LE MONT SAIST-MICHEL
Le 10 août, fête du glorieux martyr saint Laurent, je me réveillais, de grand matin, dans la ville de St-Malo. C'était le 349e anniversaire de la découverte de notre fleuve incomparable, ce " majestueux Saint-Laurent," témoin de nos grandeurs religieuses et nationales. Je n'avais qu'à me pencher de ma fenêtre pour voir, sur le fronton de la porte de mon hôtel, la statue de ce hardi Malouin à qui nous devons la Nouvelle-France. Cette date, je ne l'avais nullement prévue. C'est en consultant mon bréviaire, ce compagnon de voyage si bienfaisant pour le temps et pour l'éternité, que je compris l'heureuse surprise que la Providence me ménageait. J'avais d'ailleurs l'âme toute remplie des souvenirs de Jacques Cartier et du Canada. J'avais contemplé avec émotion.
la veille, au musée de St-Malo, les débris de la " Petite Hermine," ce frêle vaisseau avec lequel il fut donné au navigateur chrétien de faire de si grandes choses pour Dieu et pour la France.
Il était donc bien juste de remercier Dieu pour les faveurs de prédilection (|u'il n'a cessé de prodiguer à notre chère patrie. — Et puis, pour tout dire, le lieu que j'habitais avait été le théâtre de mémorables événements. J'avais dormi cette nuit dans la maison même de Chateaubriand. La porte de la chambre voisine de la mienne était ornée de son écusson, avec cette simple légende : Ici est né Chateaubriand. J'étais allé, le soir précédent, prier à sa tombe battue par les flots de la mer, au pied de cette modeste croix de granit qui proclame sa foi, et proteste contre les impiétés de la valetaille littéraire de nos jours.
Mais six heures ont sonné, et à six heures et quart précises, part la diligence pour le Mont Saint-Michel. La diligence en plein dix-neuvième siècle, et dans un pays civilisé comme la France, y songez- vous, M. l'abbé ? Eh oui ! j'y songe, et plus j'y songe, plus cette voie me semble naturelle et préférable à toute autre. 11 y a bien le chemin de fer qui mène à Pontorson, à six kilomètres du Mont On est plus vite arrivé, on est moins fatigué. Mais en revanche, on est suffoqué par la poussière et la fumée ; et puis le mode de transport, pour un laudator temporis aetl, est plus prosaïque, et le paysage surtout, moins poétique. Voyez plutôt mon itinéraire depuis Saint-Malo au Mont St-Michel.
D'abord Paramé avec ses villas enchanteresses, ses hôtels princiers, ses chalets pittoresques ; puis le littoral
de la baie de Cancale, avec sa chaîne de hameaux ; Hirel, St-Benoît, le Viviers, Saint Broladre, Roz-sur- Couesnon. Ici la diligence s'arrête, et les touristes gravissent une montagne d'où l'œil contemple un des plus beaux panoramas de la France. Dans le lointain se dessinent les îles de Chausey ; à droite, Avranches, et à vos pieds, les immenses terrains conquis sur la mer par la compagnie des Polders de l'Ouest. Mais ce qui domine ce spectacle grandiose, ce qui frappe, ce qui émerveille, ce qui ravit, c'est le Mont lui-même, déjà visible à une quinzaine de lieties, mais ici se dressant au milieu de la plaine dans toute sa majesté. C'est un rocher volcanique jeté comme une épave au fond du golfe de St-Malo.
La grève aux sables mouvants se déploie à ses pieds et fait ressortir sa masse imposante. — C'est dé cette Montagne en 'péril de nier, (Mons in pericido maris,) que le poète sicillien disait : Fuo hen vantai^si'l monte, clie'l mar gli hacia il piede, e'I ciel la, fronte.
— " Ce Mont peut bien se vanter que la mer lui baise le pied, et le ciel, le front."
Oui, m'écriai-je avec un savant chrétien qui a décrit ces grandeurs, " montagne archangélique, la nature a tout fait pour toi : entre le ciel et la mer tu semblés un phare lumineux brillant à travers les âges. L'étranger ne put jamais planter ses étendards sur tes fières murailles ; jamais tu ne fus souillée par la honte : tu es bien le Mont vierge, mons virgo, dont on peut ans crainte célébrer la gloire."
Mais le cocher nous crie " En voiture." J'y monte sans trop de regret, car j'ai hâte d'arriver au terme de
mon pèlerinage, et de repaître mes yeux et mon cœur de ces splendeurs et de ces souvenirs dont le tableau précédent n'est cpie l'avant-goût. Bientôt l'on aUeint Pontorson, et la voiture file vers le Mont. Une digue franchissable à toutes les marées le relie à la terre ferme. On laisse la voiture sur la grève, car la ville n'a guère qu'une rue, et la dite rue est tiop étroite et escarpée pour être carrossable.
C'est ici que le touriste devient pèlerin, car il y a G22 marches à gravir avant d'arriver au plus haut sommet accessible du monastère, sans compter les diverses côtes dont ces gradins sont entresemés. Et d'ailleurs, je ne suis pas venu ici en simple curieux. Non, je veux aller me présenter pieusement aux pieds du vaillant archange qui livra victorieusement le premier combat contre les ennemis de Dieu ; je veux prier pour la conversion de ce royaume franc dont l'Eternel l'a député gardien ; je veux prier aussi pour cette nouvelle-France, ma chère patrie, héritière des traditions très chrétiennes de la vieille France d'autrefois, afin qu'elle conserve intact le trésor de sa foi.
Et à quelle illustre phalange de pèlerins je me joindrai, gravissant ainsi les rudes sentiers qui mènent au faîte de la Montagne miraculeuse !
Sans parler de Charlemagne choisissant saiiit Michel pour être le patron de son vaste empire, et faisant placer l'image archangélique sur les drapeaux de l'armée, je me rappelle la longue suite de rois et de saints qui sont venus humilier leurs fronts dans la poussière sous le regard du protecteur de l'Eglise et de la France,
Louis VII, qui vient en 1158, avec une nombreuse suite ; saint Louis, très dévot envers l'archange ; Philippe-le- Hardi, Philippe-le-Bel, Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François I, qui y vint une première fois seul, et une seconde fois, pour y conduire le Dauphin ; le comte d'Artois, plus tard Charles X ; et le duc d'Orléans, depuis Louis-Phillippe. Les ducs de Normandie et de Bretagne aimaient aussi à venir au Mont St- Michel. C'est ainsi que nous y voyons entre autres le roi Edouard le Confesseur ; Harold et Guillaume, le premier destiné à succomber à Hastings, le second, à devenir le plus puissant monarque du monde ; le meurtrier de saint Thomas Becket, Henri II, qui, le jour de son absolution, peut voir, du parvis de la cathédrale d'Avranches, où il est humblement agenouillé, la Montagne deux fois visitée par lui, et où préside son ami, le docte et pieux Robert du Mont. — Et ce ne sont pas les princes et les monarques seuls qui viennent ici en pèlerinage. Les chefs de l'Eglise s'y rendent aussi, et leur exemple entraine djs flots de pèlerins. — C'est ainsi que nous y voyons accourir un bienheureux Lanfranc, un saint Anselme, un saint Vincent Ferrier, le cardinal Rolland, plus tard pape sous, le nom d'Alexandre III, et plusieurs autres personnages non moins illustres par leur rang et leur piété.
Mais que voit-on en gravissant ainsi la route qui conduit au sanctuaire de l'Archange ? — " Une cité suspendue entre le ciel et l'eau, fîère avec des haillons et bruyante dans la solitude, des escaliers qui paraissent conduire aux nuages, des maisons branlantes quoique robustes, des chambres curieuses enjambant la rue, des
fenêtres où l'on Jevine, entre les moulures gothiques, la toque du page et la hennin * de la demoiselle ; puis dominant ce chaos ensoleillé qu'elle rend austère, une abbaye-forteresse-prison, jetée, là-haut, sur l'extrême pointe du rocher, comme un défi aux lois de la statique, et qui ne laisse plus échapper, par ses croisées ou ses vantaux, ni bruits d'armures, ni clameurs de désespoir, ni chants pieux."
Et pourtant, si la voix des armes et de la souffrance s'est tue, celle de la prière n'est pas encore muette. Des processions de pèlerins conduites par un roi, comme aux temps du moyen âge, se dirigent encore vers le sanctuaire merveilleux. Des fenêtres entrouvertes de la basilique, vous entendez résonner au loin le cantique de leur espérance, et les anges portent au ciel l'encens de leur prière. Ecoutez-les ; ils prient, ils prient pour la France ;
Quis ut Dcus !... c'est le cri de victoire Qui fit jadis triompher saint Michel :
Répétons-le, car ce cri, c'est sa gloire I Que de nos cœurs il monte jusqu'au ciel !... Quis ut Dcus !... Quis ut Deus I
Kefraix.
Et dans les splendeurs éternelles Lorsque ce chant retentira, Le chef des milices fidèles D'un saint orgueil tressaillira...
Quis ut Deus ! Quis ut Deus ! !
* Espèce de coiihire fiamande.
Et maintenant, comme hélas ! rien ne change, Lucifer souffle encor partout son feu ! A noii=, Clirétiens! comme le grand Archange, Humbles guerriers ! défendons notre Dieu !
Quis ut Dcus ! Quis ut Deus !
Refrain.
Quand autrefois, notre France si chère Comme aujourd'hui se voyait déchirer, Il inspirait une Vierge guerrière Au nom de Dieu. — Qui put lui résister?... Quis ut Deus I Quis ut Deus !
Refrain.
Sur son drapeau, d'après son ordre même, Se déployait l'image du Sauveur, Pour affirmer sa royauté suprême Et triompher au nom du Dieu vainqueur!
Quis ut Deus ! Quis ut Deus !
Rifrain.
Regardez-le, Protecteur de la France, Ce pauvre peuple encor humilié.
Comme autrefois, reprenez sa défense, Comme autrefois, il fait grande pitié ! * Quis ut Deus ! Quis ut Deus I Refrain.
(*) Paroles mêmes de saint ilichel à Jeanne d'Are.
L'Egli.?e au?si, comme sa fille ainée, Souffre aujoaririiui d'ineffables douleurs. Beaucoup hélas ! Font presque abandonnée. Vou?, saint Michel ! aiilez ses défenseurs ; Quis ut Deus ! Quis ut Deus !
Refrain.
Quand de Jésus Tinfaillible Vicaire A couronné votre front glorieux, C'est le moment d'exaucer sa prière, De le sauver;... il est si malheureux !
Quis ut Deus ! Quis ut Deus !
Refrain,
Puis, quand viendra cette heure si terrible De nous armer pour les derniers combats, Oh ! soyez là ! tout près... chef invincible, Pour rendre fort le coeur de vos soldats 1 Quis ut Deus ! Quis ut Deus !
Refrain.
Vous combattrez à celte heure dernière Avec eux tous pour leur gagner le ciel ! Que tous alors suivent votre bannière, Et que pas un ne manque à votre appel I Quis ut Deus I Quis ut Deus !
Refrain.
Mais le pèlerin est arrivé à la porte du monastère. Une émotion profonde s'empare de lui, car il est sur le sommet du Mont Tombe, où saint Michel ordonna à saint Aubert, évêque d'Avranches, de lui ériger un sanctuaire. Un relief sur le tympan du portail de la basilique retrace cette apparition aux yeux du visiteur. L'Archange est debout, dans l'attitude du commandement. Sa figure respire une sainte énergie. De la main droite il désigne le Mont, et du pouce gauche, presse le front de l'évêque renversé. Ceci se passait en 708. On sait comment le saint évêque hésita à entreprendre cette construction humainement impossible, et comment l'Archange insista jusqu'à ce que son irrésolution fût vaincue. On conserve encore à la cathédrale d'Avranches, le chef de saint Aubert, percé d'un trou à l'endroit oà l'Archange lui posa le pouce. Autour de cette ouverture, on compte, parait-il, autant de lamelles ou couches d'os que le saint vécut d'années après l'apparition de saint Michel.
Puis l'on entre dans la basilique consacrée au Prince de la milice céleste. Elle ne mesure présentement que 180 pieds de longueur sur une largeur de 105 au croisillon. La nef est romane, sauf le portique. Trois zones distinctes caractérisent les murailles. Des arcades aux chapitaux historiés forment la première ; la seconde zone présente des cintres doubles, vitrés en losanges, et dont l'entre-colonnement offre un grucieux réseau de sculpture. Par la dernière zone pénètre une lumière douce, à travers des voies encadrées de moulures et enrichies de colonnettes. Une chapelle latérale du côté de l'Epître, est dédiée à l'Archange ; à côté de l'autel
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s'élève la statue imposante de saint Michel, revêtue de feuilles d'argent, et qui fut couronnée au nom de Pie IX. La figure de l'Archange est pleine de force et de majesté. Il terrasse le dragon infernal, et brandit l'épée (jui délivra le ciel du chef des révoltés. C'est dans ce sanctuaire, illustré par tant de prodiges de la puissance archangélique,que l'âme se sent fortifiée pour combattre le bon combat. C'est ici que nos ancêtres dans la foi venaient puiser la force de vaincre les ennemis de la religion et de la patrie ; c'est ici qu'il nous faut venir pour apprendre à vaincre les ennemis de notre salut, à nous vaincre nous-mêmes.
Mais le guide nous presse, et d'ailleurs nous reviendrons prier saint Michel et dire la sainte messe à son autel privilégié. Tout de même, je ne vous conduirai pas par tout le monastère. Il me faudrait un volume pour vous décrire ces vastes aumôneries où la misère et l'indigence venaient recevoir le pain quotidien de la charité qui nourrit l'âme et le corps ; ce spacieux ScriptOTium où les Guillaume de Saint-Pair et les Robert de Thorignj' enluminaient des manuscrits qui font l'admiration des artistes et des savants, et transmettaient aux sages du 18e et du 19e siècle les trésors de cette science et de ces bonnes lettres dont ils ne sauraient le premier mot, s'ils n'eussent eu pour devanciers ces moines tant décriés.
Je vous dirai seulement un mot de cette partie de l'abbaye qui est justement appelée la Merveille. Sortis dans le mur de rond au nord, et placés au pied de la Merveille, que voyons-nous ? Je cite encore M. Jacques, (]ui avait do meilleurs yeux que moi : " Une muraille
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d'une hardiesse étonnante, d'un essor prodigieux, appuyé par quinze contreforts dont l'art cache si bien les combinaisons de la science, qu'un enlacement de lignes calculées pour la solidité de l'édifice, se transforme en ornement véritable. L'œil s'emplit de vertige à regarder ces fauves assises qui montent jusqu'aux nues, avec leur végétation de mousse, de lichens, d'arbustes épineux, d'œillets purpurins, et où les tiercelets, quelquefois même l'aigle marin, trompés par la hauteur et la solitude, ne craignent pas d'établir leur nid."
Mais rendons-nous vite au sommet et décrivons le péristyle du moutier michélien. C'est un rectangle inégal orné de 220 colonnettes différentes quant à la forme et quant au dessin. Les piliers qui portent contre les murs sont en granit de Chausey. Au contraire, les fûts alternés qui environnent le préau, nous offrent de riches variétés de stuc, de calcaire, de granitelle, tandis que des rosaces merveilleusement découpées et toutes diverses s'épanouissent entre les ogives, au-dessus desquelles court une frise ajourée plus délicate qu'une broderie des Flandres.
Mais déjà la visite du monument est terminée. Les touristes se dispersent et descendent la montagne, ravis de la vue de tant de merveilles. Il me reste toutefois à revoir le trésor de la basilique et à acheter quelques souvenirs au profit des orphelins et de l'école apostolique des missionnaires du Mont St-Michel. Je reviens donc au grand escalier qui mène à la basilique, je commence à en gravir les degrés, quand soudain, une voix partant d'en haut m'appelle par mon nom. Je puis à peine en croire mes oreilles. Je regarde, et je distingue un père
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dominicain qui court vers moi et m'embrasse avec affection. C'était un de mes anciens élèves, le Révd père D., que je n'avais pas revu depuis six ans, et avec qui j'avais toujours correspondu. Imaginez notre étonnement et notre joie mutuels. Une rencontre en pareil lieu et aussi inattendue ! Cela tient presque du prodige. Assurément le saint Archange à voulu me ménager une ravissante surprise, puisque je rencontrais à la porte de son sanctuaire le premier Canadien que j'aie vu depuis mon départ du pays, le 16 juin, et ce Canadien, le premier de mes élèves qui ait embrassé la règle de saint Dominique.
Le trésor de la basilique possède, outre les bannières richement brodées que divers pèlerinages y ont apportées, un ostensoir fort précieux, don anonyme '■> l'épée du général Lamoricière, suspendue au-dessus d'une bannière composée de ses habits et de ses insignes militaires. C'est sa pieuse femme qui a confectionné ce touchant ex-voto, et qui a peint sur l'oritlamme la ligure de l'Archange sous les traits gracieux de sa tille ainée. Mais ce qui frappe surtout dans cette salle des joyaux du royal Archange, c'est sa ravissante couronne. Elle est en or massif. Deux ailes d'archange aux émaux variés soutiennent une grande étoile au centre de laquelle scintille une aigue-marine de la plus belle eau, et dont les rayons sont enrichis de diamants, de rubis, d'émeraudes, d'opales, d'améthystes. Audessous de l'étoile, le cri de guerre de l'Archange Qiiis ut De us ! est tracé en grandes lettres gothiques avec des grenats. De chaque côté, de grandes coquilles de pèlerins en or, et autour du diadème, neuf ailes d'ur, avec neuf grandes
topazes brûlées, symbolisant les neuf chœurs des anges, dont les noms sont écrits en émail azuré ^au-dessous de chacune des ailes.
Le soleil baisse rapidement à l'horizon, l'ombre de la Montagne s'allonge de plus en plus sur la plage immense, le pécheur ramassant ses filets après sa laborieuse journée peut voir, longtemps avant de regagner son gîte, se dessiner sur les sables de la baie, les contours du merveilleux édifice qui protège son modeste toyer C'est l'heure de jouir du spectacle grandiose que 1 œil peut contempler de la plate-forme, devant la basilique. A o-auche, l'île Tombelaine et les ruines de la forteresse quV bâtirent les Anglais-A droite et sous vos pieds, e fleuve Couesnon, limite qui sépare la Bretagne de la Normandie, et presque en face, la ville d'Avranches, siéo-e de saint Aubert, aujourd'hui occupé par un il ustre prélat monseigneur Germain, héritier des vertus de son saint prédécesseur et surtout de sa dévotion envers l'Archange. L'ouvrage qu'il a écrit sur le Mont bt- Michel et le culte de son céleste patron est un monument de science et de foi.— Et puis le silence se fait au haut de ce rocher solitaire, et dans la ville de 150 habitnnts qui dort à ses pieds.-Cette nuit, il n'y aura pas de chant de matines dans le chœur de la basilique, car les saints moines qui ont sanctifié ces lieux dorment depuis longtemps leur dernier sommeil sous la crypte.
Il ne reste plus d'autres voix pour chanter les nocturnes que celle des astres qui publient la gloire du Très-Haut, et la grande voix des flots de l'océan, qui portent à tous les rivages l'écho de sa puissance et de sa majesté.
Le lendemain matin, à 5 heures, j'ai eu le bonheur (le célébrer la sainte messe à l'autel même de saint Michel. Comme à Sainte-Anne d'Auray, j'ai consacré un souvenir tout spécial aux excellents lecteurs des Annales. J'espère qu'eux à leur tour penseront un peu à moi, et m'obtiendront par leurs prières un heureux voyage. J'ai fini mon action de grâces ; encore une prière du fond de l'âme à saint Michel, quelques mots d'adieu aux bons Pères de la Congrégation de St-Edme, qui desservent le pèlerinage, et vite à la diligence pour prendre le train de Pontorson.
En m'éloignant de ce moutier, théâtre de tant de grandes choses, de ce monument de la nature et de l'art, qui mérite si bien d'être appelé la Merveille de l'Occident, les mots d'un poète anglais me revenaient à la mémoire* Je les ai trouvés si beaux que je ne puis m'empêcher de vous les transcrire :
" Une nuit, dit-il, dans tes murs bien gardés, ô Mont Saint-Michel, est plus maintenant pour moi, que, dans les palais arabes, des trésors de fabuleuses merveilles. Jamais chevalier à la cotte de mailles, au retour de Palestine, jamais religieux à sandales, venant de la terre des miracles, ne traversa avec un cœur plus dévot que le mien, tes grèves bleues, rayées de courants. Chefs, rois et hiérarchies monacales semblaient m'ouvrir la marche, lorsque pieds nus comme un pèlerin, je m'arrêtai devant tes tours grises.
" ïu étais là, debout, Ermite-Roi de la nature, admiration d'un monde qui mettait sa gloire à jeter à tes pieds tout ce qui brille par la richesse, tout ce qui rayonne par la splendeur. Tes tours formaient tes gardes, ton
trône fameux était la pyramide de roc qui pointe vers le ciel ; à ton front étincelait toujours la mitre gothique d'autrefois.
" Ah ! que les jeunes villageoises viennent encore suspendre des fleurs à la châsse de l'Archange, et que, non blâmées par la lyre du poète, elles remportent dans leur demeure tes coquilles, comme une heureuse remembrance
" Au revoir, au revoir, monument consacré par les siècles !
" Adieu ! baie normande sauvage et bleue ! "
Encore un mot pour demander à l'Archange sa protection, par la voix d'un ancien cantique : Oui
Toy qui commande à ces flux
Et reflux.
Fais qu'aucun mal ne nous grève,
Et deffend ton pèlerin
Au chemin.
Quant il passera la grève.
Adieu !