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Lettres inédites, de 1904 à

je la quitte en avril : ce perron de marbre et ce verger presque sicilien, qui avait 3000 mètres et descendait vers la mer, tantôt cimetière d'Orient avec ses allées de cyprès, tantôt demi-bois sacré, vont être vendus, rasés, détruits pour faire place à des docks !... La civilisation, le commerce ! Ce coin perdu du vieux port, au pied du Mont-Boron, où j'aurai vécu cinq années de ma vie, est déjà du néant, du passé — et cela est peut-être intéressant à dire qu'avec la civilisation moderne il n'y a plus un coin de rêve où un artiste puisse poser la tête avec sécurité. Et cette propriété était une des plus anciennes de Nice : elle datait de bien avant l'annexion de Nice à la France ! Pour les photographies d'intérieur, je vous donnerai tous les détails complémentaires que vous désirerez. Sachez seulement que tous les meubles sont anciens, ou de famille, ou lentement collectionnés et acquis par moi tant en Italie qu'en Provence, en Allemagne et à Paris... car les ; bibelots et les voyages, voilà mes seuls plaisirs. Les objets blancs y dominent : vieux Sèvres, vieux Saxe, vieux Japon ou vieux Chine, vieux Berlin et i Cappo di Monte, faïences chères à toute l'Italie et à la Corse, car le croirait-on ? le blanc est ma couleur

favorite, surtout en objets. Dernier détail, si cela peut vous intéresser : la chambre à coucher est tendue de jaune paille — et les tentures sont en toile de Jouy mauve, tentures anciennes. Le cabinet de travail en vieille étoffe fauve et rose et en vieilles tapisseries obtenues pour un morceau de pain à Paris au moment du Krack : une des meilleures opérations que j'aie faites de ma vie... »

Tel fut le cadre où s'écoulèrent les dernières années du poète de l'Ombre ardente. Mme Aurel, artistement, fidèlement, a retracé la vie de Jean Lorrain sur la Riviera, la Riviera des veglione et des carnavals que nul mieux que lui n'a su décrire. Le reste de son existence le montre débarrassé de la défroque anecdotique sous deux aspects principaux : le chroniqueur et le romancier.

Jean Lorrain fut un journaliste exceptionnel, un chroniqueur unique qu'aucun de ses imitateurs n'a pu faire oublier. Ses Pall Mail Semaine, signés Raitif de la Bretonne, forment un surprenant raccourci de la vie parisienne, ou plus exactement résument les aspects les plus divers d'un tableau de Paris, tableau compris à la manière futuriste, où les images se chevauchent pour figurer la continuité

du mouvement. Aucun plan, aucune discipline n'ont entravé la marche de l'observateur en promenade à travers des milieux disparates. Lorrain sort de

j l'Exposition universelle pour se rendre à quelque vernissage, il abandonne un salon de peinture pour

i assister à un bal costumé. De là, il ira chez un ciseleur pour finir la soirée chez une actrice célèbre. Certains jours, sa fantaisie le dirigera vers des

! quartiers inavouables d'où il rapportera une vision

, farouche et terrible qu'il racontera entre le récit d'un five o'clock de snobs ou la description d'une grande première. Cet ensemble chatoyant, grouillant, bigarré, il l'émaillera de remarques nettes, incisives, de jugements féroces, de potins insidieux, de portraits à l'eau forte ou de louanges à l'adresse d'un jeune écrivain ignoré, d'un comédien qu'il lance ou d'un peintre qu'il révèle. Il s'est fait de la sorte beaucoup d'ennemis. Il eut des duels et se battit avec courage. Il dissémina des dons précieux d'analyste et connut aussi la gloire la plus périlleuse. Cette gloire faillit être éphémère s'il n'avait réussi à réaliser, malgré la sujétion de sa tâche quotidienne, quelques œuvres trop rapides mais solides. Sonyeuse, M. de Phocas, le Vice

errant, s'ils cessent de séduire un jour le grand public, trouveront toujours place auprès des livres de Grébillon fils dans F« enfer » des bibliothèques. Ce sont des « nouvelles » impérissables. Pour être juste, il faudrait sauver également Propos d'âmes simples, le Crime des Riches, Fards et Poisons, Ellen et tant d'autres croquis définitifs. Mais M. de Bougrelon demeurera son chef-d'œuvre. A vrai dire, chaque nouveau volume qu'il publiait apportait une sorte de déception. Cependant les contes qui le composaient atteignaient souvent la perfection. Le regret venait de ce que Ton comprenait trop bien, à les lire, le romancier que Lorrain eût pu être, et ses amis, oublieux du labeur immense et lassant auquel le contraignait le souci de vivre, lui en ont longtemps voulu de ne pas avoir été ce romancier-là. Un seul des contes qui forment l'« Ecole des Vieilles Femmes » aurait fourni le sujet d'un roman digne de Balzac. Mais les difficultés de la vie l'ont obligé à demeurer journaliste malgré lui. Faut-il le déplorer ? N'eût-il pas renoncé, par lassitude, à la littérature, comme il l'a prétendu lui-même ; ne se fût-il pas enseveli dans un repos résigné, presque découragé, s'il ne lui avait fallu continuer la bataille ?

Un livre incomplet, baroque, sans cohésion, nous a donné sa mesure. Ce livre, c'est la Maison Philibert, qui lui fut commandé, et où Lorrain a dépassé Zola quelquefois par la vérité des évocations et toujours par la couleur et la souplesse du style. Le 23 mars 1905, il m'écrivait de Nice une longue lettre qui est une des plus sincères confidences qui furent faites par un artiste sur soi-même et sur ses ambitions :

t Comme je suis de votre avis, mon cher ami, et comme j'aimerais à composer et à écrire les romans, ou tout au moins le roman que je sens en moi ! J'ai trop aimé la Vie, la Lumière et la Mer, la liberté avant tout, et pour vivre ma vie j'ai accepté les hâtives et les atroces besognes de la copie à jour fixe. J'avais des besoins de sensations et de nouveautés qui nécessitaient la mensualité fixe, non l'argent de poche que je n'avais pas. J'ai été un voluptueux avant d'être un écrivain, tout cela je le sens et le déplore comme vous..., mais je crois être enfin sorti de cette impasse, je crois avoir rompu mes chaînes et travaille à conquérir la liberté nécessaire à l'éclosien d'une œuvre. Avec quel cri de joie et de soulagement je m'échapperai du bagne de la copie et du

journalisme î Vous ne vous imaginez pas de quelles couleuvres on y a nourri ce que vous voulez bien appeler mon talent. Non, La Maison Philibert n'est pas de moi le livre que j'aime. La Maison Philibert a été commandée. En l'écrivant, j'ai fait œuvre de pensionnaire de la Maison L...

« Merci d'avoir aimé mon Ecole des Vieilles Femmes. C'est avec Fards et Poisons, le livre de moi que j'aime le mieux, c'est, vous l'avez deviné, le miroir même de ma tristesse, non, de ma mélancolie attristée... mais ne me reprochez pas d'aimer la Méditerranée. Je ne suis à Nice que faute de ne pouvoir habiter la Corse ou la Sicile trop lointaines... et ma vraie patrie est l'Italie divine ou la Grèce lumineuse ou plus divine encore. »

Quoi de plus émouvant que cet aveu ! Avec quelle mélancolie, à son déclin, cet artiste sensible, cet observateur doué des qualités les plus rares, n'a-t-il pas rêvé d'accomplir enfin cette œuvre définitive qu'il ébaucha toute sa vie, qu'il manqua sans cesse par trop de hâte, et qu'il ne put jamais écrire f

JEAN MOREAS

Le seul homme actuellement doué du privilège d'écrire le beau vers français est Jean Moréas.

René Boylesve (1896).

Lorsqu'après dîner on entrait au café Vachette, on apercevait, toujours à la même table, Jean Moréas, le visage grave et ennuyé. Auprès de lui se tenaient ses fidèles : Ernest Gaubert, Baragnon, Antoine Albalat, Fréjaville, Tudesq, d'autres encore, qui écoutaient respectueusement les paroles du Maître. Un garçon venait apporter la consommation demandée. Moréas l'observait avec une curiosité I singulière, comme s'il le voyait pour la première : fois, et déclarait d'un ton désenchanté : « Ce garçon est sinistre f » C'était son mot ; le jour lui semblait sinistre, ses repas sinistres, les passants sinistres, sinistre aussi l'atmosphère de ce café où il venait s'asseoir pour fuir la solitude et cette tristesse qu'il semblait emporter avec lui...

Tandis que ses amis jouaient aux cartes ou aux dames, il paraissait juger les coups avec intérêt et, lorsqu'un des joueurs s'attendait à une louange de sa part, il était tout surpris de l'entendre dire : « Savez-vous que Dupont est un vrai poète?» Et il discourait soudain sur l'œuvre du chantre des « grands bœufs ». Ainsi, en tous temps et quel que fût l'endroit où il se trouvât, Moréas n'était occupé que de poésie. Il citait les auteurs qu'il aimait : Malherbe, Ronsard, Racine, La Fontaine. Sa voix chantante donnait au vers un rythme large, une ampleur souveraine. Il ajoutait : « Voilà qui est beau ! », puis il rajustait son monocle, lissait sa moustache et haussait l'épaule droite dans un geste qui lui était familier. Alors, les joueurs abandonnaient les cartes et le damier, et profitaient en silence des leçons de ce grand artiste.

Il rêvait tout haut, pour lui seul peut-être, et jugeait les livres et les écrivains d'un mot définitif et brusque. Ceux qui l'ont entendu n'oublieront jamais ce cours de littérature, cette vision rapide et magnifique qu'il savait suggérer de notre passé d'art et qui évoquait ces panoramas immenses contemplés d'un sommet où l'on ne distingue que des cimes.

JEAN MORÉAS lit

Il ne s'en allait que fort tard, entraînant quelque compagnon, docile ou enthousiaste, et il commençait à errer par les rues du Quartier-Latin, indécis, inquiet, comme s'il redoutait de se retrouver trop vite chez lui, seul avec lui-même. C'est alors qu'il déclamait lyriquement les vers écrits la veille, ceux qu'il avait conçus devant un paysage nocturne ou à l'heure mélancolique de l'aube parisienne. Si son auditeur le quittait, il continuait sa marche fiévreuse, insoucieux du froid, du vent et de la pluie, et commençait doucement à travailler. Ses pas le conduisaient parfois dans des quartiers ignorés. Il revenait, au petit jour, mâchonnant un éternel cigare, grelottant, exténué, mais ayant rimé des strophes admirables :

Le coq chante, là-bas; un faible jour tranquille

Blanchit autour de moi; Une dernière flamme aux portes de la ville

Brille au mur de l'octroi.

0 mon second berceau, Paris, tu dors encore

Quand je suis éveillé, Et que j'entends le pouls de mon grand cœur sonore

Sombre et dépareillé.

Que veut-il, que veut-il, ce cœur, malgré la cendre

Du temps, malgré les maux, Pense-Ml reverdir, comme la tige tendre

Se couvre de rameaux ?

Jean Moréas naquit à Athènes, le 13 avril 1856.

«Je m'estime en mon art, disait -il, deux fois Français, étant né Grec, car, à la vérité, le brandon de poésie que la France — qui m'apprit à chanter — porte aujourd'hui avec tant d'éclat, elle le tient de Rome, laquelle le tenait de la Grèce immortelle qui me donna naissance. * » Son vrai nom était Papadiamantopoulos, et M. Félix Fénéon affirme qu'il descend directement d'une famille de corsaires.* Durant son adolescence, il a beaucoup voyagé. Il a visité l'Allemagne, la Suisse et l'Italie et, après un court passage à Paris, il regagna Athènes. Mais Paris l'avait conquis. Il lui fallut y revenir. Déjà son esprit le parait de toutes les grâces : 3 « Paris, dit-il, doit savoir à quoi s'en tenir sur la beauté. Son ciel est un miracle de finesse; la Seine coule avec la simplicité d'un hexamètre homérique, et les bois de ses environs sont dignes de servir de sanctuain aux Muses et à la déesse vierge Diane, au manteai de pourpre, qui pare son épaule d'un carquois. »

1. Appendice de YEnquête sur l'Evolution littéraire, de Jule Huret.

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