‹ PèlerinagesChapitre 9 sur 24 · Les Voluptueux et les Hommes d'action. Ollendorff · texte numérisé non relu

Les Voluptueux et les Hommes d'action. Ollendorff

été égalée.) Certes, il fut surtout cela, et cette épithète le définit à merveille. Mais le fait caractéristique qui m'a davantage frappé chez Jean Lorrain, c'est qu'il s'est efforcé de reproduire les sensations des êtres exceptionnels qu'il recherchait, après les avoir éprouvées lui-même. Phénomène de mimétisme intellectuel, manie de névrosé, supplice inévitable de damné contraint de refléter les grimaces ou les tortures, ou plus simplement faiblesse de malade, prompt à s'assimiler les pires instincts comme les plus perfides littératures. Il s'est usé à percevoir, à ressentir, à traduire. Il ne l'a pas fait volontairement. Son naturel reprenait le dessus lorsqu'il tentait de s'évader d'un mal qui le possédait. C'est le voyageur, amoureux d'horizons, de verdures et d'océans qui est l'authentique Jean Lorrain. Et les pages de celui-ci peuvent être mises en parallèle avec les pages de l'autre. Mais sa dualité le rend plus difficile à « situer » et à dépeindre.

L'affinité secrète qui lie Lorrain à Villiers, à Edgar Poë, à Baudelaire, à Quincey est extraordinaire. En étudiant ces écrivains unis par les mêmes préoccupations, on est surpris de leur trouver tant de points de contact dans le désordre, l'excès, la folie du

macabre. Il y aurait un livre bien singulier à faire pour quiconque voudrait rechercher les ressemblances entre ceux-ci et quelques autres depuis Nerval jusqu'à Huysmans, Schwob, RollinatetTailhade. Même souci d'élégance, de dandysme, élans pareils. Que l'on relise les pages de Théophile Gautier sur les paradis artificiels et les phrases d'un biographe de Baudelaire. « Il voudrait tant goûter les voluptés de l'anéantissement ; en vain il demande l'oubli aux fumées de l'ivresse ; le laudanum, le haschich, il les essaie. La Révolte s'empare de lui ; il voit rouge et du sang lui gicle au front.1 » Chez tous ces imaginatifs, le rêve était si puissant que sa réalisation matérielle devenait une sorte de souffrance. Devant le « papier que sa blancheur défend », Mallarmé hésite, Baudelaire s'enfuit, Villiers flâne, Lorrain s'enivre d'éther. La paresse et l'irrégularité sont les caractéristiques de ces bohèmes torturés. Aucun d'eux ne tient ses promesses, aucun d'eux ne sait être « régulier » dans le labeur, ce qui leur vaut d'être incompris des formidables travailleurs comme Zola. Mais leur sensibilité s'aiguise, et leurs œuvres, quand

Page 1