serait la réalisation de ce

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vœu suprême du Sauveur: "Qu'ils soient consommés dans l'unité ! "

Je suis forcé ce le reconnaître, quiconque vie::: de Rome a pour se concilier la faveur l'un :rop grand nombre de protestants, deux moyens sûrs mais qui me répugnent également l'un et l'autre.

Le premier es: a l'usage des hypocrites. Voulezvous vous faire passer pour un véritable converti? Il ne faut pour cela témoigner ni d'une vertu éprouvée, ni d'une tendre pieté, ni d'une charité ardente, ni d'une conviction profonde : il suffit de dire avec un certain air ce componction, "j'ai lu la Bible (que je découvris par hasard) ; à la lecture ce ce livre divin le Saint-Esprit m'a fait reconnaître que je n'étais qu'un misérable pécheur', incapable de tout bien: alors, j'ai se:::i profondément le besoin d'un sauveur, et ce sauveur, je l'ai trouvé en Jésus Christ; et maintenant je crois en lui et j'ai l'assurance que je suis sauvé et que je ne saurais plus me perdre." Vcilà un langage d'un effet décisif auprès de certains réformes. Qu'un être sans principes et sans foi réelle apprenne par cœur une formule de ce genre, qu'il s'en aille la répéter sur un ton approprié aux dévots et surtout aux dévotes auxquelles on l'aura présenté, il se verra accueilli comme un prédestiné, traité comme un élu de Dieu.

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Le second moyen non moins efficace pour se bien poser vis-à-vis des protestants, c'est de se donner comme l'ennemi déclaré de Rome et de ses adhérents. Or je ne saurais oublier, pour mon compte, qu'en dépit de toutes les erreurs, de toutes les superstitions et de tous les excès qu'on peut justement reprocher à l'église romaine, c'est à elle que je dois les plus douces émotions de ma jeunesse et l'insulter me semblerait chose odieuse de ma part, alors même qu'elle a cessé d'être pour moi l'institution sainte et divine que j'aurais été heureux de servir.

Si l'on me demandait aujourd'hui qu'elle est la plus respectable des églises chrétiennes, je crois que je répondrais "l'Eglise d'Angleterre." Elle a un clergé qui me semble supérieur à tout autre comme éducation et ses fidèles se recommandent généralement par la régularité de leur vie et la pureté de leurs mœurs. De plus, elle se montre assez libérale pour admettre une haute et une basse église et même une église large.

Le fait que les deux Newman ont été élevés par elle, que des hommes aussi différents que Stanley et Pusey jouissent également de sa faveur, témoigne assez de la latitude de vues qu'elle permet.

Je ne veux point dire par là que l'église anglicane

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soit la véritable église. (Ya-t-il une véritable église ?) Je ne veux point dire qu'elle est pure d'erreur et d'hypocrisie. Mais tout bien considéré, c'est quant à présent celle qui me parait la plus respectable. Est-ce une raison suffisante pour que je cède aux instances de certains amis et abdique mon indépendance en me déclarant anglican ! assurément non !

* * Le romanisme est la domination ; le protestantisme est la division. Le vrai christianisme ne peut être que l'union de tous les enfants de Dieu, disciples du Christ dans l'amour de la vérité et dans la pratique de la charité.

Mes dispositions se modifient de plus en plus, grâce à Dieu, dans le sens de la charité. Durant mon séjour à Rome, je n'éprouvais guère que de l'indignation. Trop d'amertume se mêlait à mon amour du bien. Maintenant ce que je ressens pour les victimes du préjugé et de l'erreur, quelles qu'elles soient, c'est une tendre compassion. Il y a vraiment du bonheur à concevoir une bonne opinion de chacun, même des pauvres abusés et des pauvres égarés. " Ne condamnez point et vous ne serez point condamnés !" Le Maître n'a-t-il pas dit aussi : " Heureux ceux qui sont doux ! heureux les pacifiques ! "

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Me trouvant emporté dans un ordre d'idées que je ne saurais dévoiler aux personnes qui m'honorent de leur bienveillance, ne pouvant m'aventurer dans aucune des voies qu'elles ouvrent devant moi, résolu à ne point devenir l'homme d'une secte quelconque, parce qu'il n'en est aucune à ma connaissance, aux doctrines de laquelle je puisse donner ma pleine adhésion, je songe sérieusement à m'affranchir au plutôt de la protection plus ou moins intéressée que m'accordent nombre de personnes religieuses dans l'espoir de me voir embrasser leurs croyances et suivre leur voie.

C'en est fait, j'ai résolu de rompre avec l'ancien monde, et d'aller chercher dans le nouveau cette indépendance d'âme pour laquelle j'ai payé déjà un si grand prix sans pouvoir encore l'obtenir pleine et entière !

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