DANS LA FORÊT SOMBRE
Moi aussi, chers lecteurs, j'ai fait mon Pèlerinage RL en Suisse. a
Il n'a pas été aussi intéressant, et il ne sera pas } aussi bien raconté que celui du grand écrivain catholique, | Louis Veuillot. Un peu par dévotion, un peu par curio- Li sité, j'ai voulu voir, moi aussi, le fameux sanctuaire de : N.-D. des Ermites à Einsiedeln.
Je revenais d’un voyage en Hcilande et sur les
bords du Rhin. Entré en Suisse par Bâle, je volais en :
chemin de fer au milieu des sites pittoresques de ce pays enchanteur. Je contempluis avec étonnement les pics neigeux des Alpes, et quand j'étais seul, je fredonnais malgré moi les strophes si belles du poème Excelsior. Le poète y chante, sous l’allégorie d'un jeune homme audacieux qui gravit une montagne au sommet inaccessible, la persévérance du génie courageux qui triomphe de tous les obstacles .... Pourquoi Longfellow n'y a-t-il pas voulu également figurer la constance du chrétien, qui engagé dans la voie étroite et difficile qui mène au ciel, ne se laisse rebuter par rien, sachant'que le “royaume des c'eux souffre violence ?” Le chantre d'Evangéline aurait eu cette idée, que personne n’en eût été surpris, car son inspiration est souvent assez chrétienne pour être catholique.
Mais ceci me rappelle qu'entre. Zurich et Bâle je suis en plein pays hérétique et fanatique. Tout à l'air Calviniste dans cette ville de Zurich, avec ses clochers raides et aïgus, ses maisons blanchies, et cela, malgré le site ravissant que le ciel lui a donné, et le zèle des vaillants catholiques qui y combattent le bon combat,
C’est un samedi après-midi, jour consacré à Marie. Demain, je serai en peine pour sanctifier. le dimanche, et pour trouver une église que les vieux catholiques n’aient pas profanée.
Eloignons-nous donc de sette ville sectaire, de son atmosphère d’intolérance et de persécution, pour aller, comme saint Meinrad, prier dans la solitude.
La voie qui mène au Mont Etzel et à la “ Forêt Sombre ” est plus iacile et plus fréquentée qu'aux jours
où le saint quittait les hommes pour trouver Dieu seul. Le chemin de fer qui nous y conduit longe le beau lac de Zurich dans toute son étendue.
C'est un spectacle ravissant. Le ciel est pur, le soleil étincelant, les détails du paysage d’une netteté incomparable. A mesure que le chemin de fer gravit la montée, le lac se dessine sous mes pieds avec des couleurs plus tranchées.
Sa nappe se partage en zônes d’un vert brillant, ou d’un bleu ultra-marin, suivant qu'elle réflète dans le calme la voûte azurée du ciel, ou qu’une légère brise vient rider sa surface. Et les jolis hameaux de la Suisse, avec leurs maisons proprettés et leurs clochers élancés, s’y mirent comme des cygnes prêts à se plonger dans les eaux du lac, ou bien se groupent sur les collines de la rive opposée, comme de blancs agneaux au milieu des verts pâturages.
“ Enge ! Wallishofen ! Baendlikon ! Thalwyl ! Oberreiden ! Horgen ! Waeden schwyl !” crie successivement le conducteur du train, et le chemin monte toujours. On franchit la limite entre le canton de Zurich et celui de Schwytz.
— Bientôt après, la voie ferrée fait un détour, et s'engage dans une gorge dont les flancs sont boisés de sapins. Ce sont les abords et en même temps les vestiges de l’ancienne “ forêt sombre.” Le chemin côtoie ou traverse la Sihl, torrent dont les eaux impétueuses descendent eu bondissant de la montagne. Au confluent de la Sihl et du Biber, il y a un joli pont, et un village qui lui doit son nom Ge Biberbrück. Encore un détour de la rive, un funnel à passer, un torrent à franchir, et
nous sommes en face du plateau incliné ou s'élève, solennel et imposant, le monastère de Notre-Dame d:s Ermnites. Une petite ville très florissante occupe l'espace qui sépare la gare du monastère.
Cette ville est toute catholique, malgré les influences assez importunes et parfois efficaces de Zurich, sa fanatique voisine, ce qui n'empêche pas l’industrie d'y prospérer. Ici est le berceau et le centre d'opérations de la grande maison Benziger, dont les succursales à New-York, à St. Louis et à Cincinnati, ont tant contribué à la diffusion de la saine littérature dans les Etats-Unis d'Amérique.
Mais avant de visiter en pieux pèlerin tous ces lieux sanctifiés par les merveilles de la puissance de Marie et les vertus de son glorieux serviteur, il nous faut connaître un peu sa vie et les circonstances de son arrivée dans ce lieu désert. Il nous faut voir l'origine de ce pèlerinage aujourd’hui si célèbre.
Meinrad, c'est le nom du saint ermite, appartenait à la noble famille des Hohenzollern, celle même à qui le puissant Empire Allemand doit aujourd’hui ses souverains. Elevé dans le monastère bénédictin de Reichenau, il y acquit bientôt un haut degré de science et de sainteté, Après avoir travaillé à l'instruction de ses frères et au salut des âmes, il résolut de quitter la vie commune pour converser seul avec Dieu dans la solitude. ‘“ L'amour divin qui brûlait dans son cœur l'entraînait toujours, dit un historien, toujours vers la solitude ; car plus on s'éloigne du siècle, plus on se rapproche de Dieu.”
Je laisse la parole aux vieilles chroniques pour vous esquisser la vie du serviteur de Dieu et de sa sainte Mère.
“ Bollingen, où enseignait alors Meinrad, était sur les bords du lac de Zurich Meinrad soupirait après les montagnes de la rive opposée, À une distance de deux lieues en aval du lac, il voyait s'élever le Mont Etzel, couvert de sombres et épaisses forêts.
Souvent, de sa cellule, il laissait errer avec avidité ses regards sur cet horizon bleuâtre et sur ces cîmes qui lui offraient la solitude. Agé de trente-et-un ans, il s'y retira, n’emportant avec lui qu'un missel, un homéliaire, la règle de saint Benoit, et les œuvres du moine Cassien,
À ses pieds et devant lui, le lac de Zurich, dont les eaux étincelaient au soleil ; derrière lui, la ténébreuse | horreur de la forêt ; plus loin, de hautes montagnes bleues et blanches ; puis des glaciers se perdant dans les nues, et enfin, autour de lui, un silence solonnel, interrompu seulement par le cri lointain de quelque animal sauvage, ou le craquement subit d'un vieux sapin agité par le vent.
Dans une cabane de branches touffues qu’il entrelaça de ses mains, il vécut là sept ans, “ comme dans un paradis, conversant sans cesse avec Dieu et les anges,”
Au bout de ce temps, il gémit de voir que son ermitage était devenu un véritable pèlerinage, tant on y accourait de toutes parts pour profiter des lumières de ses sages conseils. C'était la vérification 41 nom prophétique qu'il avait reçu au baptême, car Meinrad
ne te es ee rene
ou Meginrard, en vieille langue allemande, doit signifier excellent conseil.
“ Derrière l’Etzel, poursuit la chronique, s'étendait une immense forêt qui lui semblait inaccessible ; il résolut d'y cacher sa nouvelle demeure. En descendant vers une petite rivière qui, après mille détours dans la forêt, vient couler doucement dans une vallée agréable, Meinrad aperçrut sur une branche de sapin un nid de corbeaux. Il y trouva deux petits qu'il adopta comme compagnons de sa solitude, imitant en cela son bienheureux Père saint Benoit, suivi par des corbeaux de Subiaco au Mont-Cassin.
Il se bâtit, là aussi, une cabane avec une modeste chapelle, où il plaça une r'adone vénérée.
C'était la première fois que la voix d’un chrétien priait dans cette vallée déserte. Or, on sait que, depuis la
‘chûte d'Adam, la terre maudite à été livrée aux démons,
dont l'empire ne cède qu’à celui de Jésus-Christ. Dès que Jésus paraît, ils fuient, mais avec des cris de rage.
Il leur fallut donc abandonner cette forêt, où Meinrad introduisait le Christianisme. Mais ils luttèrent d'abord contre lui.
Un jour qu'il était en prière, leur bande noire l'environne si épaisse qu'il ne voit plus la clarté du soleil. Ils profèrent à ses oreilles les plus terribles menaces ; ils tourbillonnent autour de lui et prennent les poses les plus effrayantes ; ils revêtent des formes épouvantables. Ils font un tel fracas qu’il semble que toute la forêt va s’abattre, que tors les arbres sont soulevés par une main invisible et vont écraser le
pauvre ermite sans défense. Lui, reste calme, intrépide, et prie. Un ange alors, d'un seul geste, repousse dans : l'enfer ces esprits malins, et le visage radieux, il sourit à Meinrad, et le comble de consolations.
Depuis ce jour, la solitude de notre saint lui fut doublement chère, puisque le Seigneur lui-même semblait l’avoir consacrée. Sa cellule était à ses yeux la demeure la plus belle, la plus agréable du monde ; c'était une porte du ciel inconnue au reste des hommes.
Soit qu'ilse prosternât la face contre terre pour adorer son souverain Maître, soit qu'il se promenât dans son étroit vallon, livré à de saintes méditations, soit qu’il s’assît au seuil de sa cabane, un livre pieux sur les genoux, tandis que ses deux corbeaux se jouaient autour de lui, et venaient se poser familièrement sur ses épaules, Meinrad était heureux.
D'ailleurs il exerçait sur la nature l'empire souverain que le premier homme avait avant sa déchéance. Au moindre signe de sa main, les aigles et les ours accouraient pleins de douceur auprès de lui, ou ils se retiraient pour ne point troubler ses prières.
L'hiver, lorsque sa cabane était ensevelie dans les neiges, et que d’épais glaçons fermaient sa porte, la vie que son âme puisait dans une union étroite avec Dieu rejaillissait sur le corps et le réchauffait. Après cette espèce de nuit et de sommeil, avec quelle joie il sortait pour admirer la puissance de Dieu dans le réveil de la nature! Avec quel bonheur il unissait ses actions de grâces à l'hymne que chaque créature chante toujours, mäis plus joyeuse en ce temps, à son Créateur !
Quand les roches grises du Mythen et les glaciers du Glarnisch commençaient à s’illuminer des premiers rayons du soleil, quand les feuilles humides frissonnaient sous l’haleine du matin, la voix du solitaire s'élevait grave et sainte dans le silence. Aussitôt lui répondaïent le merle caché dans les sapins, le pinson perché sur la cime des hêtres, le rouge-gorge se balançant sur la branche du mélèze, et pendant que ce pur concert s'élevait vers le ciel, chaque plante offrait ses parfums, encensait Dieu de ses vapeurs embaumées. ”
Mais sa retraite est enfin découverte. Les visiteurs accourent. On l’accable de présents. La princesse Hildegarde, abbesse d’un couvent de Zurich, lui fait construire une chapelle, et lui donne la statue de lu Vierge, la même Zmage miraculeuse qu'on y vénère aujourd’hui. Telle fut l'origine du très-célèbre pèlerinage de Notre- Dame d’Einsiedeln, où depuis plus de mille ans on offre à Marie tant de vœux, de prières et de larmes, où les aveugles, les paralytiques, les estropiés et les malades en si grand nombre ont été soulagés.
Il y avait vingt-cinq ans que Meinrad se préparait à la mort dans cette solitude, quand deux brigands, le croyant possesseur de riches trésors, et ne sachant pas qu’il donnait tout aux pauvres à mesure qu'il recevait quelque chose, résolurent d’attenter à sa vie.
A leur approche, les deux corbeaux, comme avertis du danger qui menaçait leur maître, firent entendre dés cris perçants, et se mirent à voltiger autour de la cabane, avec tous les signes de la frayeur.
Le saint, suivant sa pieuse coutume, avait passé
. une grande partie de la matinée en prières et en méditations. Il avait célébré la messe devant l'image de la Vierge, et Dieu lui avait révélé que le moment de sa mort était venue. Alors il prit lé corps de Jésus-Christ comme le viatique du mourant, et, dans une sainte extase, il remercia Dieu de la grâce qu'il lui accordait ; il se récommanda à Marie et aux saints, puis il pria pour ses meurtriers.
Ceux-ci, pendant ce temps-là, le regardaient par une fente de la cloison. Ils frappèrent à la porte, Meinrad se leva, alla leur ouvrir, les reçut avec une bonté cordiale, et leur dit: “ Mes amis, si vous étiez venus plus tôt, vous auriez pu assister à la sainte messe. Entrez et priez Dieu et les saints de vous bénir. Venez dans ma cellule ; je partagerai avec vous les petites provisions que j'ai encore ; vous accomplirez ensuite le projet qui vous a amenés près de moi.”
Les bandits s’élancèrent dans la cellule de Meinrad pour l'y attendre. Il alla les y trouver, le sourire sur les lèvres. Puis, donnant à l’un son manteau, et à l’autre sa tunique : “ Recevez ceci, leur dit-il, comme souvenir de moi, et quand vos desseins seront accomplis, vous prendrez tout ce que vous voudrez. Je sais que vous êtes venus pour me mettre à mort. Quand vous m'aurez tué, placez ces deux cierges, que j'ai préparés exprès, l’un à ma tête, l’autre à mes pieds, et fuyez au plus vite pour n'être pas arrêtés par ceux qui viennent me voir et qui vous feraient expier votre crime.”
Insensibles à tant de bonté et de charité, les monstres saisissent le saint, et le frappent à coups redoublés
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de massue sur la tête. Meinrad tombe, respirant encore ; les meurtriers l’achèvent sans pitié.
Puis ils étendent son cadavre sur un lit d'herbes sèches au coin de Ja cellule, et plaçant l’un des cierges à la tête, ils vont allumer l’autre à la lampe de la chapelle, qui brûlait toujours à côté de l'autel. Quand ils revinrent à la cellule, le cierge qui avait été laissé sans flamme auprès du cadavre était allumé et brûlait avec une vive clarté. Une crainte subite les saisit et ils prennent précipitamment la fuite.
Les deux fidèles corbeaux se mettent à leur poursuite, et remplissent la forêt de leurs cris menaçants. Comme s'ils avaient eu pour missior de venger la mort de leur bienfaiteur, ils s’élançent sur la tête de ses meurtriers et tâchent de leur crever les yeux.
Un charpentier, ami de saint Meinrad, qui les voit passer, reconnait les deux corbeaux, et soupçonnant quelque malheur, il se rend en hâte chez le saint, pour n’y trouver que son cadavre ensanglanté. Il s’'empresse d'aller à Zurich informer l'autorité et faire saisir les meurtriers. Ceux-ci s'étant réfugiés dans une auberge, les impitoyables corbeaux avaient fini par y pénétrer, en se frayant un passage à travers les fenêtres, et il continuaient à harceler les deux criminels. Les deux malheureux sont saisis, et avouent leur crime qu'ils expient bientôt par le dernier supplice.
Le cœur de saint Meinrad fut déposé sur l’Etzel où il avait vécu sept ans, et son corps inhumé à Reichenau, où il reposa durant 178 ans, pour être transféré plus tard au sanctuaire de N. D. des Ermites, bâti durant cet
intervalle. Ses saintes reliques y sont vénérées encore maintenant. Son chef vénérable est placé sur l’autel de la Sainte chapelle.
— Le jour où je fais mon pèlerinage n’est pas un jour de fête spéciale. Pourtant, je suis en compagnie de nombreux pèlerins, venus de toutes les parties de la Suisse. On y voit toutes les variétés pittoresques du costume national, on y entend toutes les nuances de prononciation des langues, allemande, française et italienne, qui sont parlées dans le pays.
Et ne croyez pas que ces pèlerins viennent ici pour se divertir ou se reposer. Loin de là; ils viennent, la plupart après un trajet fatigant et pénible, mus par la foi en la puissante intercession de la sainte Vierge, pressés par le repentir et désireux de se réconcilier avec Dieu. Aussi, voyez avec quelle ferveur ils prient, ces bons pèlerins, dans la vaste nef de l’église conventuelle, et surtout dans la sainte chapelle et au pied de la statue miraculeuse. Ils récitent sans fin leur rosaire, priant à haute voix dans l’église, sauf aux heures des offices publics. Ils exposent simplement à Marie leurs nécessités, leurs épreuves, leurs espérances, et leur foi est si ardente que rarement ils partent sans avoir été exaucés, ou au moins soulagés et consolés.
— Profitons des dernières heures du jour pour visiter la belle église qui renferme aujourd’hui la cha-
pelle bâtie par le bienheureux Eberhard en mémoire du saint fondateur Meinrad. Cette église, commencée en 1721, ne fut terminée que récemment. La décoration en est aussi riche que variée. Enserrée dans le carré du monastère, elle est nécessairement éclairée par le haut. La lumière abondante qui y pénètre par une lanterne supérieure, ajoute un charme inéxprimable à la beauté de l’ornementation, et varie à l'infini les tons du coloris. Elle éclaire le beau tableau du muître-autel, l'Assomption de la Sainte Vierge, une de ces gracieuses compositions du peintre national Deschwanden. Rien ne me plait comme les tableaux de cet artiste. Il me semble avoir saisi le vrai caractère de l’art chrétien. Ses saints, et ses anges surtout, ne brillent pas par la perfection de leurs muscles, comme ceux de la Renuissance, mais en revanche, ils ont une grâce et une expression vraiment célestes. On voit que la lumière de la vision béatifique a lui sur leurs figures ravissantes, et on dirait que l'artiste lui-même a entrevu un coin du ciel. Qu'on me blâme, si l’on veut, mais je préfère cette école à celle plus renommée qui nous a laissé tant de nudités, au milieu de tant de chefs-d'œuvre.
— Un riche candelabre suspendu à la voûte de l'église est dû à la générosité du dernier empereur des Français, Napoléon III, qui fit ici sa première confession.
— Mais le crépuseule est déjà venu ; à demain la visite de la sœinte chapelle et de la madone miraculeuse. L'église et le monastère, situés sur une petite éminence de terrain, sont accessibles de deux côtés par une voie carrossable à pente douce, tandis qu'un
large escalier relie le plateau supérieur avec le plateau inférieur. C’est ici, au pied de l'escalier, que se dresse la fontaine alimentée par la source miraculeuse de saint Meinrad. Cette fontaine est ornée d’une belle statue de l’Immaculée Conception, surmontée par une élégante coupole. Vraie piscine de Bethsaïda, où les infirmes de tout genre vont puiser la force et la guérison. Eau plus généreuse que celle de la piscine Probatique, car plus puissante que le souffle de l'ange, la vertu de Marie l’a sanctifiée, non plus pour le soulagement d’un seul privilègié, mais pour la guérison de tous ceux qui l’invoquent avec confiance.
— En ce moment, un vent furieux balaye la grande place devant le monastère, et la nuit menace d'être orageuse. Elle le sera, en effet, mais on dort tranquille sous le regard de Marie, à l'ombre de son sanctuaire, dans cette forét sombre où la sainte vie de Meinrad a paralysé la puissance de Satan.
— Comme elles sonnent fort et haut les cloches magistrales de Notre Dame des Ermites! Quel carillon sonore vous font ces treize langues de bronze vibrant en cadence, pendant que la basse de cet orchestre, la grosse cloche de 120 quintaux, contraste par sa voix grave et sourde, avec les notes plus joyeuses de ses sœurs cadettes ! Quel concert harmonieux fait le ramage matinal de ces “oiseaux de la prière!” Car elles sont ravissantes à entendre ces belles cloches argentines de la Suisse, pays de cloches et de musique. Elles ont beau devancer le coq le plus vigilant pour interrompre brusquement votre sommeil de plomb. Elles ont beau vous chanter à tue-tête qu’il est trois heures et demie du
matin, et qu'une grand’'messe sera chantée à 4 heures, à la sainte chapelle. Leur mélodie douce et forte à la fois vous fait vite oublier le sommeil perdu et la lassitude ” de vos membres, pour ne songer qu’à la sanctification du dimanche, et aux exercices du pèlerinage.
L'église, la pénitencerie, vaste chapelle où l'on entend les confessions, et la sainte chapelle surtout, sont encombrées de pèlerins. Les messes se succèdent aux autels latéraux, séparés de la nef par un grillage de fer qui règne sur toute l'étendue des longs pans de l’église. Les communions y sont nombreuses, les prières ferventes. La dévotion vraiment édifiante de ces fidèles serviteurs de Marie réveille la foi, et console de l’indifférence et de l’impiété de tant de chrétiens infidèles.
Il est temps de vous dire en quelques mots l’histoire de cette swinte chapelle, qui se tient là à l'entrée et sous la voûte de l’eglise, comme un poussin sous l'aile de sa mère, ou plutôt comme une relique dans un précieux reliquaire ; car elle est comme enchâssée dans le riche édifice, comme la chapelle de la Portioncule à Assise, et la Sainte Maison à Lorette.
Les fresques d’une grande beauté qui décorent les parois extérieures de cette chapelle, représentent des scènes de la vie de saint Meïinrad et la consécration miraculeuse de cette maison de Dieu. Cinq fois, depuis sa fondation, le monastère et l’église ont été incendiés, et chaque fois, la sainte chapelle et l’image miraculeuse ont été préservées. Le teint de la Madone et de l'Enfant Jésus en ont souffert un peu, car leurs figures sont ‘“ noires quoique belles,” comme celles des saintes images
de Lorette, de Chartres, de Roe-Amadour, de Bétharam, et de plusieurs autres sanctuaires célèbres. Les uns attribuent cette coloration à la fumée de l'encens et des cierges qui brûlent constamment devant ces images vénérées, les autres, comme dans la cas de N.-D. des Ermites, croient y voir le souvenir des divers incendies auxquels elle a miraculeusement échappé.
— En entrant dans la sainte chapelle, soyons pénétrés d’une religieuse frayeur. “Otez les sandales de vos pieds, pourrait-on nous dire, comme le Seigneur à Moïse, car la terre que vous foulez est une terre sainte.” — Le front dans la poussière, adorons le Divin Sauveur dans le sacrement de sa présence réelle, dans ce lieu ou il est venu en personne. Oui ‘“ adorons-le, dans le lieu où ses pieds se sont posés.”
C'était en 948. Le saint Abbé Eberhard, qui avait terminé depuis deux ans l’église de N. D. des Ermites, voulut en faire faire la consécration. Il pria saint Conrad, évêque de Constance, de venir consacrer l’église, L'évêque arriva bientôt, acc ompagné du saint évêque d’Augsbourg, Ulric, et d'une foule de gentilshommes.
La veille du 14 septembre, jour fixé pour la consé- cration, Conrad et quelques religieux descendirent vers le milieu de la nuit dans l'église, et se mirent en prières. Tout-à-coup, ils virent Ja chapelle s’éclairer d’une lumière céleste, et Jésus-Christ lui-même, assisté des quatre évangélistes, célèbra à l'autel l'office de la Dédicace, Des anges répandaient mille parfums, à droite et à gauche du divin Pontife ; l’apôtre saint Pierre, et le pape saint Grégoire tenaient les insignes du pontificat ; devant l'autel était la sainte Mère de Dieu, entourée
d’une auréole de gloire. Un chœur d’anges, présidé par l'Archange Michel, fit retentir les voûtes de chants angéliques ; les saints Etienne et Laurent, les premiers qui aient honoré le diaconat par leur martyre, remplissaient les fonctions de leur ordre.
Conrad rapporte lui-même, dans un livre qu'il a laissé, que le texte du Sanctus fut ainsi modifié par les voix angéliques: Sanctus Deus in aul& gloriosæ Virginis, miserere nobis. Benedictus Maricæ Filius in œternum regnaturus qui venit. “ Prenez pitié de nous, Ô Dieu dont la sainteté se révèle dans le sanctuaire de la Vierge pleine de gloire. Béni soit le Fils de Marie qui vient ici établir à jamais son empire !”
Le saint évêque resta en prières jusqu’à la onzième heure du jour. On l'invite à commencer la cérémonie, et il raconte avec simplicité ce qu'il a vu et entendu. Mais les frères incrédules insistent auprès de lui pour l'engager à consacrer l’église. C’est alors qu'aux oreilles étonnées des spectateurs, retentit une voix inconnue qui répétait dans la langue de l'Eglise ces mots : “ Arrêtez, arrêtez, mou frère, la chapelle est divinement consacrée.”
L’authenticité de ce miracle fut constatée juridiquement par le pape Léon VIII, et confirmée par plusieurs de ses successeurs, qui prononcèrent l’anathème contre celui qui oserait entreprendre de consacrer cette chapelle, et déclarèrent celui qui la visiterait aux conditions requises, absous de coulpe et de peines.
— Vous voyez, cher lecteur, combien cet endroit est vénérable. Ne doit-on pas s'écrier en y entrant,
PÈLERINAGES D'OUTRE-MER par comme autrefo ants terrible : c'est niers porte du ciel.” plis-
is le Patriarche Jacob :
“Ce lieu est vraiment ici la maison d
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{arie Plusieurs souve Sanctuaire de Marie, sans Compter ceux lui payer le tribut de leurs hommages, lénaire, le vieil empereur d'Allemagne,
famille des Hohenzollern qui a donné Meinrad à l'Eglise,
s'y faisait représenter par un délégué Spécial, ‘et son fils y envoyait plus tard un riche présent.
rains ont enrichi de leurs
dons le qui sont venus Au jubilé milde cette même
ième Lonie, endu.
pour eilles le qui rêtez, con-
aridi- W pluhème
cette : con-
droit tr ant,
— Sur l'emplacement de l’ermitage de Meinrad s'élève aujourd’hui un superbe monastère bénédictin. Il forme un carré de 468 pieds de longueur sur 408 de largeur, avec quatre carrés ou jardins intérieurs, formés par quatre ailes reliant toutes les parties du monastère entre elles et avec l’église placée au centre. — Il y a là tout le complément de rigueur d’un couvent bénédictin : collège nombreux — bibliothèque — imprimerie, sans parler des cloîtres et des grandes salles conventuelles.
On y donne un cours classique et industriel -— La musique y est enseignée avec beaucoup de perfection, comme j'ai pu en juger par la messe ravissante chantée aujourd’hui à 9 heures par les élèves du collège st les moines bénédictins, avec accompagnement d'orchestre.
Louis Veuillot, racontant son pèlerinage à Notre- Dame des Ermites, fait prier tour à tour aux pieds de
la Madone les pèlerins de toute condition. Je me rappelle la prière du prêtre pour les ouailles que le bon Dieu lui a confiées. Je ne saurais mieux terminer mon pèlerinage qu’en la répétant sous le regard de Marie.
“ Sainte Vierge, lui dirai-je, priez pour ceux qui ont charge d’âmes : priez pour le pasteur et pour le troupeau. Que la pensée de mon Dieu et la vôtre, toujours présentes, m'inspirent la vigilance, la douceur, la charité. Faites que jamais je ne demande rien pour moi-même des avantages de ce monde ; gardez-moi de toutes fautes, afin que le père ne devienne pas un sujet de scandale aux enfants; donnez à ma voix l'accent qui console; que ma vie soit comme un feu dans les ténèbres, qui se consume pour éclairer et réchauffer les cœurs.
“ Portes du ciel, ouvrez-vous et laissez pleuvoir les bénédictions d'en haut sur la famille à qui Dieu m'a donné ; remplissez toutes ces âmes des douces vertus de la foi ; accordez-leur assez des biens de la terre pour attendre doucement le jour des biens éternels.”
Il était 4 heures de l'après-midi. Tous les moines étaient réunis dans la chapelle, suivant la pratique de tous les jours, pour y chanter sur un rhythme aussi mélodieux qu'original, le Salve Regina.
Bientôt leur voix s'est tue. La vaste nef rentre dans le silence. Mais les derniers mots de l’antienne retentissent toujours à mon oreille. Je les garde dans mon cœur comme un souvenir de mon pèlerinage :
O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria !