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L'OCCASION ne pouvait être plus favorable pour des œuvres de cette sorte. On allait célébrer en France le jubilé séculaire par des missions dans les principales églises. J'avais reçu plusieurs invitations de prendre part à ces missions comme prédicateur et comme confesseur. Ceci me parut providentiel, d'autant plus que les sujets traités dans ces occasions, le péché, la pénitence, la mort, le jugement sont presque étrangers à la controverse. J'acceptai donc autant que possible les invitations qui m'étaient adressées et pendant plus de deux mois, je passai, chaque jour une partie de mon temps dans la chaire ou au confessionel.
Un jour arriva où, quoique j'eusse encore plusieurs engagements à remplir, je me trouvai complètement épuisé et dus songer au repos. Mais le repos de l'âme je ne pouvais le trouver. Plus que jamais, depuis que je m'étais permis de réfléchir, le doute me tourmentait. J'avais beau m'efforcer de donner à mes pensées une autre
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direction, il était là persistant, réclamant ma plus sérieuse attention. C'est alors que ce qui jusqu'à cette époque m'avait semblé condamnable m' apparut comme obligatoire. Sans informer qui que ce fût de ce qui se passait en moi, je résolus de soumettre à une examen sérieux et parfaitement consciencieux ma foi de catholique romain.
Je commençai cet examen par une étude indépendante du Nouveau Testament. J'en avais lu si souvent les livres divers que j'aurais pu réciter de mémoire les principaux passages. Mais cette lecture avait pour objet l'édification plutôt que l'instruction, que la recherche de la doctrine. Maintenant j'allais considérer les Ecrits sacrés d'un point de vue plus élevé, avec une entière liberté d'esprit ; j'allais tâcher d'apprendre des lèvres même du Divin Maître ce qu'était ce royaume des âmes qu'il était venu établir.
Or, plus j'avançai dans cette étude révérencieuse de son enseignement, plus cet enseignement me sembla différer de celui de son vicaire. Aucune des doctrines auxquelles Rome attache une importance particulière, de l'acceptation desquelles elle fait dépendre le salut, ne me parut conforme à l'enseignement de Jésus. Au contraire, cet enseignement divinement simple et sublime présentait un contraste frappant avec les orgueilleuses prétentions de ceux qui se donnent comme ses seuls
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légitimes successeurs. Quelle différence entre le caractère du Christ et celui de l'orgueilleuse société qui se prétend son église ! De plus en plus mes études me menaient à d'irrésistibles conclusions. De plus en plus elles m'éloignaient de la position spirituelle et mentale où je me trouvais au point de départ. A la fin, la tâche que je m'étais imposée m'amena à cette conviction que les enseignements de l'église au service de laquelle je m'étais consacré me concordaient nullement avec les doctrines des Ecrits sacrés.
Après cela, me rappelant cette parole d'un sage, que les meilleurs livres religieux sont ceux dont la lecture est défendue par la congrégation de l'Index, je me permis de ne plus tenir compte de cette interdiction et je lus d'abord avec un vif intérêt "l'Histoire de la Civilisation en Europe et en France, par M. Guizot" La manifeste sincérité, la largesse de vue, la science historique que cet ouvrage révèle m'impressionnèrent si vivement et produisirent un tel changement dans mes manières d'apprécier les choses, que je me persuadai que son savant auteur pourrait me venir en aide dans mon présent dilemme. Ouvrir mon âme à un tel homme était sans doute un étrange démarche ; mais j'éprouvais alors un besoin si pressant d'un guide et d'un conseiller, que cette façon d'agir me parut justifiable et ne pouvant être
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considérée comme présomptueuse. En conséquence, j'adressai à M. Guizot la lettre suivante :
"Monsieur :
"Un autre que vous pourrait trouver indiscrète la démarche que fait en ce moment le plus inconnu de vos admirateurs. La dignité de votre caractère et l'élévation de vos pensées sont précisément ce qui m'enhardit et me sert d'excuse. Et j'ose me promettre que vous trouverez dans cette lettre un témoignage manifeste de la confiance que peuvent inspirer de grands talents dans une grande âme. J'ai lu, Monsieur, et relu votre ' Histoire de la Civilisation en Europe et en France.' Je n'ai pas besoin de vous dire que l'étude de cet immortel ouvrage m'a enchanté ainsi que tant4 d'autres. Aussi bien ce n'est point pour cela que j'écris ces lignes. Ce sont des confidences et non des compliments que je prends la liberté de vous faire.
"Donc, Monsieur, la science historique que votre livre révèle, l'esprit de modération et de sincérité qui caractérise chacune de ses pages m'ont vivement impressionné et, pour l'avouer sans détour, elles ont eu pour effet, ainsi que d'autres lectures et études du même genre, de confirmer et d'augmenter en moi le doute qui, depuis quelque temps, remplit et tourmente mon esprit. Ce qui est doute
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pour mon ignorance, Monsieur, coi: être certitude pour une intelligence telle que la vôtre; autrement il Faudrait désespérer d'arriver jamais i:i-bas à la connaissance ce la vérité religieuse. Je viens donc vous prier, au nom de cette grande charité dont je vous sais anime, de vouloir bien dire un mot q pour moi serait un rayon de lumière et m'indiquerait la route à suivre dans la crise que mon âme traverse en ce moment. Voici ma questi posée dans les termes les plus simples : 'Pensezvous que les prétentions de l'église de Rome, comme seule légitime et infaillible interprète des doctrines du Sauveur, soient à la fois historiques et évangeliques ? En d'autres termes pensez-vous qu'un vrai disciple du Sauveur doive être catholique et non protestant? '
''Vous êtes, Monsieur, la première et unique personne à qui j'ai ouvert mon âme sur ce grave sujet, et de la réponse que vous daignerez faire à cette lettre toute confidentielle peut dépendre tout mon avenir.
"Attendant votre réponse avec une certaine anxiété, je suis, Monsieur, avec un profond respect '•Votre humble et obéissant serviteur,
"C. Miel."
Cette lettre était adressée simplement à M. Guizot, Paris. A mon grand désappointement, la
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réponse que j'attendais avec une certaine impatience ne vint pas. Est-ce parce que ma lettre n'arriva point à destination, ou parce que M. Guizot ne jugea pas à propos d'y répondre ? Je l'ignore.
Ne croyant pas devoir mettre personne autre dans ma confidence, je résolus de penser et d'agir par moi-même et sous ma propre responsabilité. Plus je réfléchissais, plus j'étudiais, plus ma foi aux doctrines fondamentales du romanisme s'affaiblissait et je pressentais qu'avant longtemps mes opinions et ma conscience m'imposeraient le devoir d'une abjuration.
Comme une telle démarche de ma part devait avoir pour moi les plus graves conséquences, affliger profondément les meilleurs de mes amis, et, ce qui était pire encore, porter la désolation au sein de ma famille, je crus devoir tenter un dernier effort, aller à Rome, étudier le système dans son centre même et dans son immédiate application.
Je n'avais révélé à aucun de mes amis mon état d'âme. Quand ils apprirent que je me préparais à partir pour la capitale de l'église romaine, ils se méprirent entièrement sur l'objet de ce voyage et me félicitèrent d'avoir pris une telle résolution. Plusieurs prélats, le Cardinal Archevêque de Besançon entre autres, m'envoyèrent les plus flatteuses lettres de recommandation. Tous suppo-
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saient que mon principal objet était un pèlerinage "ad limina apostolorum." Et ils avaient toute raison de le croire, sachant que j'avais reçu du saint Siège des faveurs spéciales et tout récemment les pouvoirs les plus étendus et les plus rares en matière d'indulgence tels que " Altare privilegiatum personale," pouvoirs dont les titres sont encore en ma possession. Depuis que le doute m'avait envahi, j'évitais dans mes instructions du dimanche de toucher à aucune des doctrines particulières à l'église de Rome. Je pris occasion de ma dernière apparition dans l'une de ces chaires pour déclarer ouvertement comment je comprenais la religion de Jésus, et comme le sermon que je prêchai alors révèle mon appréciation présente du christianisme. Je crois à propos d'en donner ici quelques extraits : "Il est un devoir fondé sur la nature et imposé par la religion, devoir qui embrasse tous les autres, qui, fidèlement observé, ferait de tous les êtres humains une grande famille de frères, serait pour chacun de nous le principe des plus hautes vertus, la source des plus douces joies ; un devoir, d'autre part, de la violation duquel procèdent toutes les haines, tous les crimes qui désolent le monde ; ce devoir si important et si méconnu, c'est l'amour fraternel, et je tiens particulièrement à vous en entretenir, mes frères, dans cette dernière de nos réunions. Aujourd'hui, à l'exemple de notre divin maître, je
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viens vous dire au moment de vous quitter, 'voici quel est mon ardent désir, ma suprême et finale requête, c'est que vous vous aimiez les uns les autres/ "Il faut bien le reconnaître, cette céleste doctrine du fraternel amour, bien que fondée sur les plus pressants besoins du cœur et exprimant ses plus nobles aspirations, n'en est pas moins une doctrine nouvelle. Avant que notre Sauveur fut venu l'annoncer au monde, la société humaine était divisée en deux grandes classes se haïssant Tune l'autre, les maîtres et les esclaves. Mille distinctions inventées par l'orgueil mettaient entre les coeurs un intervalle quelquefois immense. Pour les rapprocher, pour détruire ces fausses distinctions entre les classes différentes et les diverses conditions, le fils bien aimé du Père vint avec son Evangile de l'amour universel, apportant aux hommes un commandement nouveau, ainsi qu'il l'appelle, et donnant à ce commandement l'autorité non seulement de sa parole mais aussi de ses divins exemples.
"Oh ! redites-nous la grandeur de cet amour, terre heureuse qu'il arrosa de ses sueurs, ingrate Jérusalem sur laquelle il pleura, Madeleine coupable dont il agréa les parfums, petits enfants auxquels il prodiguait sa tendresse ! et vous, mères, sœurs, veuves désolées dont il essuya les larmes, et vous affligés et infirmes de toute sorte, qu'il consola et
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qu'il guérit, et vous, pauvres qu'il honora de son affection et de sa bienfaisance, dites-nous s'il fut jamais un cœur plus aimant, plus compatissant, plus profondément dévoué au bien, au relèvement d'un peuple vivant dans le péché et dans la misère. "Assurément il n'était pas besoin que des signes d'en haut témoignassent de sa divinité. Un cœur qui peut prendre sur lui les peines, les soucis des plus abandonnés, compatir à toutes les souffrances, venir en aide à toutes les nécessités, ne peut sentir et agir ainsi que parce que l'esprit et l'amour de Dieu le remplissent tout entier.
"Et voilà pourquoi il dit à ceux qu'il avait choisis : 'C'est à cela qu'on vous reconnaîtra pour mes disciples — que vous vous aimez les uns les autres.' La marque distinctive à laquelle on reconnaît le véritable disciple est en effet celle-là même qui est le trait caractéristique du Maître, l'amour. Celui-là seulement qui aime véritablement son frère mérite l'honneur d'être appelé chrétien, peu importe quel est d'ailleurs son nom, quelles sont ses couleurs, quel est son symbole ; fut-il dévot catholique, prêtre, évêque et même souverain pontife, s'il ne porte pas dans son cœur la marque du Sauveur, il n'est pas des siens !
"Rappelez-vous, bien-aimés, ce qu'étaient les Samaritains par rapport aux Juifs, un objet de mépris et de haine à cause des différences re-
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ligieuses qui les séparaient. La synagogue les avait en abomination et pour le peuple élu le nom de Samaritain était synonyme de réprouvé. Or, un docteur demande un jour à Jésus : 'Maître, que me fautil faire pour obtenir la vie éternelle?' Jésus l'interroge à son tour et lui dit : 'Qu'est-il écrit dans la loi ? Qu'y lisez-vous? Tu aimeras le Seigneur ton'Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même. Fais cela et tu vivras.' ' Mais, qui est mon prochain/ demande encore le docteur ! Mes frères vous connaissez sa réponse ; le prochain, ce n'est pas le prêtre ni le lévite qui passent sans être émus, sans s'arrêter devant le voyageur blessé ! C'est le Samaritain, le schismatique, l'excommunié, qui prend dans ses bras le pauvre abandonné ; répand de l'huile sur ses blessures, le met sur son cheval, l'emmène dans une hôtellerie, le recommande au maître de l'hôtel et ne le quitte qu'après avoir pourvu à ses besoins. Ce bon Samaritain, cet excommunié, rejeté par la synagogue, méprisé des juifs est celui que le fils de Dieu regarde avec faveur, qui a rempli la loi, qui a la vie.
"Et comme cette grande leçon fut admirablement comprise des disciples du divin Maître ! C'est Saint Jean, celui-là même qui autrefois avait demandé à Jésus de détruire par le feu du ciel une ville de ces Samaritains pour avoir refusé de le recevoir, c'est lui maintenant qui ne se lasse plus de
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répéter, 'Aimez-vous les uns les autres.' C'est St. Paul autrefois pharisien et plein de l'esprit de cette secte, qui maintenant s'écrie dans une sublime extase: 'Quand même je parlerais toutes les langues des hommes et même des anges, si je n'ai pas la charité je ne suis plus que comme un airain sonnant et une cymbale retentissante.' Quelle surprise ne dût pas causer dans le monde cette naissante société de croyants ! Des hommes qui n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, qui ne cherchaient d'autre gloire que celle d'être utile, qui semblaient n'avoir d'autre intérêt que l'intérêt de tous. A ce spectacle les cœurs s'émurent. 'Voyez comme ils s'aiment,' s'écriaient les païens, et ceux qui avaient résisté à l'éloquente prédication des apôtres, et à celle plus éloquente encore des martyrs, se trouvaient gagnés par l'influence d'une fraternité jusqu'alors inconnue !
"O jours de notre grandeur, pourquoi avez-vous si vite disparu ! Sainte religion, tu parais régner encore dans le monde. Ton culte est admirable, tes solennités sont imposantes, tes autels sont brillants, mais ce ne sont plus là que les restes d'une grandeur qui n'est plus. Sainte charité, descends du ciel et viens régner de nouveau parmi nous. Que la haine et l'envie disparaissent du milieu de ceux qui portent le nom du Christ. Que nous puissions voir enfin disparaître le voile de division,
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tomber les barrières d'orgueil et de préjugés qui nous séparent. Que les hommes de tous les pays ne forment plus qu'un seul troupeau et éprouvent l'ineffable joie d'adorer le Père céleste comme membres tous de sa divine famille !
"Précieux don de l'amour, descend de nouveau du ciel sur la terre pour que nous puissions poursuivre notre course ici-bas comme citoyens du royaume céleste ! et accorde nous de vivre de telle sorte sous ta sainte inspiration que quand aura sonné l'heure du suprême départ, nous puissions remettre nos âmes entre les mains de Dieu disant : 'O notre Juge, qui es aussi notre Père, pardonnenous comme nous avons pardonné, et, que la sentence qui va déterminer notre condition dans la nouvelle vie où nous entrons, soit dictée par la miséricorde comme nos sentiments et nos actes envers nos frères ont été inspirés parla charité."