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Le Baudelaire de Féli Gautier

elles naissent enfin, ont une couleur, un relief, une séduction, une force inimitables.

S'il faut en croire ses propres récits, c'est comme excitant du cerveau, afin de pouvoir triompher d'une perpétuelle torpeur, que Lorrain s'adonna à l'éther. Il en abusa jusqu'à nécessiter son entrée dans une [ maison de santé. Et il ne se délivra jamais de cette habitude qui le conduisit à concevoir des héros : d'exception et à se confondre avec ces créations nées du délire : « Je suis un anormal et un fou, fait-il dire à M. de Phocas. Je n'ai jamais été que la proie d'ignobles instincts, et toutes les ordures des basses parties jde mon être, magnifiées par l'imagination, ont fait ! de mon existence une suite de cauchemars... Elles (les femmes) n'ont jamais été pour moi que des chairs à expérience, pas même à plaisir. Avide de sensations et d'analyses, je me documentais sur elles comme sur des pièces anatomiques, et aucune ne m'a donné la vibration attendue, parce que justement cette vibration, je l'épiais, embusqué dans ma nervosité comme dans un maquis, et qu'il n'y a pas de volupté savante, mais de la joie inconsciente et saine, et que j'ai gâché à plaisir ma vie en l'instrumentant au lieu de la vivre, et que les raffinements et les

recherches du rare conduisent fatalement à la décomposition et au Néant. »

Je pourrais multiplier les citations de ce genre. Elles abondent. Elles ont égaré l'opinion. Et il est permis de se demander à quel point Jean Lorrain, malgré son hyperesthésie réelle, ne Ta pas fait exprès. S'il se livrait en apparence à la plus crapuleuse débauche, il s'ingéniait à ne rien laisser ignorer de ses égarements et à provoquer lui-même le scandale. Il devinait trop bien, lorsque vêtu d'un frac impeccable et de linge éblouissant, il dissertait, au cours d'un dîner, avec une verve imagée, de l'art italien ou des primitifs, que la stupeur naissait dans l'esprit des convives, au souvenir des « bordées » de matelots, ou des « tournées » d'apaches auxquelles son nom était lié, pour ne pas éprouver une jouissance raffinée à savourer cette sensation, pour ne pas respirer cette atmosphère d'étonnement qu'il savait former autour de lui.

Puis l'écœurement le saisissait, le dégoût de luimême et de sa vie factice, et il s'évadait de sa prison bénévolement adoptée. Il voyageait. Et il a su voyager. Nul peintre n'a mieux traduit les langueurs orientales et les ciels d'Italie.

« 0 vous ! que tourmente la maladie de la beauté et qu'opprime l'unanime laideur de nos villes modernes, où les palais sont des banques et les églises des usines, fuyez l'anémie, la chlorose et le vice, pitoyable invention des âmes en détresse en connivence avec la faim. Fuyez toutes les boues raffinées des Londres d'alcool et des Paris de misère ; partez, allez vivre ailleurs. Je repars demain pour les Indes ; voulez-vous partir avec moi ? Je vous emmène ! Je n'ai plus ni obsessions ni cauchemars depuis que je vis ma vie, moi. » Ainsi s'exprime Lorrain à travers un de ses personnages, et il part, il nous donne la Dame Turque, les Heures d'Afrique, les Heures de Corse, qu'il est intéressant d'opposer à ces Poussières de Paris où le chroniqueur a analysé le boulevard jusque dans sa fange.

Aux heures où il s'éloignait du pilori où l'attachait son destin, il exprimait sa joie avec une béatitude d'écolier en vacances. Les lettres écrites par Lorrain à la veille des départs ou en cours de voyage mériteraient d'être recueillies. Il y éparpillait son âme avec une prodigalité joyeuse, et l'on y trouvait des phrases inattendues : « Je suis tout à fait bien. Je suis heureux 1 » Il disait en outre à sa mère : « Je

t'aime et je t'en veux de m'avoir donné cette nature sensuelle et vibrante qui me fait tant jouir et tant souffrir. C'est une harpe vivante que j'ai comme attachée au cœur. » Il dit aussi — littérateur avant . tout : « Garde ma lettre. Elle me servira comme impression, plus tard. » Gela fait penser au postscriptum de La Gournerie, dans Sapho : « Je relis ma lettre... il y a vraiment des choses pas mal; mets-la moi de côté, je pourrai m'en servir. »

Oran, Tlemcen, Alger, Tunis, l'Italie, la magie de l'Adriatique passent tour à tour dans ses livres et dans ses lettres. La hantise est oubliée. Elle le reprendra, impitoyablement, lorsqu'il reviendra à Paris, appelé par la nécessité des marchandages avec l'éditeur ou le directeur de journal. Nice sera sa dernière retraite. S'il s'en éloignait, vers la fin, c'était pour s'égarer dans les hauteurs avoisinantes. Encore n'y restait-il pas longtemps. « C'est à quinze cents mètres d'altitude, m'écrivait-il en 1905, dans cette montagne que vous savez si bien aimer, que votre lettre vient me joindre. J'y habite une maison forestière convertie en hôtel, où la laideur des pensionnaires est telle que j'en ai la fièvre; il faut dire que le Boréon est affreusement humide, étant tra-

versé et environné de torrents ; c'est la région des brouillards, cimes et nuées, tour à tour, selon l'heure, le décor et la forêt d'Hansel et Gretel ou du « trois » de la Valkùre. Je n'y reviendrai plus, j'y grelotte... Je vais descendre sur Châtel-Guyon où je suis condamné à faire une cure, puis je passerai par Genève et le Saint-Gothard et la divine Italie, dont l'art et la nature consolent de tout. Vérone, Vicence, Venise, Padoue, Rimini, Ravenne, Florence et Sienna. Peut-être reviendrai-je par la Corse pour voir l'île en or sous la rouille et la flamme de ses châtaigniers. J'aimerais vous y rencontrer dans la forêt de Valdoniello ou d'Aïtone entre Carghèse et Eviza... »

L'année suivante, il entreprenait une tournée de conférences dans le Midi et me racontait avec une indignation ravie que les Méridionaux l'avaient interrompu à maintes reprises pour lui demander de venir danser la matchiche sur scène avec Mrac Liane de Pougy t

«Votre bonne lettre est venue me rejoindre à Montpellier où je finissais une tournée de conférences, captif de guerre attelé au chariot de Thespis,

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tournée de conférences de Sainte Roulette1, tournée pénible et tourmentée grâce à un itinéraire ridicule de mon imprésario, où l'inconfort des hôtels plus que médiocres s'aggravait de l'incompréhension de foules si lourdememt méridionales (oh ! ces gens du Languedoc, où le laurier d'Italie et l'ardeur sarrasine ont oublié de mettre la grâce corse), si lourdement incompréhensibles que dans la plupart des villes ils m'ont pris pour un acteur et qu'à Nîmes, entre autres, ils m'ont réclamé sur scène, moi et Mlle de Pougy..., pour y danser la Matchiche ! « Il n'y a pas que Napoléon qui ait sa légende. * »

Cette légende le poursuivait partout, et il n'en était pas mécontent, malgré ses feintes fureurs. Lorsqu'il comprit soudain que la maladie l'étreignait pour ne plus le lâcher, il devint sombre, et le ton de ses lettres se fit morne : « Vous vous méprenez sur les causes de mes ennuis, ma santé seule me préoccupe et me désespère intensément, «les

1. Sainte Roulette, 3 actes en collaboration avec Gustave Coquiot, représentés pour la première fois au Théâtre Molière en 1905.

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