‹ Pélerinage d'une âme;Chapitre 21 sur 35 · NEW YORK · texte numérisé non relu

NEW YORK

(Ephémérides.)

QUEL beau champ à exploiter dans cette immense cité de New York ! Que de bien à y faire ! Que le Seigneur m'éclaire et me dirige ! Qu'il me montre ma voie, et je m'y avancerai résolument et je tâcherai de m'y montrer ce que je dois et veux être, un homme et un chrétien au sens large du mot. Hier j'en ai rencontré un et il me va, le Rév. Dr. Bellows, pasteur de la première église unitaire. Nous nous sommes compris et il y a lieu de croire que cette rencontre aura d'heureuses suites. Aujourd'hui on m'a présenté à un autre, Samuel Longfellow, digne frère du poète, également sympathique et qui promet de ne pas m'être moins dévoué ; et celui qui m'a présenté à lui, c'est Henry Tuckerman, lequel, à Boston, par divers articles dans les journaux, a notablement contribué au succès de mes conférences littéraires, et qui, je n'en puis douter, me rendra ici même service. Grande, en vérité, est la nation qui produit de

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tels hommes ! Théodore Parker, les deux Longfellow, H. Tuckerman, C. Brooks, Moncure Conway, A. Spofford, etc.! Du reste ces hommes appartiennent moins aux Etats-Unis, le pays de leur naissance, qu'à l'humanité dont ils sont la gloire.

Un autre encore doit être mis au rang de ceux qui m'ont cordialement accueilli, " le Rév. Dr. Chapin, le premier des ministres universalistes.

Ce soir, comme j'entrais inattendu dans le cabinet de travail de Tuckerman, je remarquai sur son pupitre un article commencé et portant ce titre : 0 French Lectures." Lequel fut le plus heureux de cette surprise, de celui qui en était l'objet ou de celui qui en était l'auteur ?

Le cher abbé Perny demeure donc toujours mon ami. Sa longue et précieuse lettre, écrite au fond de la Chine et qui vient de m'arriver, ne me permet aucun doute à cet égard ; son cœur l'emporte sur sa croyance, et combien j'en suis heureux ! Il doit condamner, dit-il, ma manière de voir, mais il n'en croit pas moins à ma parfaite sincérité. J'en dois dire autant d'une amie profondément catholique et qui me reste dévouée en dépit ce tout. La jeune contesse de Lestanviîle, femme de mon compagnon député aux funérailles (fO'ConneD, si délicate dans l'expression de ses regrets et de ses vœux en ce qui me concerne. Depuis que

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j'ai quitté Rome elle fait brûler un cierge, en vue de mon retour, devant une des statues de la vierge dite miraculeuse, et il en sera ainsi, m'écrit-elle, jusqu'à son dernier soupir.

Hélas! il ne devait pas tarder ; quelques semaines plus tard, j'écrivais dans mon journal :

(4 La femme que j'ai le plus vénérée, celle qui a été pour moi l'idéal de la femme chrétienne, vient de partir pour un monde meilleur. Depuis que j'ai quitté Rome, Madame de Lestanville n'a pas cessé un instant de se montrer pour moi amie véritable. Elle m' a écrit les lettres les plus sympathiques et les plus sincèrement religieuses. Craignant de la contrister par un refus exprès de me rendre à ses vœux, j'ai cru devoir ne pas lui répondre, bien contre l'impulsion de mon cœur. Je m'en applaudis en ce moment. Ma sincérité, dont des lettres peut-être ne l'eussent pas suffisamment convaincue, lui est maintenant dévoilée."

Le premier pas ! J'ai prêché mon premier discours dans l'église du Dr. Bellows, devant un auditoire plus nombreux que je n'osais l'espérer. Les impressions ont été diverses ; ce qui plaisait le plus aux uns était précisément ce qui déplaisait à d'autres. Les orthodoxes se trouvaient là aussi bien que les libéraux.

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Une dame épiscopalienne, riche et particulièrement choyée par les ministres de son église, vint après le service me féliciter d'avoir entrepris une telle mission. " Il y a," me dit-elle, " parmi mes co-religionnaires réputés orthodoxes, nombre d'esprits plus on moins indépendants qui ne sauraient admettre l'éternelle damnation, ni autres doctrines semblables. Des considérations diverses ne leur permettent pas de dire ce qu'ils pensent dans leur entourage ordinaire, et ils ne voudraient pas aller entendre un libéral officiel comme le docteur Bellows ; mais ils iront, sans donner offense à personne, entendre un discours français, si libéral qu'il puisse être ; la langue française leur servira de prétexte."

On a volé aujourd'hui à notre mère, Mrs. Neail, dans un magasin, une bourse dont elle destinait le contenu à des achats divers pour ses enfants.

Un fripon ayant volé une dame dans une église fut convaincu du fait devant la justice et condamné. Il se trouva que la femme volée était la femme d'un ministre. Cela toucha notre homme:

" Franchement, monsieur le juge, si j'avais su que Madame fut l'épouse de M. le pasteur, je n'aurais pas commis ce vol." Espérons pour l'honneur du voleur de Mrs. Neail que, s'il avait su qu'elle était belle-mère d'un ministre et qu'elle se promet-

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tait de dépenser cet argent jusqu'au derniersou pour ses enfants, espérons, dis-je, qu'il eut reculé devant ce larcin. S'il y a beaucoup de mauvais larrons, il y en a aussi quelques uns de bons, à leur manière, et qui sans doute ont pour patron le bon larron du Calvaire.

Jusqu'aux protestants qui m'écrivent d'Europe pour me recommander la fidélité à la foi. La fidélité à la foi ! Mais à quelle foi ! Il y en a tant et de si différentes ! Et pas un qui m'écrive pour me recommander la fidélité à ma conscience ! " Si vous prêchez autre chose que ce que je prêche," me mande humblement un pasteur orthodoxe, " votre prédication est vaine." Vaine pour l'orthodoxe, soit! et qu'importe si elle prêche la vérité et l'amour de la vérité ! Un autre me recommande ^l'étude des Ecritures, disant que, "tout est là !" Que tout y soit, c'est beaucoup dire. Mais le fait est qu'on y met tout. Celui qui fait cette étude avec des idées préconçues, ne manque jamais d'y trouver tout ce qu'il y cherche. La Bible est la Babel de l'orthodoxie !

* * Il est rare qu'un homme qui toute sa vie a

professé les mêmes doctrines ou politiques ou

religieuses, soit vraiment libéral. Si Parker, Con-

way et tels autres sont aujourd'hui si avancés,

c'est qu'ils viennent de plus loin ; ils sont partis

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du Calvinisme ; et quelle carrière de Calvin au Christ ! Le Dr. Bellows et autres n'ont presque pas bougé de place. C'est regrettable! Heureusement ils étaient nés dans de favorables circonstances. Un gentilhomme qui n'a jamais vécu ailleurs que dans son château, à beau y avoir rencontré comfort et jouissance, il ne sait rien de la vie ; ainsi en est-il en religion, ainsi en est-il au moral comme au physique. Rien ne développe comme le voyage. Celui qui n'a pas voyagé, que sait-il? La vie est dans le mouvement

Qu'il fait bon entendre en chaire un homme vraiment libre ! Comme Conway prêchant à All-Sout s ChitrcJi s'est montré supérieur à eux tous aujourd'hui. Là, point de réserves, point de ces concessions timides qui déshonorent plus ou moins certains prédicateurs de mes amis ; mais une parole franche, hardie, écho de convictions profondes, d'une foi vive en Dieu et dans l'humanité. Qui, après avoir entendu de si chaleureux accents, ne s'est senti animé d'une ardeur nouvelle pour la grande œuvre de son perfectionnement quotidien ! ne s'est senti une généreuse ardeur pour s'élever jusqu'à la stature de l'homme complet!

Comme l'église du Dr. Bellows ne pouvait être à ma disposition d'une façon certaine et régulière,

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mes amis jugèrent à propos de louer pour nos réunions du dimanche la seconde des grandes salles du Cooper Institute, et c'est là que je prêchai avec autant de sincérité que d'indépendance pendant huit mois, d'Octobre, 1858, à Mai, 1859. Le succès fut des plus encourageants. La salle s'est trouvée plusieurs fois trop petite, et l'auditoire était composé en grande partie d'hommes appartenant aux professions libérales et à la Presse. Chaque lundi, les journaux, l' Evening Post entre autres, donnaient un résumé critique de mon instruction de la veille.

C'est alors, que voulant tirer avantage de la faveur dont j'étais devenu l'objet, de la part de certains esprits également libres et cultivés, je fondai une société qui dura plusieurs années sous le nom de Council of Ten (Conseil des Dix), et qui avait pour objet la discussion entièrement libre de tout ce qui concerne la religion. Chacun des grands systèmes religieux était représenté par quelque membre de l'association ; non seulement les principales dénominations chrétiennes, mais le Judaïsme, le Mahométisme, le Boudhisme même. On devait n'y rien avancer que sur preuves, s'y montrer au-dessus de tout préjugé, et n'ayant en vue que la vérité pure.

Voici quelque chose d'assez grave pour moi.

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Longfellow m'écrit, me demandant d'accepter l'office de maître de français à l'Université de Harvard. Le prestige attaché à cette position, la plus honorable de ce genre en Amérique, serait tentant à lui seul. Mais je suis ici sans salaire régulier comme prédicateur, et cette proposition m'arrive juste au moment où n'ayant presque pas d'avances en fait de ressources financières, je me demande comment je pourrai traverser les quatre mois d'été qui approchent. C'est pourquoi je suis tenté de voir un trait de la Providence dans cette offre qui met un terme à mes perplexités.

C'est fini, une phase nouvelle de mon étrange carrière va commencer. Me voilà attaché à la première institution éducationnelle du pays. Je suis nommé professeur à Cambridge dans des circonstances particulièrement honorables. Voici une copie de la lettre par laquelle James Russell Lowell, professeur de langues, répondit à mon acceptation.

Cambridge, March 12, 1859.

Dear Sir :

I am most sincerely glad that the collège has had the good fortune to secure the services of a gentleman in every way so compétent as yourself. The fellows will nominate you at once and the

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overseers will act upon the matter at their next meeting. It is a matter of form, and there is no question that the nomination will be at once confirmée!. Mr. Longfellow will explain this to you.

I am happy to hear that you hâve such pleasant recollections of Cambridge, and beg to assure you that Cambridge has equally pleasant ones of you. Your many friends hère will be glad to welcome you and Madame Miel back again, and I hope that you will allow me to count myself among them.

With great regard, I remain, dear sir,

Your obedient servant,

J. R. Lowell.

Ne sachant pas que j'avais accepté cette offre inattendue, les membres les plus zélés de ma congrégation naissante ont organisé une suscription à mon profit et espèrent par là me retenir ici. Un noble jeune homme, Mr. Leavitt Hunt, a eu, le premier, l'idée de cette généreuse démarche et s'est inscrit pour cent dollars en tête de la souscription. D'un autre côté Samuel Longfellow est venu tout exprès de Brooklyn pour me persuader de ne pas accepter cette faveur si bienveillante de son frère, prétendant que ce serait grand dommage d'abandonner une œuvre de cette nature, si pleine de promesses. Il était trop tard. Mais

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j'emporte précieusement le souvenir de ces témoignages d'intérêt et j'éprouve un regret sincère d'avoir à interrompre quant à présent du moins, une œuvre qui m'était et m'est encore chère pardessus toutes, tant les débuts ont été encourageants.

Le dimanche suivant, je faisais mes adieux à mes auditeurs à peu près en ces termes :

" C'est donc aujourd'hui que cesse, au moins pour un temps, cette œuvre qui, en dépit des difficultés et des contradictions qui en ont signalé les commencements, m'a valu déjà de si douces jouissances et apporté de si précieux encouragements. Trois sortes de personnes ont fréquenté ces réunions. D'abord, j'ai regret de le dire, les scribes et les pharisiens du christianisme y ont eu leurs représentants. Quelques personnes y sont venues chaque dimanche avec des intentions décidément hostiles. Je n'ose espérer que ce que j'ai pu dire ait été pour ces gens-là d'aucune utilité ; ils appartiennent à la classe de ceux qni ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre. Jésus d'ailleurs n'a fait aucune conversion parmi les pharisiens, il n'a pas même essayé d'en faire.

"D'autres, en plus grand nombre sont venues attirés par la curiosité. Je ne les en blâme point, au contraire. La curiosité, quand la sincérité l'accom-

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pagne, conduit naturellement à la vérité, comme l'étude aboutit à la connaissance. Du reste, il m'est doux de constater que cette curiosité chez un bon nombre a bientôt fait place à un véritable intérêt, j'ai eu de cela d'encourageants témoignages.

" Enfin, quelques-uns d'entre vous m'ont dès le commencement favorisé de leurs sympathies. Je leur en sais gré, et j'espère que, de leur part comme de la mienne, cette sympathie s'est accrue chaque dimanche. Il est aisé de s'entendre, quand on n'a qu'un même grand objet, le vrai, le bien, le juste. "Je dois ici mes remerciments tout particuliers à ces nobles amis qui, apprenant qu'on m'appelait ailleurs, conçurent en vue de me retenir ici de si généreux desseins. J'emporterai précieusement dans mon cœur le souvenir de leur intérêt si flatteur pour moi.

"Du reste, j'aime à penser que nous ne nous séparons que pour un temps, que telles circonstances se produiront qui me permettront plus tard de reprendre avec une ardeur nouvelle, une œuvre qui m'est devenue particulièrement chère. Plusieurs d'entre vous m'ont dit, en me remerciant, que je les avais fait penser. J'en suis heureux, et c'est là le résultat quej'ambitionnaistout d'abord. Je ne vous demande pas d'adopter en aucun point ma manière de voir, mais du moins, pensez, jugez par vousmêmes. ' Toute notre dignité,' a dit Pascal, ! est

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dans la pensée.' Pensez donc, pensez d'autant plus sérieusement que les matières soumises à vos réflexions sont plus graves. L'erreur et le crime ne viennent le plus souvent que de ce qu'on ne pense pas. Pensez ; la pensée conduit à la vérité, et la vérité conduit à la vertu."

Voilà à peu près ce que j'ai dit à mes paroissiens, en leur faisant mes adieux. Si j'avais conservé quelques doutes sur le sérieux intérêt qu'avait éveillé cette entreprise, il ne pourrait m'en rester à présent. L'assemblée plus nombreuse même que ne le permettait le local, était véritablement émue et profondément sympathique. Les adieux que m'ont faits et les regrets que m'ont exprimés nombre de personnes que je ne connaissais jusque-là que de vue, me sont un précieux et doux souvenir. De long temps, je n'avais été plus profondément et plus agréablement impressionné que dans cette dernière de nos réunions religieuses à New York.

Entre autres témoignage d'intérêt que je reçus dans cette ocoasion, je veux mentionner celui-ci.

Une dame riche et influente de la Nouvelle Orléans, catholique romaine, qui avait assisté à mes conférences les six derniers dimanches, témoigna le désir de mé voir en particulier chez elle et me donna son addresse.

Je me rendis à son invitation, et voici ce qu'elle me

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proposa : Partir pour la Nouvelle Orléans avec toute ma famille ; loger et être entretenu chez elle à ses dépens et m'approprier tout ce que mes conférences religieuses ou littéraires pourraient me rapporter.

Cette offre assurément n'était pas à dédaigner et jamais je n'oublierai Mrs. Parsons (c'est son nom), qui a eu la générosité de me la faire. Elle ignorait probablement que l'esclavage et moi nous ne saurions vivre ensemble.

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