CAMBRIDGE
JE N'AURAI guère ici l'occasion de trouver le temps long et de m'abandonner au "dolce far mente."
A peine ai-je commencé mon cours à l'université, qu'une nouvelle proposition m'est faite, non moins honorable que celle qui m'a appelé à Cambridge et qui d'ailleurs en est la conséquence. Le savant Agassiz a ici une institution supérieure de demoisselles, la première du Nouveau Monde, qui a pour instituteurs les professeurs mêmes de l'université. Or, il se prépare en ce moment à faire dans l'Amérique du Sud un voyage d'exploration scientifique, qui, selon toute apparence, durera plus d'une année, et il me demande de le remplacer dans son école, non assurément par un cours comme le sien, mais par des conférences sur la littérature française. J'ai accepté, cela va sans dire. Je n'ai plus rien à souhaiter en fait de professorat.
Voici qui me plait d'avantage encore.
Le Rev, Dr. Manning, pasteur de l'église historique de Old South, de Boston, libéral quoique
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presbytérien, ayant appris ce que je faisais au Cooper Institute de New York, est venu me demander d'entreprendre une œuvre semblable à Boston, m' offrant pour nos réunions religieuses du dimanche the Old South Chape /, qui dépend de son église. Cette proposition d'un ministre orthodoxe me surprit et je crus devoir lui dire : " Mais, je crains, Monsieur, que mes vues en religion ne soient guère conformes aux vôtres." " Et quelles sont ces vues," me demanda-t-il ? " Laissez-moi répondre à cela par une question : ' Permettriez-vous à Théodore Parker de prêcher dans votre église ? ' Il sourit, et après un moment d'hésitation : " Eh bien ! oui," dit-il, "s'il devait prêcher en français !" Alors je n'avais plus de raison d'hésiter. J'acceptai avec reconnaissance. Le samedi suivant, le premier de nos services était annoncé dans les journaux et le dimanche, à l'heure indiquée, la chapelle était comble.
Mon séjour à Cambridge renouvela pour moi les relations qui m'avaient été si agréables et si utiles lors de ma résidence à Boston. J'eus, entre autres, le privilège de me trouver en rapport avec le premier des philosophes américains, Ralph Waldo Emerson. Par invitation expresse, je passai en sa compagnie une démi-journée à Concord. Quel homme ! et comme il justifie la qualification de sage que lui a décerné l'estime publique ! Impossible d'unir
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plus d'amabilité à plus de sagesse, plus de simplicité à plus de distinction, un cœur plus noble a un esprit plus élevé.
Dans l'après-midi il me proposa une promenade dans un bois, à une courte distance de sa demeure. Au milieu de ce bois se trouve un étang assez spacieux et qui pour lui est un lac. Nous nous assîmes sur une petite éminence qui le domine. Après quelques instants d'une sorte de contemplation muette, Emerson ouvre la bouche: "Voilà quinze années," me dit-il, " que, chaquejour, quand le temps et mes occupations me le permettent, je viens m'asseoir quelques moments à cet endroit, et chaque fois je trouve dans ce petit lac quelque beauté nouvelle." Ainsi pour cet homme qui vit de la vie de l'esprit,- un lac étroit se trouve être une source inépuisable d'instruction et de jouissance, tandis que, pour l'homme vulgaire, l' Océan lui-même n'est que de l'eau salée tantôt calme et tantôt agitée.
Rendons honneur à qui honneur est dû !
Les hommes les plus dignes, les plus instruits, les plus distingués que j'aie connus dans l'église romaine sont les Jésuites et j'apprécie tout particulièrement l'expérience spirituelle et religieuse que j'ai acquise dans leur maison de probation d'Avignon. Je dois répudier leur système ou plu-
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tôt son objet, mais je ne puis refuser mon admiration aux hommes.
J'en puis dire autant des unitaires. Ce sont, à mon sens, les plus distingués, les plus logiques des ministres protestants, des hommes supérieurs pour le plus grand nombre. Leur libéralisme est sincère, ils aiment et ils prêchent la vérité et la vertu pour elles-mêmes. Leurs discours sont moins des sermons que des essais moraux d'un ordre élevé dans lesquels la conscience aussi bien que l'intelligence trouvent de sains aliments. Parmi tous ceux qui m'ont honoré de leur amitié, il n'en est pas un pour qui je ne me sente estime et affection. Mais je dois mentionner particulièrement le meilleur homme peut-être que j'aie eu le privilège de connaître, le Rev. Dr. Gannett, contemporain et successeur de Channing.
Me parlant un jour avec une véritable admiration de M. de Cheverus, le premier évêque romain de Boston, il me raconta cette histoire :
" Dans une misérable cabine, hors de Boston, languissait abandonné un nègre infirme. L' évêque le découvrit et sans en dire mot à personne, chaque soir, après ses occupations journalières, il prenait tranquillement le chemin de la cabine et venait passer une partie de son temps avec le pauvre misérable, lavant et pensant ses plaies, faisant son lit et pourvoyant à ses divers besoins.
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La servante de l'évêque remarquant que chaque soir il rentrait chez lui avec un habit couvert de poussière et de duvet et se demandant où son maître pouvait ainsi passer son temps, le suivit un jour de loin dans son excursion nocturne. Le voyant entrer dans une cabine, elle s'approcha, regarda à travers des planches mal jointes, et vit l'homme de Dieu se donnant tout entier à son œuvre de charité." Le Dr. Gannett me dit cette histoire, plein d'admiration pour le digne prélat.
Il ne se doutait guère alors que moi-même je l'avais surpris, lui, ministre unitaire, dans l'exercice d'une charité non moins humble et non moins chrétienne. J'avais appris que certain professeur allemand de ma connaissance gisait malade dans une froide mansarde du plus misérable quartier de la ville et n'avait personne pour le soigner. A mon premier moment libre je me rendis chez le pauvre abandonné, mais le Dr. Gannett m'y avait devancé ! Je le trouvai à la porte tenant encore le balai avec lequel il venait de nettoyer la mansarde du malade. J'entrai ; celui-ci était assis devant un feu qui venait d'être allumé, enveloppé d'une couverture, mangeant des raisins que le bon samaritain venait de lui apporter. La paillasse avait été remuée, les draps avaient été mis à l'air, tous les pauvres meubles de la chambre rangés en ordre, et tout cela par la main de mon excellent
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ami, tout confus d'avoir été surpris dans l'exercice de sa charité.
J'ai fait connaissance de deux autres ministres unitaires, tous deux hommes remarquables, James Freeman Clarke et Thomas Starr King. Ce dernier devait plus tard être pour moi le plus agréable des compagnons et le plus dévoué des amis. Je me demande ici, pourquoi n'entrerais-je pas en communion avec de tels hommes ! Mon isolement me pèse. Je suis trop petit pour pouvoir attendre grand' chose de mon individualité. Trop livré à mes seules idées, je m'accoutumerais à ne voir qu'un côté des objets. C'est du contact que jaillit l'étincelle ! c'est de l'échange de mes pensées avec celles d'hommes bons, instruits et libres que sortiront pour moi des traits de lumière. Au reste, Tunitarisme, tel que je le comprends, n'est pas une secte, c'est l'avenir du monde religieux. En me déclarant unitaire, je reste tel que je suis avec l'union chrétienne en vue et travaillant pour elle. Si l'unitarisme, fidèle à son drapeau, laisse toute latitude, toute indépendance d'esprit à ses adeptes, que puis-je désirer davantage ? Je ne serai jamais plus libéral que Parker, Conway, Longfellow, Lowell, Emerson :
Eh bien ! non ! dans tout isme il y a quelque chose de sectaire et j'ai le sectarisme en horreur. D'ailleurs les hommes que je viens de nommer
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ont dû s'émanciper eux-mêmes de l'unitarisme officiel.
Jusqu'à ce qu'il me soit clairement démontré que c'est un devoir pour moi de m' attacher à quelque dénomination, je garde mon indépendance !
N'est-il point à décider que l'unitarisme cesse d'exister comme dénomination séparée et que ses disciples se répandent parmi les autres sociétés pour les libéraliser! Quand j'étais catholique romain, je crus devoir m'appliquer tout particulièrement à montrer la raison et la poésie de doctrines en apparence absurdes. Pourquoi ne pas faire de même dans le protestantisme ? Ce ne serait pas de l'hypocrisie ni même de la politique ! Toute doctrine admise par nne société considérable doit renfermer en elle-même quelques principes de vérité; c'est ce principe de vérité qu'il faut s'appliquer à découvrir et à développer ; saisir l'esprit de vie sous son enveloppe matérielle, augmenter son activité, sa puissance, de telle sorte qu'un jour l'enveloppe éclate et que l'esprit règne seul sur ses débris.
L'Eglise est comme une famille ; dans une famille les parents sont naturellement hostiles à tout mouvement des enfants vers la liberté et l'indépendance. Le clergé représente les parents dans l'Eglise. Il résiste naturellement à toute innovation de la part des fidèles, Une tentative de
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liberté est une révolte contre son autorité. Mais quoi que les parents puissent faire, la loi de la vie ou du progrès finit par l'emporter. Les enfants finissent par suivre leur voie. Ainsi, toutes les résistances du clergé ne sauraient empêcher la société de marcher en avant, et elle marche si vite que, si, l'Eglise, en dépit qu'elle en ait, ne faisait des efforts constants pour la suivre au moins à distance, dès longtemps l'une et l'autre se seraient perdues de vue.
Oui, les unitaires ont eu tort de se séparer; leur petit nombre ne saurait investir l'immense place forte de l'orthodoxie. Ils n'ont dans une attaque directe que des chances de défaite. Si, au contraire, ils se trouvaient au centre de la place, ils y exerceraient une influence décisive. Les Robertson, les Kingley, les Beecher, etc., servent plus efficacement que personne la cause libérale, précisément à cause de la position qu'ils occupent dans les rangs de l'orthodoxie !
Il est mort ! quelle perte ! on va enfin l'apprécier. Chose étrange, le jour même où l'on apprend cette triste nouvelle est celui où se célèbre la fête des Unitaires, dans la même salle où chaque dimanche la foule se pressait pour l'entendre. On ne saurait dire que la plupart des unitaires qui assistaient à cette fête aient été fort sympathiques
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à Théodore Parker. Eh bien ! les préjugés semblent s'être dissipés comme par enchantement, depuis qu'on a appis ce déplorable événement. Tous les orateurs du jour ont cru devoir parler du prophète qui vient de disparaître, et chaque fois le public a accueilli son nom par les plus vifs témoignages de sympathie. Au fond, le plus grand intérêt de la solennité s'est trouvé dans les manifestations en faveur du réformateur.
La mort du juste est précieuse devant le Seigneur ! Nous en avons eu aujourd'hui un saisissant témoignage dans le service en mémoire de Théodore Parker. Quelle affluence à Music Hall ! La qualité des auditeurs n'était pas moins remarquable que leur nombre. Il n'y avait là que des hommes, c'est-à-dire, des êtres intelligents et libres et quels orateurs, quels discours ? Voilà les signes du temps, voilà l'église de l'avenir. Elle était là, comme à son berceau, pleine d'espérance et entourée de poésie, se riant de la mort dans sa foi profonde à la vie. Comme l'âme du çrrand homme qui sûrement planait sur cette belle scène dut en être émue ! Quelle plus belle récompense de sa fidélité et de son zèle eut-elle pu concevoir quand les liens charnels la retenaient parmi nous !
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Quoique mort, le prophète vit encore et vit plus que jamais !
Précieux souvenir ! J'apprends que cet homme incomparable, quinze jours avant sa mort, a envoyé de Florence, où il est décédé, ordre à son éditeur de Boston de me donner tous ses ouvrages. J'en avais plusieurs volumes déjà avec quelques mots gracieux écrits de sa main à la première page de chacun. Mais ce nouveau et dernier témoignage de sa bienveillante affection me touche plus que tous les autres.
C'était en l'année 1861. La rébellion sudiste prenait d'effrayantes développements. L'université en ressentit le contre-coup. Bientôt le plus ardent patriotisme se manifesta parmi les élèves comme parmi les professeurs, et quand y vint l'appel pour des voluntaires, nombreux furent ceux qui y répondirent. Je me rappelle à cette occasion une scène des plus touchantes qui témoigua de la profonde loyauté des élèves soit du Sud soit du Nord à ce qui leur semblait être leur devoir. Quand il devint évident que le pays allait traverser une crise suprême, que la guerre était inévitable ; les élèves, avant de se séparer pour se rendre dans leurs états divers, tinrent une réunion solennelle. Plusieurs d'entre eux étaient du Sud et il était
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évident que dans la lutte qui s'annonçait immédiate, camarades allaient être appelés à combattre camarades. Cette pensée donna à la réunion une solennité incroyable et rien ne saurait être imaginé de plus touchant que de voir ces généreux jeunes gens à la veille de s'entredéchirer s'embrasser les uns les autres avec la plus tendre affection.
A cette heure où le patriotisme dominait tout autre sentiment, où tous les intérêts devenaient secondaires devant l'intérêt du pays, où tous les devoirs s'effaçaient devant celui de sauver à tout prix la patrie, où les étudiants s'enrôlaient à l'envi sous son drapeau, les professeurs donnant l'exemple, j'en vins naturellement à me demander : En quoi donc moi-même, son fils adoptif, pourrai-je lui prouver mon sympathique dévouement dans cette terrible épreuve ! J'en conférai avec mon patriotique ami, le Rév. Dr. Bellows, fondateur et président de la Sanitary Commission. Il crut devoir en conférer à son tour avec le ministre des affaires étrangères, Mr. Seward, et comme alors les journaux français, même ceux aux idées libérales, semblaient mal comprendre le caractère et la portée de la rébellion, se montraient hésitants à se déclarer ou pour le Nord ou pour le Sud, il fut convenu que je partirais pour Paris, que je verrais en particulier chacun des hommes, journalistes, prédicateurs, professeurs qui exercent sur l'opinion
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une plus grande influence et travaillerais de mon mieux à les gagner à la cause de l'Union.
Voici un extrait de la lettre du Dr. Bellows : " Mon Cher M. Miel :
" Je suis heureux de vous voir partir pour la France. L'objet que vous avez en vue est des plus importants. En ce qui regarde l'état des choses dans ce pays, la France est mieux informée que l'Angleterre, ses sentiments étant plus démocratiques. J'espère que vous pourrez convaincre vos amis politiques et autres que les hommes les plus influents et les meilleurs dans ce pays n'ont j'amais eu une foi plus profonde qu'à présent dans nos libres institutions, n'ont jamais été aussi sûrs de l'avenir, que nous nous promettons comme effet de cette crise une glorieuse résurrection du noble esprit de nos pères, un grand mouvement en avant qui sera plein d'encouragement pour tous les peuples qui luttent pour la liberté.
" J'espère qu'à votre retour à New York, vous y trouverez le terrain tout préparé pour une heureuse reprise de votre œuvre. En tout cas vous pouvez compter sur ma sympathie quoique vous entrepreniez pour la cause sacrée du christianisme.
" Vous souhaitant un prospère et utile voyage et un heureux retour, je demeure comme toujours
" Fraternellement et cordialement à vous,
"H. W. Bellows."