‹ Pèlerinages d'outre-mer [microforme]Chapitre 16 sur 24 · partie du peuple retombée dans l'ignorance crasse de l'idolâtrie · texte numérisé non relu

partie du peuple retombée dans l'ignorance crasse de l'idolâtrie

des Deux-Siciles, à peu près à mi-chemin entre Rome et Naples. Elle se dresse majestueusement au sommet d'un mont calcaire de forme conique qui se relie aux Appennins des Abruzzes, et se trouve quasi isolée entre le Latium et cette Campagna Felix ou Campagne Heureuse tant chantée par les Romains.

L'origine de l’abbaye remonte au VIe siècle, puisque saint Benoit, le Patriarche des Moines d'Occident, vint la fonder en 529. Je ne parlerai pas ici de la vie

antérieure de l’illustre saint, ni des circonstances qui déterminèrent son départ de Subiaco. J'espère pouvoir, dans une future causerie, combler cette lacune, en racontant le pèlerinage que j'ai eu le honheur de faire, dans la semaine de Pâques, au berceau même dela famille Bénédictine. Il me suffit de rappeler que, obéissant à l'inspiration du ciel, saint Benoit quitta Subiaco et qu’il vint au Mont-Cassin sous la conduite de deux anges, accompagné de ces deux disciples bien-aimés Maur et Placide, et suivi de trois corbeaux qui recevaient leur nourriture de sa propre main.

La montagne était alors couronnée d’une de ces antiques constructions en grosses pierres cubiques, superposées sans ciment, et connues sous le nom de Cyclopéennes ou pélasgiques. Ces murs, dont il reste encore d’imposants vestiges, surtout dans le jardin de Sainte- Agathe, formaient l’Aræx, ou la citadelle de Casinum située au pied de la montagne. Au centre de la citadelle se trouvait un temple fameux dédié à Apollon, et bien que la chose nous paraisse incroyable, 500 ans après la mort de Jésus-Christ, deux siècles après la conversion de Constantin, quasi à la porte de Rome, l’idolâtrie régnaiït encore sur ces hauteurs. Janus, Vénus et Apollon avaient encore sur le Mont-Cassin des bois sacrés, des idoles et des adorateurs aveugles.

Saint Benoit, tout entier à sa mission providentielle,

. 8e mit à l'œuvre sur le champ. Aidé de ses disciples, il

prêcha la foi au peuple ignorant de Casinum et le convertit à la vraie foi. La statue d’Apollon fut abattue, et le temple du faux dieu, qui occupait l'emplacement de la basilique actuelle, fut converti en une église dédiée

au saint précurseur Jean-Baptiste. (C’est à çe travail apostolique que fait allusion l’illustre Dante, quand il fait dire à saint Benoit au Chant XXI du Paradis :

“Ce mont au flanc duquel est bâti Casinum fut habité à son sommet par un peuple trompé et mal disposé. C’est moi qui, le premier, ai porté en ce lieu le nom de celui qui fait luire sur la terre la sublime vérité. La grâce souveraine dont il m'a aidé à retiré les villes environnentes du culte impie qui séduisit le monde.”

De nombreux disciples, dont un des plusillustres fut Cassiodore, secrétaire du roi des Ostrogoths, accoururent de toutes parts se ranger sous la houlette du vénéré Patriarche. Il leur composa une règle capable de les conduire à la perfection : :le travail manuel, le chant et la lecture leur sont prescrits: triple précepte qui contient en germe la future grandeur de l'Ordre, et les immortels bienfaits qu'il devait conférer à la société. Saint Benoït passa le reste de sa vie a donner à ses enfants l'exemple de toutes les vertus, et lorsqu'il s’endormit dans le Seigneur, en l'an de grâce 543, on l'enterra à côté de sa sœur sainte Scholastique, à l’endroit même où se dressait jadis la statue d’Apollon renversée par son zèle, C’est là que le frère et la sœur, si dignes l’un de l'autre, dorment encore de leur glorieux sommeil en attendant le triomphe de la résurrection.

Saint Benoit, avant de mourir, avait eu la consolation de voir son ordre déjà répandu au loin, puisque saint Placide l’établit en Sicile en 537, et saint Maur en France, en 548. Il pouvait donc s'endormir en paix, puisqu'il avait élevé un boulevard contre la barbarie des siècles suivants, et créé des foyers de lumière et de

vérité pour éclairer l'humanité et confondre les noirs desseins du prince des ténèbres et de l'erreur.

Dès le principe, l’abbaye du Mont-Cassin fut richement dotée. Outre la montagne sur laquelle s'élève 12 monastère, et que le patricien Tertullus donna à saint Benoit, en même temps que son fils Placide, l'abbaye « devait aussi une villa à Aquinum à la générosité de Gordien, père de saint Grégoire-le-Grand. Mais cette prospérité excita la jalousie du monde, et la citadelle de Dieu, placée au sommet de cette montagne sainte par le vaillant capitaine de cette milice monastique, devait . soutenir la première les assauts de l'enfer, et lutter dans la longue suite des siècles contre les forces alliées de la barbarie et de l’impiété.

Saint Benoit était allé recevoir sa récompense au ciel vers le milieu du sixième siècle. Ce siècle ne touchait pas encore à son terme, que déjà s’accomplissait la ruine de son monastère qu'il avait prédite avant de mourir. Les Lombards s'emparèrent le l’abbaye, la saccagèrent et saint Bonitus, quatrième successeur de saint Benoit, mourut lapidé. Les religieux fugitifs, retirés à Rome sous le pape Pélage II, fondèrent à St-Jean de Latran ce monastère fameux d’où sortirent tant d'illustres personnages.,

L’Abbaye du Mont-Cassin ne se releva de ses ruines que 130 années plus tard, et le Pape Zacharie fit luimême la consécration de la basilique restaurée. C’est à l'abbé saint Pétronace de Brescia qu'était due cette résurrection. Aussi son gouvernement fut-il fertile en vocations monastiques. Le Patriarche Benoit, du haut

du ciel, bénissait et féco

contre l’œuvre de saint Benoît une Les Sarrasins, qui tant de fois firent laVageaient alors les côtes de l'Ital Après être venus, à S richesses dues à la Charlemagne et des Louis-le-Bon il Sauveur, situé

suffise de faire d'illustres person

Et voici d'abord le saint empereur d'Allemagne, Henri II, qui vient demander à saint Benoit sa guérison, et qu‘, plein de reconnaissance pour le miracle obtenu, n’est empêché que par la mort de revêtir l’habit monastique. La même année, saint Odilon, abbé de Cluny, visite le Mont-Cassin, et dans l'ivresse de sa joie, il donne à l’abbé le titre d'Abbé des abbés, confirmé plus tard par le pape Pascal II. Puis vient le règne de l'abbé Désiré ; tout renait, tout refleurit au monastère : la sainteté, les lettres, les sciences, les beaux arts, l’architecture.

En présence de saint Pierre Damien et de l’archidiacre Hildebrand, le pape Alexandre II vient consacrer l'église magnifiquement restaurée, et ornée par des sculpteurs et des artistes venus de toutes les parties de l'Italie, et même de Constantinople. Autour de la grande figure d’Alfanus, le chef de cette école célèbre, vient se grouper toute une phalange d’illustres écrivains: c'est l’élégant Oderisius, le savant Pandolfe, Aimé, l'historien des normands, Léon d’Ostie, Constantin l’Africain, un des hommes les plus doctes de son temps, fondateur de la célèbre école de médecine de Salerne, et qui compte parmi ses disciples Jean de Gaëte, plus tard pape sous le nom de Gélase. C’est encore sous l'administration de saint Désiré, que l'on voit arriver au Mont-Cassin, la mère du trop fameux Henri IV d'Allemagne, l’impératrice Agnès, qui passe six mois à prier au tombeau de saint Benoit ; puis Robert Guiscard, qui à chacune des victoires qu’il remporte, grâce à la protection de saint Benoit, envoie un don royal au monastère ; et enfin le grand pape Grégoire VII, qui meurt pour la justice à Salerne. Toutes

les qualités réunies de saint Désiré le désignaient à l'avance comme successeur de son,saint protecteur Grégoire, mais sa modestie le fit résister durant une année à l'offre de la tiare, qu’il ne porta ensuite qu’un an sous le nom de Victor III.

Puis un voile de tristesse assombrit l’histoire du Mont-Cassin. Roger, premier roi de Sicile, vient réparer, aux dépens du monastère, les brèches faites à son trésor par sa guerre impie contre le pape Inocent II, et Guillaume le Mauvais enchérit sur tant de sacrilèges en s'établissant dans l’abbaye, après en avoir expulsé les moines. Le XIIIe siècle ne fut pas plus heureux : Frédéric II d'Allemagne, remplit le monastère de soldats. Ce fut alors que l’Ange de l'Ecole, saint Thomas d'Aquin, âgé seulement de 15 ans, dut abandonner le noviciat de l'Albaneta, où, consacré à saint Benoit par ses purènts il étudiait depuis neuf ans la grammaire, les sciences, la philosophie.

Je passe sous silence le saccage du monastère par Louis de Hongrie, avec ses terribles bandes, “ ennemies de Dieu et de sa Miséricorde,” et le tremblement de terre de 1349, qui fit un amas de ruines de l’abbaye de saint Désiré. Après ce désastre, les moines réduits à habiter dans de misérables cabanes, furent blâmés par Boccace de l’état déplorable dans lequel se trouvait leur bibliothèque ! Au XVe siècle le royaume de Naples fut déchiré par des guerres cruelles, et le Mont-Cassin, encore une fois restauré, pris et repris, fut tour à tour occupé comme forteresse par les Angevins, les Aragonais, les Français et les Espagnols.

Ainsi pendant mille années d'existence, la célèbre abbaye avait eu à peine quelques jours de calme. Et pourtant, c'est au milieu de cette tourmente que la famille de saint Benoit avait à remplir sa mission providentielle, en sauvant des mains des barbares les trésors de l'antiquité pour les transmettre au monde moderne, Cette noble mission, qui oserait l’accuser de ne l’avoir pas noblement accomplie ?

Terminons cette longue et émouvante histoire par le récit du dernier pillage du Mont-Cassin. C’est aux républicains français de ’89, c'est aux sarrasins du 18e siècle, qu'était réservé le triste honneur de porter le dernier coup à l’œuvre de saint Benoit, en attendant le brigandage plus raffiné du gouvernement de Victor- Emmanuel, lequel s’est contenté de convertir en rentes de l'Etat les biens du monastère, de déclarer l’abbaye monument national, en un mot “de faire aux moines en les croquant beaucoup d’honneur. ”

Après avoir imposé une première rançon exorbitante et fait main basse complète sur les trésors de l'église, nos pères de la glorieuse république voulurent prélever un dernier butin qui n'existait plus. Les moines effrayés s’enfuirent dans la montagne, trois seulement eurent le courage de rester a leur poste. Ce furent le vénérable Jean Baptiste de Federici, le maître des novices, et le jeune Henri Gattola, parent du fameux historien du Mont-Cassin. Les républicains envahirent l'abbaye à main armée. En vain le moine Federici les conjure-t-il d’épargner les trésors historiques, en vain I: jeune Gattola,agenouillé devant lu porte de l’Archivtu les supplie-t-il de respecter ce sanctuaire de |

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qui compte 14 siècles d'existence. Un coup de sabre l'étend par terre baigné dans son sang. Les adorateurs de la déesse Raison déchirent les tableaux, les livres et les manuscrits, ces ignobles Vandales s'en servent pour faire la nuit leur infernale cuisine; puis ivres et repus, ils poussent le sacrilège jusqu'à se revêtir des ornements sacrés et à simuler par les cloîtres une procession de moines.

Il est 5 heures et demie du matin. La pleine lune éclaire nos pas, En route, vaillants pèlerins, et courage ! car “ici il vous faut monter, si votre jambe est bonne,” comme dit la muse populaire. À peu près une lieue et demie de zigzags par la route pierreuse tracée en 1590 par l'abbé Ruscelli d'Aragon, et vous atteindrez le terme de votre pèlerinage. Vous êtes à jeun, l'air de février est vif à cette heure matinale, et la montée vous épuise: mais vous allez vous remettre de tout cela en disant la messe au tombeau de saint Benoit. Puis, quelle vue charmante se découvre à mesure que vous vous élevez, et que la lune pâlissant fait place à la plus ravissante aurore ! Que d’imposants et touchants souvenirs tout le long du chemin, pour servir de points de méditation. Vous atteignez d’abord les ruines bien conservées d’un château féodal. C’est la Rocca Janula, ainsi appelée du temple de Janus qui en occupait jadis le site. Cette forteresse fut deux fois assiégée par Frédéric IL, et servit de

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prison à l’antipape Burdino. Puis vous rencontrez une suite de chapelles qui rappellent de pieux souvenirs. La première qui se présente est celle de saint Maur. Ici, diton, saint Benoit dit adieu à son cher disciple allant en France pour y fonder l’ordre naissant. Un second oratoire porte le nom de sainte Scholastique, et un troisième celui de sainte Croix. C’est dans cette dernière qu’une large pierre, servant de base à une statue de saint Benoit, porte l’emprunte d’une jambe de mulet.

* On raconte que la mule qui portait le saint fit en cet

endroit une chûte dont celui-ci ne ressentit aucun mal, et y laissa la marque de son pied en souvenir du fait. Entre la troisième chapelle et la dernière, on voit se dresser sur le bord du chemin une suite de croix. La première, érigée au sommet d’un rocher par un pieux Anglais, porte cette inscription en langue italienne: O notre Père qui êtes aux cieur, associez-nous l'Angleterre dans l'unité de la foi! L'abbé Tosti, qui dicta cette prière, désirait de son cœur d’apôtre le retour à la vraie foi des fils d’Albion déjà évangelisés par les fils de saint Benoit. On sait, cn effet, que saint Augustin, moine de S. Andrea della Valle à Rome, envoyé en Angleterre avec quelque compagnons par saint Grégoire-le-Grand y répandit le christianisme et devint plus tard archevêque de Canterbury. La troisième croix qui se dresse au beau milieu de la route, rappelle un des plus touchants souvenirs de la vie de saint Benoit.

Le paganisme régnait encore sur ces hauteurs, quand le grand Patriarche y vint pour la première fois. A la vue du temple de l’impure Vénus qui couronnait la petite colline voisine, le saint mit les deux genoux en

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