NOTRE-DAME DE LA GORGE
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Mais nous voici arrivés déjà tout haletants, au sommet de la montée. Asseyons-nous un peu pour respirer, et jouir quelques instants du magnifique panorama qui se déroule sous nos regards.
En face, au pied du tableau, un rideau gigantesque de cimes alpestres taillées presque à pic, avec ça ne une déchirure qui laisse entrevoir à l'horizon tout un nouveau groupe de montagnes. Fier de ses 7,242 pieds, le colosse du mont Charvin domine de toute la tête cette armée rangée en bataille. C’est aux jours d'oruge surtout qu’il est terrible, quand la voix de ses abimes répète avec un écho formidable le fracas du tonnerre, quand le vent balaye à ses pieds des légions de nuages qui s'engouffrent dans la gorge de l’Arly, et vont promener la frayeur et la dévastation dans la vallés de Mégève.
C’est alors que les populations effarées se dirigent vers l'église du village pour se mettre sous la protection de Dieu. Le curé en surplis récite les litanies des saints, on sonne les cloches, et la voix de la prière et de l’airain sacré se mêle à celle des vents et du tonnerre qu’elle finit par dominer et réduire au silence.
Mais pourquoi évoquer ces lugubres impressions en un jour plein de calme et de soleil ?
Autour de l’humble église du Crest-Volland, les châlets dorment ça et là dans la verdure comme des poussins sous l'œil vigilant de leur mère. En face, St- Nicolas-la-Chapelle, que domine Chaussisse, caché par ane longue crête couronnée de forêts. A gauche, Héry, dont les pâturages vont se perdre dans le flanc du mont Charvin ; à droite, Notre-Dame de Bellecombe, au fond
de la vallée, Flumet, au confluent de l’Arondine et de l'Arly, Flumet avec son vieux château déjà en ruines au XVe siècle, dont les seigneurs avaient droit de “haute, moyenne et basse justice.”—Puis là-bas, là-bas, au fond de la gorge creusée par l'Arondine, la flèche argentée de la Giettaz.
En route, vaillants pèlerins, car il est près de midi, et nous avons devant nous sept grandes lieues de chemin, par monts et par vaux, sur la crète des montagnes, le long des précipices, à travers des sentiers tracés par le pied capricieux des chèvres.
Nous voici au col des Saisies, à 4920 pieds de hauteur, point de ralliement pour toutes les communes environnantes, rendez-vous d’une foire célèbre. Au sommet d'une colline s'élève une modeste chapelle dédiée au saint précurseur Jean-Baptiste. On y célèbre la sainte messe le 3 juin. J'étais heureux de saluer dans cette région solitaire, et si loin de ma patrie, le bienheureux patron du Canada. Il est bien placé, cet enfant du désert, au milieu de ces alpages silencieux, que foule seulement le pied du berger et de ses troupeaux. “ Cette voix qui crie dans le désert,” n’éveille ici d'autre écho que le son modeste des clochettes ou la voix du pasteur et de son chien, qui ramènent au châlet les bêtes haletantes,
Bientôt nous atteignons les hauteurs qui dominent Haute-Luce. Nous sommes à la limite qui sépare la Haute et la Basse-Savoie, le diocèse d'Annecy de celui de Moûtiers. C'est le temps de casser une croûte en savourant le délicicux point de vue qui s'étale devant nous. À nos pieds, la pittoresque vallée de Haute-Luce,
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tout inondée de lumière. Un encadrement de montagnes assombries par les nuages fait ressortir tout l'éclat de ce lumineux tableau.
La vallée tout entière ressemble à un gigantesque damier, avec ses carreaux alternes de moissons jaunes et de pâturages. L'église est au centre ; c’est à l’ombre de ce clocher que vécut la famille du poète Ducis. A droite, sur un mamelon boisé, se dresse fièrement le château de Beaufort, à l'entrée du village du même nom. Il était depuis longtemps en ruines, quand le zèle d’un illustre théologien, philosophe et polémiste, l'abbé Martinet, entreprit de le relever. Le vaillant abbé travailla de ses propres mains à la restauration du vieil édifice. Puis, quand il était las du travail manuel, il s’enfermait dans une chambre étroite, fermée au soleil, pour y composer à la pâle lueur des bougies, ces traités pleins de lumière et d'originalité qui ont tant servi la cause de la vérité. Qui sait si Platon Polichinelle n'est pas sorti de cette Académie alpestre ?
Aujourd’hui le château de Behufort est occupé par les Assomptionistes, qui y ont placé une école apostolique. Au sommet d’une haute montagne, au fond de la gorge qui sépare Haute-Luce de Beaufort, se d’esse un énorme bloc de pierre en forme de trapèze. Il est planté là-haut comme uné pierre sépulcrale, ou comme un menhir des temps druidiques. Comparez sa formation avec celle des rochers envircanants, et vous n’y trouvez rien d’identique. Si vous lui tournez le dos, pour regarder avec une lunette dans la direction de la Giettaz, vous remarquez au faîte du rocher, en face, un vide assez notable dont les proportions et la nature géologique répondent
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exactement à celles de ce singulier monument. Il vient donc de là, de sept lieues de distance en ligne droite. Mais qui l'a transportée, cette pierre à la taille cyclo- .péenne ? La tradition populaire raconte qu’un géant voulant se dresser une pyramide, décrocha un jour ce bloc et le transporta surson dos jusqu'à la vallée de Haute-Luce. Arrivé en face du piédestal, il le trouva trop raide pour en tenter l’ascension, et se contenta de donner un coup-de-pied à son monolithe, qui alla se poser juste sur la base que lui avait préparée la nature, Mais si vous préférez la science aux contes de vieilles femmes, la géologie vous dira que c’est là un de ces blocs erratiques transportés aux jours de la submersion universelle, et qu'on doit ranger ce phénomène, comme l’a fait un savant chrétien, au nombre des médailles du Déluge, ou bien encore, ce qui est plus probable, que la pierre du Géant doit sa translation à un glacier.
En quittant Haute-Luce, on s'éloigne des régions cultivées pour s’enfoncer dans le pays des pâturages qui occupent les flancs et le sommet d’un col presque interminable. Le pays des alpages se divise’ en trois zônes superposées, que l’on abandonne successivement avec le déclin de l'été. Nous ne sommes encore qu'au 21 août et déjà la plupart des troupeaux ont quitté la zône la plus élevée. C'est que déjà l’herbe y est tondue et que
Je froid commence à s’y faire sentir. Nous sommes
d’ailleurs dans une région élevée où les arbres, même les sapins rabougris, ne croissent plus ; où l'on trouve pour toute végétation de l’herbe, et quelques touffes de gentiane et de fleurs sauvages.
Malgré l'air froid et la brume, car nous sommes ici tantôt au milieu tantôt au-dessus des nuages, la rapidité de la marche et les aspérités du chemin nous ont échauffés, Il faut donc, pour prendre un peu de repos, ‘ entrer dans le seul châlet encore occupé. On nous y fait asseoir sur des bancs, on nous donne des écuelles de petit lait enlevé au chaudron d’airain, où le maître du châlet brasse lentement la matière première d'un énorme fromage de Gruyère; on nous arme de cuillers de bois, on trempe le pain de Savoie dans le succulent breuvage, et :n avant l'appétit!
Pendant ce temps, les vaches réunis autour du châlet pour “ prendre une collation,” nous régalent d'un concert assourdissant, agitant leurs sonnettes avec tout l'entrain d’une fanfare de collégiens (soit dit sans malice.) Elles sont sifières de leurs instruments, et si jalouses, dit-on, quand on les en prive, qu’il faut bien leur pardonner ce petit tintamarre de vanité.
I] est près de 4 heures, nous ne sommes qu'à michemin, et déjà je me sens brisé de fatigue. Je reprends cependant courage en songeant aux nombreux fidèles qui font à pied le pèlerinage à Sainte-Anne de Beaupré, et me voilà bientôt, leste comme une chèvre, gravissant le sentier qui longe les aiguilles de Megève. Puis nous atteignons la croix de pierre plantée au sommet du col de Véry, à 5949 pieds d'altitude.
Comme il fait bon trouver l'arbre du salut dans ces hauteurs solitaires, loin de l'atteinte sacrilège des impies, comine un phare pour guider le voyageur sur sa route pénible ! O crux, ave ! Comme il fait bon res-
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pirer dans ce pays catholique cet air pur de la foi, encore plus vivifiant que celui des montagnes! Partout on y rencontre la fermeté des croyances religieuses et la simplicité des mœurs des anciens jours. On sent que les ancêtres de ce peuple fort ont véeu sous la houlette bénie de saint François de Sales, et que ses courses apostoliques à travers ces pays abrupts ont fait fleurir la solitude et germer partout des monuments de foi.
Aussi nulle part ailleurs les chapelles et les croix ne sont aussi nombreuses. Il y en a au bord des routes, dans les plaines et sur les sommets escarpés, il y en a
” le long des précipices, sur le théâtre des accidents, pour
crier gare au voyageur, et l’inviter à réciter un De profundis pour l'âme du malheureux qui s'est broyé au fond de l’abîme. Il y en a à l'entrée des ponts d’une seule arche qui traversent les torrents, et on ylit cette légende inspirée par la foi et la charité: Dieu protège les passants !... O crux ave !
En quittant la croix de pierre, on jette un coup d'œil rapide sur le lac de la Girotte, car déjà le jour commence à baisser. Rien de gracieux, rien de pittoresque comme cette nappe d’eau carrée suspendue à michemin dans le flanc d'une montagne abrupte, à une hauteur de 5208 pieds. Vrai miroir d'argent, il réflète tour à tour l’azur du firmament, les couleurs sombres de la tempête et les teintes empourprées du soleil couchant, Un filet d’eau qui se précipite du haut du rocher des Enclaves alimente ce lac dont on ne connaît pas encore le fond, et un torrent bondissant avec un rugissement formidable par-dessus la muraille épaisse qui retient ses eaux, lui sert de décharge.
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Encore une dernière rampe à escalader et nous atteindrons le col qui sépare le pie de la Rosaletta de celui du mont Joly (7500 pieds.) Nous nous éloignons promptement d’un châlet hanté, où deux pèlerines surprises par la neige, passèrent, dit-on, la nuit en revenant de N.-D. de la Gorge. Couchées dans le fenil, elles furent éveillées plusieurs fois par des voix d’hommes, des heunissements de chevaux et des bruits de chaînes dans l'étage inférieur. Elles n’en conçurent aucune frayeur, croyant que c'étaient tout simplement les gens du châlet qui'étaient venus s'y abriter avec leurs bestiaux. Quelle ne fut pas leur surprise le lendemain matin de trouver l’étable vide, et autour du châlet pas la moindre piste sur la couche épaisse de neige tombée pendant la nuit. Depuis ce moment, les pèlerins n'y logen'; plus.
Tout à coup, au sommet de la montée, apparaissent à nos yeux éblouis les pics majestueux du Mont Blanc * couverts de neiges perpétuelles, avec leurs ravins comblés par des glaciers séculaires. Les rayons du soleil couchant commencent à colorer de mille teintes les cimes altières du roi des montagnes. En face de ce spectacle imposant, je me rappelai ces deux vers de Guiraud :
Avec leurs grands sommets, leurs neiges éternelles, Dans les jours d’été, que les Alpes sont belles !
* Le Mont Blanc, le plus haut sommet de l’Europe, s’élève à 14430 pieds au-dessus du niveau de la mer.
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8 et je compris mieux que jamais la grandeur du Dieu le tout-puissant qui a créé tant de merveilles pour raconter ns sa gloire à l’homme oublieux et insensé, .
ci Le soleil est déjà couché derrière les montagnes ail lorsque nous arrivons au bord du précipice, où il nous les faut descendre par les lacets d'un sentier étroit et péril- 108, leux, avant d'atteindre le terme de notre pèlerinage. nes Comment faire pour nous y engager au milieu des une ténèbres croissantes ? Les braves gens du châlet des ens Besoëns nous prêtent une lanterne borgne, charité que eurs nous récompensons par le don de quelques médailles nain bénites par notre Saint Père le Pape. Grande joie de ces pas bonnes âmes ! Puis, sous la protection de l’archange qui mbée guida sûrement les pas du jeune Tobie, nous commens ny çons la descente. Celui qui ouvre la marche tient aussi la lanterne, et se tourne à tous les trois ou quatre pas
ssent pour éclairer la route. Grâce à cette manœuvre fatigante, anc * le trajet s'accomplit heureusement, malgré les troncs avins d'arbres renversés qui barrent le passage, malgré les du racines qui croisent le sentier, malgré les mille détours bintes que fait la voie cupricieuse, malgré surtout le précipice de ce béant qui nous attend au premier faux pas. C’est l'affaire rs de d’une demi-heure en plein jour, et nous y avons mis près
de deux heures.
Arrivés sains et saufs au bord d’un torrent, nous discernons une lueur à travers le feuillage de la forêt. C’est la lampe du sanctuaire de Notre-Dame de la Gorge. C'est la lampe toujours pleine, toujours allumée de l'Hôte-Dieu des Tabernacles, qui attend ses convives à toute heure du jour et de la nuit, qui envoie ses servi-
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