‹ Pélerinage d'une âme;Chapitre 5 sur 35 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Arrivé à Paris, je me plaçai immédiatement sous la direction du Jésuite le plus distingué qu'il m'ait été donné de connaître, du célèbre père de Ravignan, prédicateur du Carême à Notre Dame, comme son contemporain Lacordaire y était, à la même époque, prédicateur de l'Avent. Mon ardent désir était alors de me préparer de mon mieux à remplir dignement les devoirs du saint ministère. M'étant assuré de quoi vivre en donnant chaque jour deux ou trois heures à l'enseignement, je consacrai le reste de mon temps à ma culture personelle. Rarement jeune homme eut pour cet objet d'aussi favorables occasions que celles que Paris offrait a cette époque. Pour la France, les dernières années du règne de Louis Philippe ont été les plus brilliantes de ce siècle. Chaque genre de talent y était représenté par des hommes illustres entre tous. Dans la poésie, Victor Hugo et Lamartine ; au parlement, Berryer et Montalembert ; dans la politique, Guizot et Thiers ; à la "Sorbonne, Cousin, Jules Simon, Lenormand,

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Ozanam et Cœur ; au Collège de France, Michelet et Quinet ; dans la chaire, Lacordaire et Ravignan.

J'aspirais à apprendre quelque chose de chacun de ces hommes remarquables. Le dimanche j'allais entendre les plus fameux prédicateurs. Pendant la semaine je partageais mon temps entre la Sorbonne, la Chambre des Députés et la Chambre des Pairs. Bientôt, à ma grande satisfaction, je me trouvai en rapport avec des hommes tels que Berryer et Montalembert, Jules Simon et Ozanam, Lacordaire et de Ravignan. Je choisis le dernier comme mon directeur spirituel, et je trouvai en lui un ami véritable, un guide sage et digne de toute confiance. Ce n'était pas seulement un saint homme, c'était un esprit libéral, et je ne fus nullement surpris d'apprendre plus tard, qu'il avait songé à reconquérir son indépendance en demandant au général des Jésuites de le relever de ses vœux.

Un trait qui montre la noblesse de ses sentiments et la largeur de ses vues se manifesta dans une de nos conversations. Un jour, tourmenté par le doute, je lui ouvris mon cœur, et, encouragé par son évidente sympathie, je me hasardai à lui adresser cette question: "N'y a-t-il donc pas, mon père, quelque moyen de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux en matière de doctrines

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religieuses? Est-il donc nécessaire de s'en rapporter toujours aux autorités, dont les assertions ou explications souvent peu claires et quelquefois contradictoires ne laissent dans l'esprit qu'incertitude et confusion?" "Oui," me répondit-il, " il y a en pareille matière une règle que je suis toujours et que je vous recommande ; ' Toute doctrine qui tend à élever l'esprit et à dilater le cœur est vraie ; toute doctrine qui a un effet contraire est fausse.' Agissez conformément à ce principe et vous n'aurez pas à vous en repentir ! " Je l'ai fait et m'en trouve bien.

Présenté par cet excellent homme à l'archevêque de Paris, Monseigneur Affre, deux mois après mon arrivée, je fus admis au sous-diaconat, et une année plus tard, le premier Juin, 1844, je fus ordonné prêtre dans l'église de Saint Suplice. Le jour suivant je célébrais ma première messe dans l'église de Saint Louis d'Autin qui était alors mon église paroissiale.

Si désireux que je fusse de me donner tout entier aux œuvres du ministère, ma détermination de contribuer d'abord, autant qu'il serait en moi, à l'éducation de mes frères et de mes sœurs m'empêcha pour un temps d'occuper un poste régulier d'ecclésiastique, et celui particulièrement lucratif de précepteur et d'aumônier dans la famille du Marquis de Cossé Brissac m' ayant été offert, je

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l'acceptai. Cette noble famille passait l'été à son château de Blanville, près de Chartres. J'officiais pendant la semaine dans la chapelle du château, et le dimanche je prêchais dans quelque église du voisinage. Pendant l'hiver on habitait Paris, près de la Madeleine. Je remplissais alors l'office d'aumonier dans la chapelle de la comtesse de Gontaut, sœur du cardinal de Rohan, et amie intime 'de la Marquise de Brissac, et là, j'avais pour servant de messe le premier des barons chrétiens, le baron de Montmorency. Le dimanche j'officiais à la Madeleine et avais, avec deux autres ecclésiastiques, la direction des cathéchismes, alors en grande réputation, et auxquels une église entière était consacrée, celle de l'Assomption, devenue depuis église paroissiale.

La société de St. Vincent de Paule avait été fondée tout récemment. Les circonstances se rattachant à cette fondation présentent un intérêt particulier. Un dimanche soir Ozanam avait réuni chez lui, soi-disant pour y prendre le thé, quelques étudiants de la Sorbonne. Après un simple repas, il développe devant eux un plan qu'il a conçu, d'après lequel chacun d'eux visiterait, durant la semaine, deux ou trois pauvres familles du quartier, s'enquerrait de leur condition matérielle et morale, et lui rapporterait, le dimanche suivant, les résultats de ses visites. L'enthousiasme des jeunes

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gens pour une œuvre de bienveillance si aisée et si pratique se développa bien vite d'une façon merveilleuse et bientôt on jugea chose désirable d'organiser ce premier groupe en une société régulière qui aurait pour objet l'exercice de la charité sur un plan si simple ! Partant d'un commencement si modeste dans la bibliothèque de cet homme au cœur généreux, la Société de St. Vincent de Paule en est venue à compter aujourd'hui plus de deux millions de membres. Je considère comme un privilège particulier d'avoir pu, dès l'origine, m'associer à cette phalange de jeunes gens dévoués au bien !

Une autre société fondée à cette époque et à laquelle j'appartenais fut " Le Cercle Catholique de la Rue de Grenelle." Son objet était l'union des catholiques aux vues libérales, ecclésiastiques et laïques. Elle comptait parmi ses membres des hommes comme Lacordaire, Ozanam, Montalembert, de Falloux, de Montigny, Riancey, etc.

J'eus l'honneur de représenter cette société a Dublin, aux funérailles du célèbre patriote Irlandais, Daniel O'Connell. J'avais pour compagnon le jeune comte de Lestanville que la Société de St. Vincent de Paule avait choisi pour son délégué. Nous trouvâmes à Liverpool le steamer qui portait les restes de cet homme célèbre. Jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa nos regards à notre arrivée

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dans la baie de Dublin. Une immense multitude était rassemblée sur le quai. D'abord, à la vue du funèbre cortège, une émotion religieuse profonde, un silence solennel ; puis soudain une lamentation universelle, des cris de douleurs si pénétrants que jamais depuis je n'ai rien entendu de semblable, et cela continua jusqu'à ce que le cortège eut atteint l'église où furent déposés les restes de celui qui fut l'idole de ce peuple, en attendant le service funèbre qui devait se célébrer le lendemain. Il serait difficile d'imaginer quelque chose de plus imposant que ce service et que la longue procession qui suivit jusqu'à leur dernière demeure ces restes précieux. Il était évident que l'Irlande venait de perdre le plus cher de ses fils et que son peuple le pleurait, comme seule une tendre mère peut pleurer son premier né !

Quelques semaines après notre retour à Paris, le père Lacordaire prononçait à Notre Dame l'oraison funèbre de Daniel O'Connell. John O'Connell, fils du grand homme et membre du parlement Anglais était présent par invitation spéciale et les catholiques de Paris étaient représentés dans cette occasion par les plus illustres d'entre eux. Inutile de dire que Lacordaire fut à la hauteur de sa tâche ; son magnifique discours fut un digne tribut de la France au plus remarquable des fils de l'Irlande.

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Le soir de ce même jour, un grand dîner fut donné à John O'Connell par le baron de Montigny dans son superbe hôtel de la rue de Babylone, autrefois l'hôtel Montmorency. Ses convives étaient au nombre de soixante, dignitaires de l'Eglise, sénateurs, académiciens, hommes de lettres, etc. C'était le soir du 22 Février, 1848, jour qui allait devenir mémorable dans l'histoire de France. A l'heure où nous allions nous mettre à table, la populace avait commencé à s'assembler dans les rues et une foule considérable remplissait déjà les Champs-Elysées A chaque quart d'heure on envoyait de l'hôtel un valet chargé de s'enquérir et de nous informer ensuite de ce qui se passait. Les rapports devenaient de plus en plus graves et les hôtes commençaient à s'inquiéter. Bientôt un des messagers apporta des nouvelles particulièrement sérieuses. " Quoi," s'écrie le baron de Villequier, " mais c'est une véritable émeute !" A quoi Berryer réplique d'un accent prophétique : " Prenez garde que se ne soit une révolution ! " Deux jours plus tard Louis Phillipe s'enfuyait des Tuileries ; et une fois de plus la France se trouvait sans gouvernement.

C'est durant les émeutes de Juin qui suivirent qu'eut lieu la mort héroïque du Saint Archevêque de Paris, Monseigneur Affre. Son cœur généreux souffrait profondément de ces luttes fratricides entre

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ses diocésains, et il se crut appelé, comme père spirituel de tout ce peuple, à ne rien épargner, pas même sa propre personne, pour rétablir l'ordre et la paix. En conséquence, le matin du 27 Juin, il se rend sur la scène du combat, monte sur une barricade, faisant signe d'une main à la populace, de l'autre à la troupe. A peine a-t-il prononcé ces mots : " mes enfants," qu'une balle, partie d'un édifice voisin, le frappe à l'épine dorsale et à l'instant même il tombe mort sur la barricade aux yeux des émeutiers. Ce tragique événement mit fin à cette fratricide lutte. Tous ceux qui y prenaient part de chacun de deux côtés comprirent et sentirent l'énormité du crime, et à l'instant même l'insurrection cessa. Tout était fini ; "le bon pasteur avait donné sa vie pour ses brebis."

Il ne sera pas hors de propos de dire ici quelques mots de la puissance de la chaire à Paris au temps où nous sommes. Les deux plus grands orateurs sacrés que la France ait produit sont sans contredit Bossuet et Lacordaire, tous deux l'orgueil de Dijon, ville de leur naissance. La supériorité de Bossuet se montrait dans ce qu'il disait, celle de Lacordaire dans la façon dont il le disait. L'éloquence du dénier est exprimée par ce mot attribué à Démosthènes et répété depuis par Massillon. On lui demandait quels étaient les éléments essentiels de l'éloquence, et l'illustre grec

aurait répondu : u premièrement, V action; secondement, l'action ; troisièmement, V action.

Je me rappelle une occasion où cette parole fut vérifiée d'une façon saisissante par Larcordaire. Le dimanche après Pâques, mon bon ami, l'abbé Castan et moi, nous trouvions presque perdus dans l'immense foule rassemblée à Notre Dame pour entendre le grand prédicateur ; le sujet qu'il devait traiter était la lutte entre le bien et le mal, le conflict entre les puissances du monde et l'Eglise de Dieu. Il commence par une sorte de paraphrase des premiers versets du second psaume : " Quare fremuerunt gentes ..." Puis, l'idée agissant dans sa merveilleuse imagination, sa pensée atteint une telle hauteur, que mon ami me dit à l'oreille : " Il ne saurait continuer sur ce ton-là." Et en effet, le langage humain soudainement lui fait défaut. Cependant, il est là gardant sa position. Son visage s'illumine. Tout son corps semble frémir sous l'influence des grandes vérités que sa langue est impuisante â exprimer. Il continue ses gestes avec une force descriptive telle que, sous l'action de cette muette éloquence, l'assemblée est toute frémissante. Cela ne dura que quelques secondes qui semblèrent autant de minutes. Puis le prédicateur retire lentement son bras et pose sa main sur son cœur. Il y eut un moment de silence absolu, après quoi, l'immense auditoire ne pouvant

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plus contenir ses impressions, éclate en applaudisments qui remplissent toute la Basilique. Le dimanche suivant mon ami et moi nous étions là encore. L'Archevêque de Paris crut devoir recommander à l'assemblée de contenir son admiration par égard pour la sainteté du lieu. Mais telle fût F éloquence de Lacordaire, parlant une fois de plus sur le même sujet, que bientôt l'archevêque lui-même fut surpris battant des mains sans en avoir conscience. Il va sans dire que l'auditoire cessa de se contraindre et d'enthousiasme imita le pontife- La différence entre l'éloquence des deux grands prédicateurs a été admirablement caractérisée par l'abbé Castan dans les paroles qui suivent. Un dimanche que nous venions d'entendre le célèbre Jésuite, nous nous entretenions des rares talents de ces deux hommes, et je demandais à mon ami quelle différence d'impressions produisait sur lui leur prédication. " Quand j'ai entendu Lacordaire," répondit-il, "je suis tenté de me jeter à son cou ; et quand j'ai entendu Ravignan, je voudrais me jeter à ses pieds." Excellente appréciation. Lacordaire en prêchant, cherchait à faire aimer la religion, Ravignan cherchait à la faire pratiquer.

C'était un grand privilège que d'entendre ces hommes ; c'en était un plus grand de se trouver en relation avec eux. On découvrait alors que la

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source de leur influence était moins dans la puissance de leur parole que dans leurs qualités personnelles. Me rappelant le passé, je ne puis assez bénir les circonstances diverses qui m'ont mis en rapport avec eux.

Quelques mots ici des amis particuliers dont la fréquentation m'a valu les joies les plus intimes, les satisfactions les plus douces que j'aie éprouvées durant mon séjour dans la grande cité ! Le premier fut l'abbé Castan, mentionné déjà. C'était un jeune homme de rares talents et d'un charmante caractère, très-haut placé d'ailleurs, étant neveu et secrétaire privé de l'archevêque et chanoine honoraire de Paris. Nos relations étaient des plus intimes, des plus fréquentes, et j'ajouterai, des plus profitables pour l'un comme pour l'autre. Mon autre ami non moins digne était M. Olivaint. J'avais fait sa connaissance alors qu'il était professeur de Philosophie au Collège Bourbon et sceptique en matière religieuse. Devenu chrétien il quitta la position supérieure qu'il occupait dans l'université et accepta celle de précepteur dans la famille du duc de la Rochefoucault Le fait que les parents de nos élèves appartenaient à la même haute société, nous mit en relations fréquentes, et nous ne tardâmes pas à lier ensemble étroite amitié. Comme beaucoup de ceux qui n'ont embrassé la foi au Christ qu'après des années d'in-

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crédulité, Olivaint était devenu un chrétien véritable, de fait comme de nom. Pour lui la religion était chose réelle, une vie aussi bien qu'une croyance. J'eus maintes occasions de constater la vérité et la profondeur de ses sentiments religieux. Je me rappelle particulièrement ce cas : Un jour, c'était au commencement des vacances et nous allions nous séparer pour plusieurs mois ; nous nous faisions nos adieux, quand il m'adressa cette question qui le caractérise si bien : " Et qu'allons-nous faire durant cette absence pour qu'à notre retour nous nous retrouvions un peu meilleurs que nous ne sommes aujourd'hui, car il ne doit point y avoir de vacances dans la carrière chrétienne ! "

Un autre trait caractéristique de cet homme, qui révèle sa vraie nature, la spiritualité de sa vie, apparait en ceci : La famille princière avec laquelle il demeurait donnait souvent de brillants festins, et, il se trouvait ordinairement à table à côté de personnes prétentieuses qui ne jugeaient pas qu'un précepteur méritât de leur part quelque attention. " Et que faites-vous," lui demandai-je un jour, " pour ne pas vous ennuyer durant ces longs dîners de cérémonie ! " " Je m'imagine," répondit-il, " que j'ai pour voisin mon divin Maître, je m'entretiens avec lui, et je vous assure que ces heures sont pour moi pleines de charmes, et que ce long temps à table se passe très agréablement."

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Quelques années plus tard M. Olivaint entra dans la compagnie de Jésus et devint supérieur d'une de ses maisons de Paris ! Il mourut en 1871, victime de la Commune.

Mon séjour à Paris se serait prolongé indéfiniment sans la générosité bien inattendue d'une dame Anglaise, qui, quoique appartenant à l'église anglicane, se montra pour moi amie véritable. Elle m'avait entendu prêcher à La Madeleine et prit de là occasion de m' adresser une lettre me demandant si je pourrais lui recommander une gouvernante française pour deux cousines à elles, qui avaient perdu leur mère et dont elle dirigeait l'éducation. Je lui trouvai la personne qu'elle désirait Elle m'invita chez elle par reconnaissance. Cette reconnaissance devint de l'affection. Elle découvrit la raison qui m'empêchait de me donner exclusivement aux œuvres du ministère. Elle conçut alors l'idée de me fournir les fonds nécessaires à l'éducation de mes frères et de mes sœurs. Elle m'en fit l'offre avec tant d'insistance et de sincérité que je finis par accepter. Durant ma courte carrière ecclésiastique dans cette capitale, j'ai eu, je dois le dire, des occasions exceptionelles de constater la noblesse et la générosité des sentiments de ceux qui, sincèrement religieux, se sont voués au service de Dieu, à la pratique du bien.

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