‹ Pélerinage d'une âme;Chapitre 8 sur 35 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

JE M'ETAIS proposé de passer six mois dans la cité sainte. Des circonstances que je dirai me permirent d'y rester à peine six semaines. Ce que je vis et appris dans ce court intervalle fut plus que suffisant pour m'ôter tout doute sur la légitimité et la nécessité de la grave détermination à prendre. Si d'une part l'état d'âme dans lequel je me trouvais m'exposait à ne pas juger des choses avec une entière impartialité, de l'autre, mon propre intérêt, mes liens de famille, l'affection et la considération de mes amis, l'avenir qui s'annonçait pour moi, étaient autant de raisons qui me pressaient de porter sur la situation un jugement favorable. Pour que je me crusse obligé de quitter l'église de Rome, il fallait que le peu fondé de ses prétentions à représenter sur la terre le pur christianisme fût pour moi manifeste.

Je passe sur les vexations auxquelles nous fûmes soumis à Civita Vecchia, la première des villes papales. Vexations à la police, vexations à la douane, vexations même au consulat et argent par-

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tout Durant trois heures nous dûmes courir à la recherche de nos passeports confiés à des païens qui prétendant avoir mission de les faire examiner, les portaient où bon leur semblait, les livraient à qui il leur plaisait et réclamaient pour ces signalés services tout ce qui leur convenait Mon parapluie me fut volé dans les bureaux de la douane.

Tel furent les agréments qui marquèrent notre entrée dans les états pontificaux. Nous arrivâmes à la ville éternelle plus pauvres en argent mais déjà riches en expérience.

C'est naturellement aux choses d'un caractère religieux que je donnai principalement mon attention ! Que dirai-je de la richesse, de la splendeur, de la magnificence des églises ! Que dirai-je de ces superbes édifices, de ces merveilleuses constructions, couvents et palais attestant la puissance, la grandeur, le prestige de l'église qui a une telle capitale ! Tout cela est intéressant sans doute, admirable même à certains égards. Mais ce n'est point le christianisme. Ici, plus que nulle part ailleurs, devrait se manifester la divine influence de l'Evangile. Ici devraient se trouver la moralité la plus pure, la plus céleste spiritualité. Ici la charité, les bonnes œuvres de toutes sorte, ces marques distinctives des vrais disciples de Jésus Christ devraient se rencontrer à chaque pas ! Rome devrait montrer au monde ce que la religion de

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Jésus est capable de produire de plus édifiant en matière de vertu, de dévouement au bien !

Quel amer désenchantement m'attendait ! Quelle absence de sentiments vraiment religieux ! Quelles superstitions dégradantes ! Dans ce peuple élevé exclusivement par les prêtres, quelle ignorance, quelle absence de principes, quelle grossièreté, quelle saleté et surtout quelle misère, tant matérielle que morale ! Et que font donc ici ces prêtres, ces moines sans nombre, représentants prétendus de celui qui avait donné cette parole : " L'Evangile est annoncé aux pauvres," comme signe de sa mission divine ! Ne voient-ils donc pas la misérable condition de ce peuple? N'ont-ils donc nul souci de sa dégradation, de sa détresse, de son immoralité ! D'après ce que j'apprends, son éducation est nulle dans les campagnes : il n'y a pas un homme sur cinq et pas une femme sur dix qui sachent lire et écrire, et cependant tous ces ordres religieux qui se donnent la mission exclusive d'instruire les ignorants ont ici leur centre ! L'immoralité va de pair avec l'ignorance ; le cœur des habitants de ce pays est étranger à toute délicatesse de sentiment. Les vices les plus honteux, l'hypocrisie, la lâcheté, le mensonge, le vol sont à l'ordre du jour. A quoi attribuer cette dégradation? A l'incurie et au scandale des prêtres? En grande partie, oui. Cependant aucun pays n'est

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comme Rome, riche en ecclésiastiques réputés savants et pieux. Tous les supérieurs d'ordre résident ici avec leurs conseils généraux. La présence de tant d'hommes remarquables devrait, ce semble, produire des fruits heureux dans le domaine de la moralité publique ; c'est l'inverse qui a lieu. Quelle est la conséquence à déduire de tout cela si non celle-ci, que le système est radicalement vicieux ! Du reste les dignitaires s'occupent de choses plus importantes à leurs yeux que la pratique des vertus chrétiennes. Ce que cherchent surtout les supérieurs d'ordres religieux, c'est l'intérêt de leur ordre ! Ce que veulent les ecclésiastiques attachés au service de telle ou telle église, c'est que leur église se distingue particulièrement par de magnifiques décorations, par des cérémonies pompeuses, par de superbes ornements, par un culte habilement élaboré qui attire et qui frappe. D'ailleurs les princes de l'église romaine s'occupent bien moins d'œuvres que d'idées. Qu'un prêtre sincère, croyant annoncer l'Evangile, touche tant soit peu légèrement à cet édifice de doctrines élevé si habilement dans le but de dominer les intelligences, l'audacieux peut être sûr de ne pas jouir long-temps de sa liberté, si ses jours même ne sont pas menacés. Qu'un autre offense odieusement la morale publique ; si la chose devient connue, il en sera quitte pour une satisfaction

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insignifiante donnée à l'opinion. J'ai eu la preuve de ceci durant mon séjour à Rome.

J'ai assisté au service religieux dans toutes les principales églises. Partout, même pompe vaine, mêmes cérémonies étranges, même absence de dévotion, de piété, de spiritualité.

C'est à Sainte- Marie Majeure que j'ai entendu la messe de minuit. Le pape pontifiait. L'église était ornée et disposée comme pour une fête toute mondaine, et véritablement c'en était une. La toilette des dames, la tenue des assistants, leurs remarques, leurs conversation à haute voix faisaient qu'on ne pouvait se croire dans un lieu saint que par un acte de foi. Il est permis de douter qu'une seule âme ait emporté de cette cérémonie un sentiment d'édification. On peut affirmer que tous les esprits qui se permettent de réfléchir se sont retirés plus ou moins scandalisés !

La messe pontificale de St. Pierre ne m'a pas plus édifié que l'office de la nuit à Sainte Marie Majeure. J'excepte le pape dont la figure inspire sympathie et qui semble embarrassé des singuliers honneurs qu'on lui rend. Mais les cardinaux, mais les prélats romains, mais toute cette longue file de prêtres et de moines si étrangement vêtus, qui s'avancent causant, riant, regardant fièrement la foule qui les considère avec plus de stupeur que d'admiration, tout cela ne peut que peiner et scandaliser

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les fidèles sincèrement religieux. Le luxe qu'étalent les princes de l'église en face de la misère si profonde des pauvres qu'ils ont mission d'évangéliser révolte et fait mal au cœur.

J'ai commencé l'année 1854, qui sera, selon toute apparence, une très grande année pour moi par entendre la messe à la chapelle Sixtine. . J'en ai rapporté une détermination plus énergique de ne plus écouter la voix des préjugés ni celle de l'intérêt ; mais de ne prendre conseil que de la conscience, de ne plus me soucier que de la vérité.

Quelle spectacle que cette messe célébrée en présence du pape ! Ces camériers groupés comme des chiens aux pieds des cardinaux, leurs maîtres ; tous ces honneurs étranges rendus au pape assis sur son trône pendant qu'à l'autel se célèbre le divin sacrifice ; baisement des mains du pontife par les dignitaires ecclésiastiques, puis baisement à genoux de ses pieds par la foule des fidèles qui vont en procession remplir ce devoir sacré pour eux. Rien absolument qui rapelle qu'on est dans la maison de Dieu ; personne qui donne la moindre attention à la messe qui se célèbre en même temps au maître autel ; partout la triple couronne pontificale ; la tiare sur les murs, à droite et à gauche, à l'entrée et au sanctuaire. Ici ce n'est pas la croix de Jésus Christ qui est l'objet de la vénération des fidèles, c'est la couronne du pontife.

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Je sortis de ce service moins romaniste que je ne l'avais été jusqu'alors. Celui auquel j'assistai par hasard dans l'après-midi du jour de l'Epiphanie, ne fut guère de nature à ranimer ma foi défaillante. J'étais allé visiter les catacombes de St. Calixte. Je les trouvai fermées ; elles ne devaient être ouvertes, me dit-on, qu'après le salut qui se célébrait alors à l'église attachée à ces catacombes. Je profitai de l'occasion, qui m'était offerte, d'assister à ce salut. Voici en quoi il consiste : Les moines d'abord se rendent processionnellement à l'autel, les officiants vêtus de leurs ornements sacerdotaux ; cierges, encens, bannières comme pour les plus grandes solennités. Sur l'autel est placée une sorte de poupée richement emmaillotée. C'est l'enfant Jésus né récemment. Le célébrant le prend dans ses mains, se retourne vers la congrégation et donne avec cette poupée une bénédiction solennelle aux fidèles prosternés, puis on se met en marche pour la procession dans l'église, le prêtre portant fièrement sa poupée, environné de cierges, au milieu de nuages d'encens, au son de toutes les cloches. Le cortège rentré, on chante les litanies de la Vierge, puis on donne une dernière bénédiction de la poupée sainte. Après quoi chacun des prêtres, puis chacun des fidèles baise dévotement les pieds du petit maillot, et c'est ainsi qu'à Rome, à la chapelle papale et hors des

murs on célèbre l'Epiphanie ! O ma pauvre foi romaine !

Deux incidents étranges et bien imprévus en achevèrent la ruine.

Quand j'arrivai à Rome elle était trop affaiblie déjà pour que je pusse en conscience célébrer la messe. Or, j'avais pris logement dans une famille considérée comme religieuse, mais dont la dévotion consistait principalement à réciter le rosaire chaque jour dans l'espoir d'obtenir ainsi un numéro favorable pour la tombola qui se tirait chaque soir. Cette famille savait que j 'étais prêtre et remarquant que je ne disais pas la messe chaque jour comme les autres prêtres, elle en vint à suspecter mon orthodoxie. J'avais des raisons de croire que ces soupçons seraient communiqués à qui de droit et je crus devoir chercher un autre logement.

Remarquant sur la porte d'une maison de la Piazza di Spagna, la notice " chambres à louer," j'entrai pour examiner ces chambres. Comme je suivais le corridor une plaque me frappa portant cette inscription : Rev. Charles Baird, Chaplain of the American Légation, Cette découverte me sembla providentielle. Je n'avais jamais conversé sur la religion avec un ministre protestant, et, obéissant à une sorte de mystérieuse impulsion, je frappai et une voix me répondit d'entrer ; c'était celle de M. Baird

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lui-même, qui me reçut avec une politesse marquée. Cet homme était un étranger pour moi; néanmoins je me surpris après quelques moments à lui expliquer ma singulière position. Il m'écouta avec une si évidente sympathie que je crus devoir ne rien lui cacher. Il reçut mes confidences avec un vif et affectueux intérêt et après quelques paroles de bienveillance et d'encouragement, il ajouta : " vous ne pouvez douter de ma profonde sympathie dans la crise religieuse que vous traversez et je serai heureux de vous voir encoreet de m' entretenir avec vous. Mais ce ne saurait être dans cette maison. On me surveille. Il y a quelques semaines un moine, tourmenté comme vous par le doute, eut l'idée de me révéler son état d'âme et de me demander conseil. Il vint trois fois et puis il disparut, et je n'ai pu savoir ce qu'il est devenu depuis lors. Je ne serais pas étonné qu'on sût déjà que vous êtes ici. N'y revenez pas. Je tâcherai de trouver quelque endroit où nous puissions nous rencontrer sans risque." Je promis à M. Baird de suivre sa suggestion et le quittai lui laissant mon adresse.

Quelques jours après, comme je me rendais du Jésus au capitole, à l'endroit où deux rues se croisent, deux hommes se jetèrent sur moi et pendant que l'un me couvrait la bouche pour m'empêcher de crier, l'autre cherchait dans mes poches. Leur objet atteint, ils me laissèrent. Je supposai

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qu'ils m'avaient pris ma bourse, mais non, elle était intacte. Ce qui avait disparu, c'était mon portefeuille contenant des papiers précieux, mon passeport, des lettres de recommandation, entreautres la dernière reçue, celle du Cardinal, archevêque de Besançon. Je me rendis immédiatement à la préfecture de police, peu éloignée, et je demandai à voir le préfet lui-même. Je lui dis ce qui m'était arrivé et il parut surpris. " Y avait-il de l'argent, des billets de banque dans votre portefeuille?" Je lui répondis que non. Il n'y avait que des lettres particulières et certains papiers précieux pour moi, mais sans valeur pour d'autres ; sur quoi ce digne officier me dit : " Si ces hommes sont des voleurs ordinaires, ne trouvant pas dans votre portefeuille ce qu'ils y cherchaient, ils nous le rapporteront probablement, seulement veuillez nous laisser de quoi les dédommager de leur peine." En y refléchissant, cette affaire me parut plus sérieuse que je ne l'avais pensé d'abord, et sans délai je me rendis chez l'ambassadeur de France. Heureusement il me connaissait, c'était M. de Reyneval, comme moi, membre du cercle catholique de Paris. D'abord il se montra content de me voir. Mais quand je lui eus dis ce qui venait de m'arriver, il devint grave. " Permettez-moi de vous faire une question," me dit il : "Où en êtes-vous au point de vue religieux?" Je crus devoir lui révéler fran-

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chement la raison de ma présence à Rome. "Ce que vous medites-là, m'est pénible à entendre," répondit-il/'vous le savez, je suis catholique. Néanmoins dans le cas présent je dois agir comme ambassadeur de France. Je sais que vous êtes un homme respectable. Je vous donnerai moi-même un nonveau passeport, mais c'est à une condition, à savoir ; que vous quitterez Rome dans les vingtquatre heures ; autrement je ne serai pas responsable de ce qui pourrait vous arriver." Il me rappela alors comme quoi l'abbé Laborde ayant été envoyé à Rome par l'archevêque de Paris pour protester contre la proclamation du nouveau dogme de l'immaculée conception, avait été arrêté à son arrivée et enfermé au château St. Ange, et n'avait été libéré qu'à grand' peine et après de sérieuses menaces de la part du gouvernement français.

Assuré de la protection de l'ambassadeur, je me rendis immédiatement chez Mr. Baird et lui rendis compte de ma mésaventure. "Ce qui vous est arrivé ne me surprend en aucune façon. Maintenant que vous avez devant vous vingt quatre heures de sécurité, nous pouvons nous voir sans risques. C'est dimanche demain ; venez à notre service de dix heures ; puis nous déjeunerons et pourrons causer ensemble, et à une heure vous prendrez la diligence pour Civita Vecchia. J'agis conformément aux désirs de mon

nouvel ami, en qui je fus heureux de trouver un homme animé d'un esprit vraiment chrétien. Le lendemain j'assistai pour la première fois à un service protestant et cela dans le centre même du romanisme et ce fut la seule et unique fois dans la cité sainte que je me sentis véritablement édifié et fortifié par un service religieux. Dans la simplicité et dans la manifeste sincérité de cette heure de dévotion, je trouvai ce que j'avais vainement cherché dans la pompe prétentieuse et l'étrange cérémonial des grandes églises de Rome, une atmosphère de révérence et de foi, le culte de Dieu en esprit et en vérité.

Voici mes dernières impressions avant de quitter la cité papale ; elles sont extractes d'un travail en voie de préparation sur le système romain.

Jésus et son prétendu vicaire !

Le pape prétend être le vicaire de Jésus- Christ; il est en fait son contraire. Jésus a dit: " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir ! " Le pape prétend que toute créature humaine, même le souverain lui rendent hommage comme étant ses humbles serviteurs. Jésus a dit : " Mon royaume n'est pas de ce monde ;" le pape aspire à régner sur le monde tout entier. Jésus n'a jamais dogmatisé ; le pape ne se lasse pas de formuler et de promulguer des dogmes

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auxquels, selon lui, tout être humain doit souscrire. Au jour de son plus grand triomphe Jésus entra dans Jérusalem monté sur un âne au milieu des acclamations des pauvres qu'il était venu évangéliser ; le pape entre dans la basilique de St. Pierre porté sur un trône d'une incroyable richesse par des prélats vêtus des ornements les plus magnifiques et ce n'est point assez pour sa sainteté ! Jésus n'a jamais porté d'autre couronne qu'une couronne d'épines ; le pape, dans toutes les occasions solennelles, porte une triple couronne d'or enrichie de pierres précieuses de toute sorte.* Jésus est amour, le pape est pouvoir, pouvoir absolu.

Et comme dans ce prétendu pouvoir je ne .saurais voir autre chose que la plus sacrilège des usurpations, m'en affranchir au nom de Dieu et par amour pour la vérité, devient pour moi un devoir sacré.

Ce devoir, je le remplis ce neuvième jour de Janvier 1854 !

Adieu mon passé, adieu avenir qui s'annonçait sous de séduisantes couleurs, adieu affections, adieu estime, adieu parents, adieu patrie. Tout est consommé.

Il ne me reste plus que Dieu.

Mais, "si Dieu est pour nous, qui sera contre nous."

Où vais-je, je l'ignore. Mais le Maître a dit ;

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"cherchez et vous trouverez, frappez et Ton vous ouvrira. Que celui qui a soif vienne à moi."

Seigneur, j'ai découvert le mensonge, j'ai reconnu Terreur, daigne me conduire à cette vérité dont la soif me dévore ! Amen !

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