LE NOUVEAU MONDE
Extrait de mes Ephémérides.
AUJOURD'HUI, 15 Août, 1855, à midi, je me suis embarqué à Liverpool, pour New-York, voulant mettre tout l'Océan entre mon passé et mon avenir.
Cette grave démarche toutefois ne s'accomplit pas sans un pénible serrement de cœur. Je ne puis détacher mes yeux ni ma pensée des rivages de ce vieux monde auquel je tiens par tant de liens.
Adieu, parents bien aimés ; c'est en partie mon affection pour vous qui m'oblige à m'éloigner! ne croyez pas cependant que la séparation puisse l'altérer jamais. Adieu, mes bons amis ; hélas ! votre nombre a bien diminué depuis une année ; je ne saurais en vouloir à ceux qui m'ont abandonné, je n'en serai que plus fidèle à ceux qui me restent. Adieu, France, ma belle patrie, si loin de toi que puisse m'emporter la tempête, toujours tu seras la terre de ma prédilection. Adieu, église encore vénérée, en dépit de tes erreurs, qui m'as enfanté dans la foi et m'as initié aux charmes de
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la piété ; d'autres en te quittant pourront te jeter l'outrage; pour moi, que ma langue se colle à mon palais plutôt que de proférer l'injure contre celle qui fut ma mère. Adieu à tout ce qui me fut cher et que j'aime encore ! Adieu !
18 Août, 1855.
Jamais, pas même lorsque je quittai tout à la fois Rome et l'église romaine, je ne me suis senti aussi seul au monde, que depuis le moment de la séparation suprême. Pas un ami, pas une connaissance. Derrière moi le sacrifice, devant moi l'inconnu. C'est l'isolement dans ce qu'il a de plus complet ; durant ces deux derniers jours j'ai été en proie à une profonde tristesse !
Cependant, Dieu merci ! voici qu'insensiblement mes idées se modifient ; ma mélancolie s'évanouit. Je ne sais si c'est l'effet du dimanche, mais je me sens tout pieux ce soir et même heureux dans mes sacrifices. Le soleil vient de se coucher dans un immense lit de pourpre. La lune semble me sourire à travers les cordages du navire. Tout à l'heure un magnifique arc-en-ciel formait à l'Orient comme le portique de l'Europe. Je suis presque seul sur le pont, du moins j'y suis dans une entière solitude. Rien ne trouble ma rêverie, et cette rêverie a un charme indéfinissable, comme l'infini, dont l'image est partout,
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devant moi, au dessus de moi et autour de moi. Sans que je sache pourquoi, je me sens l'âme reposée et le cœur satisfait. "O mon âme, bénis le Seigneur, que tout en moi bénisse son nom sacré ! C'est lui qui guérira toutes mes blessures. En toi, Seigneur, j'ai mis mon espérance; je ne serai pas déçu!"
30 Août.
Aujourd'hui le Seigneur a regardé en pitié le veuvage de mon cœur et m'a fait l'un de ses dons les plus précieux ; il m'a fait trouver un ami. Dès mon premier entretien avec Mr. Frédéric C.,je me suis senti vivement attiré vers lui ; une instruction supérieure, de généreuses aspirations, une douce mélancolie, tout cela m'a séduit, et, ce soir, sans propos délibéré, je me suis révélé à lui sans réserves; lui-même s'est ouvert à moi avec un égal abandon. Nous nous connaissons en ce moment l'un et l'autre, mieux peut-être que personne ne nous connaît, et nos confidences nous rendent heureux l'un par l'autre. Si j'en crois mon cœur, Frédéric sera pour moi, à partir de ce jour, l'ami dont Lafontaine a dit ;
Qu'un ami véritable est une douce chose ! Il cherche nos besoins au fond de notre cœur, Il nous épargne la pudeur De les lui découvrir nous même ;
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Ainsi donc, je ne suis plus seul au monde! Ma soif d'aimer a un objet sur lequel elle peut se satisfaire, et un objet digne d'elle. Merci, mon Dieu, pour cette faveur inespérée. C'est peut-être la plus grande qui pût m'être accordée dans ma condition présente !
19 Septembre.
Dernier jour de la traversée. Quoique prolongée encore de trois semaines depuis le jour de notre liaison, elle nous a paru courte à tous les deux. Frédéric et moi, nous passions nos journées et souvent une partie de nos nuits tantôt en épanchements intimes, tantôt en contemplations muettes, interrompues par la lecture ou la récitation de quelques passages choisis dans nos auteurs préférés, Shakespeare, Victor Hugo, etc., mais sourtout dans les méditations de Lamartine, qui allaient mieux à notre état d'âme. Quelquefois, quand nos pensées prenaient une tournure plus religieuse, nous nous bornions à quelques versets du Nouveau- Testament ou de l'Imitation. Nous les goûtions et les commentions ensemble, trouvant à cela d'ineffables délices. M. C. avait été baptisé et élevé protestant. Jusqu'à une époque récente, j'avais été fervent romaniste, et, partis tous deux d'extrémités opposées, nons éprouvions une véritable satisfaction à nous rencontrer et à nous
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unir sur un terrain commun, l'esprit du christianisme. Amants sincères du vrai, du bien et du beau, nous nons exercions à donner à nos âmes un libre essor dans le champ de l'infini et cela avait pour nous un charme ineffable. Trop tôt est venu pour nous le moment de nous séparer pour jamais peut-être et de passer de l'océan de rêves sur la terre des réalités.*
20 Septembre, 1855.
Grand et beau jour ! Dès le matin nous nous sommes trouvés en vue des côtes de l'Amérique. A onze heures nous entrions dans la magnifique baie de New York. Tout est nouveau et tout est charmant. Les maisons de campagne élevées sur les côtes avoisinantes sont pleines de coquetterie. Les embarcations qui sillonnent la rade sont d'une grâce parfaite. Les steamers qui font le service des cités riveraines ressemblent à des palais ambulants. Les Américains, gens de douane, policemen et autres sont vêtus avec propreté et élégance ; tout a un air admirable de décence et de confort.
Enfin nous y voici. A peine installé à l'hôtel,
*Nota. — Peu de temps après Frédéric mort de la mort des Justes, quitta cette terre pour le séjour de la vraie félicité.
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dans une chambre donnant sur le City Hall, rentré en moi-même après toutes les agitations, toutes les distractions, toutes les émotions de l'arrivée dans un monde nouveau, j'éprouve quelque chose d'étrange, d'indéfinissable, une jouissance d'indépendance allant jusqu'à l'ivresse. Au fait n'est-ce pas pour conquérir cette indépendance que j'ai renoncé à tout ?
Ecce novafacio amnia : Dans ce pays où tout est nouveau pour moi, il faut que tout se renouvelle aussi en moi. Une foule de questions déjà se présentent à mon espit ; comment les résoudrai-je ? En tout cas, je vais appliquer résolument le critérium de vérité que m'a donné à la veille de ma consécration au service de Dieu, mon illustre et saint directeur, le révérend père de Ravignan. "Tout ce qui tend à élever l'esprit et à dilater le cœur est vrai ; tout ce qui a un effet contraire est faux." Donc, que je te connaisse Seigneur et que je me connaisse ! " Noverim te, noverim me ! "
Et puis, la vertu pour mission, Dieu pour espérance, n'y a-t-il pas là de quoi donner du prix à la vie ! Et qui m'empêche de poursuivre ce double et digne objet ?
23 Septembre, 1855.
Que de ce jour, anniversaire de ma naissance,
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date pour moi une vie toute nouvelle. Vivre n'est point assez. J'ai une œuvre à accomplir. Liberté et vérité, voilà mes deux idoles. La liberté pour la vérité, la vérité par la liberté, voilà le moyen et voilà la fin. Laissons là le passé, il est mort. Vivons pour l'avenir,c'est sur luiseul que nous pouvons agir.
* Sachant que Boston était dans la grande République, la capitale de l'esprit et de la libre pensée, je m'y rendis, résolu d'y fixer ma résidence au moins pour quelque temps. Et en effet tout de suite je m'y trouvai comme dans mon élément ! Mais comment m'introduire dans cette société choisie, fermée au vulgaire ? Je n'y connaissais personne et n'avais de lettres pour personne. Seulement je me rappelai que Mrs. Magee, femme du Chief Magistrate de Dublin, et qui, durant mon séjour dans cette ville, m'avait témoigné un intérêt particulier, m'avait parlé plusieurs fois de deux nièces à elle, d'une instruction supérieure, qui, ayant perdu leur père, étaient parties l'année précédente pour les Etats- Unis et avaient fondé une école déjeunes filles dans l'Athènes Américaine. Descendu au Révère House, je demandai au teneur du livre de l'hôtel s'il pourrait me renseigner au sujet de demoiselles de Dublin qui avaient établi une école à Boston l'année précédente ; je ne me rappelais pas même leur nom. "Mais oui," me dit-il, après un moment
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de réflexion, " vous voulez sans doute parler des Misses Neail." " Précisément," répondis-je, 'Voilà " le nom que je cherchais." " Eh bien," me dit-il, " leur école est à peu de distance d'ici, près de Beacon Street, voici l'adresse."
Le lendemain, un peu avant neuf heures, je me rendis à cette adresse et y trouvai Miss Fanny Neail, la plus jeune des sœurs, se préparant à ouvrir sa classe. Je me nomme. "Quoi," me dit-elle ! "Mr. Miel qui a donné des conférences si intéressantes à Dublin l'an passé ; mais je le connais; j'ai même des lettres de lui," assertion qui me parut étrange et qu'elle m'expliqua en m' apprenant que toutes les lettres que j'avais eu l'occasion d'écrire à leur tante, celle-ci les avait envoyées à ses nièces comme spécimens de lettres françaises.
Une digne nièce de Mrs. Mageeque Miss Fannie Neail, impossible de montrer plus d'empressement et de grâce à m' obliger ! Dès ce jour-là, jugeant que je ne saurais fixer ma résidence à l'hôtel, elle s'occupa à me chercher un logement tout aussi convenable mais moins dispendieux.
Quelques jours après elle me demanda de l'accompagner à Cambridge où était leur résidence et où elles étaient particulièrement considérées par les esprits d'élite qui habitent cette intellectuelle localité. Après le dîner elle me présenta d'abord à Agassiz, leur voisin, qui m'accueillit avec une
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bienveillauce dont je reçus plus tard un flatteur témoignage ; ensuite elle me conduisit chez Longfellow, le grand poète du Nouveau Monde. Son accueil fut des plus gracieux ; il nous reçut dans la salle ou Washington avait eu son quartier général, ■et où un Français aime à retrouver le nom de Lafayette, et il m'invita à dîner avec lui le lendemain.
Et, en effet, le premier dîner que j'ai fait en Amérique par invitation dans une maison particulière, a eu lieu chez un homme qui est une de ses plus pures gloires, dans une maison vénérée par les Américains à l'égal d'un sanctuaire, et en société des esprits les plus cultivés de l'Athènes moderne, car Longfellow, qui ne fait pas les choses à demi, avait invité à ce dîner les principaux professeurs de l'université de Harvard. Autre attention délicate de sa part, ce dîner qui avait été préparé par un cuisinier français, fut servi entièrement à la française. Mais ce qui le suivit valait mieux encore pour moi que le dîner. Quand les autres hôtes se furent retirés, resté seul avec lui par son désir exprès, nous eûmes un intime entretien. Je m'ouvris à lui entièrement, il me comprit, m'approuva, m'encouragea, se déclara mon ami. Bref, cette journée, et surtout l'intime entretien qui la termina, auront une place à part dans mes meilleurs souvenirs.
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Une semaine plus tard, j'étais présenté, un peu par hasard, à l'évêque protestant du Massachusetts, le très-révérend Dr. Eastburn. Je n'avais pas été prévenu, et quand on m'en a fait la proposition, je regrettais de n'être pas en toilette convenable pour paraître devant un personnage de cette importance. En voyant sa grandeur, (si le mot est permis dans cette république), je me rassurai bien vite. Rien de plus simple que son costume. Pas une marque distinctive si ce n'est dans ses manières pleines d'affabilité et de dignité en mênle temps.
" Monseigneur " m'a parlé en ministre du Christ et m'a témoigné une bienveillance toute chrétienne. Je n'ai pas eu à me mettre à genoux devant lui comme cela se fait devant les petites grandeurs dès prélats romains. Une cordiale poignée de mains a remplacé avantageusement cette pharisaïque cérémonie. Cet évêque est avec les ministres sous son autorité le primus inter pares, une sorte de frère aine, et cette façon d'être et d'agir est manifestement plus évangélique que celle des pontifes superbes qui relèvent de Rome !
Le cercle de mes connaissances, et je puis dire, de mes amis, s'élargit chaque jour ; tous sont de nobles types d'humanité. Y a-t-il au monde une ville comparable à Boston pour le nombre des hommes supérieurs qu'elle contient dans tous les genres.
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Hier j'ai été présenté à un homme particulièrement estimé, un vrai gentleman, membre du congrès américain, l'honorable Robert C. Winthrop. Aujourd'hui, celui qui occupe présentement la chaire du Dr. Channing, son digne successeur dans toutes les nobles qualités du cœur et de l'âme, le Rev. Dr. Ezra Gannett, est venu m'inviter à dîner chez lui dans une société d'hommes distingués, à qui il désire me faire connaître. Puissé-je me montrer digne de tant de bonté ! Il y a quinze jours à peine que j'habite cette ville incomparable et déjà je me trouve en agréables relations avec ses plus estimables citoyens.
Un instant néanmoins j'ai craint d'y voir compromis mes projets d'indépendance. Il y avait dans cette ville un ministre calviniste (je ne le connaissais pas d'abord comme tel), homme de talent, d'érudition, d'éloquence et de plus fort zélé. Ce révérend gentleman, qui parle bien le français, vint de lui-même me trouver quelque jours après mon arrivée, me témoigna un vif intérêt et me fit ses offres de service. Il y mit tant de bonté et d'insistance, que j'acceptai, et, grâce à ses démarches, sous son patronage et celui de mes nouveaux amis, toutes personnes d'influence, il me fut donné de prononcer dans son église même, devant une assemblée nombreuse et choisie, un premier discours dont le succès m'ôta toute inquiétude quant
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à la possibilité de me faire aux Etats-Unis une position aisée et honorable.
Or ce que je redoutais le plus en ceci fut précisément ce qui arriva. Le révérend docteur K., en agissant ainsi avait ses vues. Il espérait m'attacher si non à son église, du moins à quelqu'une des dénominations dites orthodoxes. Il vint tout franchement m'en faire la proposition, je me trouvai alors dans une alternative des plus désagréables et des plus pénibles. Et combien de fois n'en fut-til pas de même ! Ou renoncera cette indépendance d'âme qui pour moi est le souverain bien, celui du moins à l'acquisition duquel j'ai cru devoir tout sacrifier, ou paraître trahir un devoir particulièrement doux et cher à mon cœur, le devoir de la reconnaissance. Car, je tiens à l'écrire ici ; quels que soient aujourd'hui les sentiments de ceux qui jadis m'ont obligé, quelque différentes que soient nos vues, je garde précieusement gravé dans la mémoire de mon cœur le souvenir des faveurs reçues et j'en bénis les auteurs.