PRÉCURSEURS
STÉPHANE MALLARME
A dire vrai, ce fut un saint. Les saints se font rares et j'ai bien peur de n'avoir connu que celui-là.
Henry Roujon.
C'est à l'heure d'un crépuscule d'automne et sous la pluie que j'ai entrepris ce pèlerinage vers la demeure du poète qui fut l'apôtre du mystère et de l'ombre...
Dans le salon simple, familier, j'attends avec un peu d'émotion... Sur une table il y a une grosse lampe à globe qui sème une clarté trouble, indécise, et je ne distingue rien des meubles, ni des livres, ni des toiles... Voici Mme Mallarmé : une figure presque hautaine, mais si triste, si éloquente, si torturée, et qui raconte une douleur profonde et tenace. La lumière frôle à peine ce visage et augmente son austérité, parce que les reflets noirs qui s'y jouent se font violents et noient les yeux invisibles.
Je parle, j'exprime mon désir de connaître mieux le héros qui vécut dans ce cadre, mais Mme Mallarmé s'étonne à l'idée qu'on puisse raconter un tel homme, que des générations ferventes ont sacré prince des lettres.
— Un si grand poète, dit-elle, si fabuleusement bon !...
Et c'est vrai, comment évoquer cet homme extraordinaire qui faisait dire à Rodin : « Combien de temps faudra-t-il à la nature pour refaire un cerveau pareil ? » Et nous restons parmi les objets de jadis à ne prononcer que des paroles vagues, d'une voix basse, comme on échange d'inutiles et vains regrets près des chambres funèbres.
Avec sa barbe courte, rude, pointue, son front vaste, ses yeux ardents, illuminés et tendres, ses oreilles hautes, Stéphane Mallarmé rappelait assez bien le Faune qu'il chanta. Resté presque pauvre, toujours simple et courtois, doux et modeste même dans la gloire, il cachait sans doute derrière son sourire la souffrance d'avoir entrevu seulement une œuvre merveilleuse et que vingt-cinq ans d'as-
sidu labeur ont préparée. Il était né d'honnêtes bourgeois plutôt hostiles à ses rêves, et il avait gardé cette douceur atavique, cette allure effacée et ponctuelle de ses pères bureaucrates.
A peine adolescent, isolé déjà, il partit pour Londres, et, donnant des leçons de français, étudiant la laDgue anglaise, il réussit à vivre. Muni d'un diplôme universitaire, il se résolut à enseigner l'anglais. C'est à Tournon qu'il commença, dans le demi-repos d'une vie médiocre et belle, à lire éperdûment les poètes. Les jeunes revues l'émurent, mais Baudelaire le captiva, lui ouvrit les horizons nouveaux vers lesquels son esprit fougueux devait s'élancer, sans savoir se borner aux formes établies, toujours loin, pour lui, de la seule Beauté. Il écrivit ses premiers poèmes, et l'on devine, à les relire, le désir de s'évader des conventions et de la vision commune :
Là chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Fuir ! là-bas fuir I Je sens que les oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieux I Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux, Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe, 0 nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe Sur le vide papier que sa blancheur défend, Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai 1 Steamer balançant ta mâture; Lève l'ancre pour une exotique nature ! Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs ! Et, peut-être, les mâts, invitant les orages, Sont-ils ceux que le vent penche sur les naufrages Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots... Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !
C'était encore un Mallarmé parnassien. Lorsqu'il vint à Pans porter ces essais à Catulle Mendès, qui dirigeait la Revue fantaisiste, il fut accueilli par ses aînés comme un égal, et Mendès lui voua depuis lors une amitié qui ne se démentit jamais. Mallarmé s'acheminait vers la gloire, et il serait aujourd'hui un poète universellement admiré, s'il ne s'était brusquement séparé du public.
Il devint un rêveur mystérieux, isolé, comme Villiers de FIsle-Adam. Il sembla vivre au centre d'un brouillard, et s'en réjouit. Ne fut-il pas un fumeur continuel pour mettre, disait-il, mi-ironique, mi-sérieux, de la fumée entre la foule et lui ? Mais les artistes surent distinguer ses traits affables et ses yeux clairs, lumineux de pensée ardente. Cependant que les parnassiens le reniaient après la lecture de l'Après-midi d'un Faune, la presse se
livrait à mille commentaires sur son « esthétique » et ses théories. Il fut représenté comme un mystificateur ou un fou. On citait ses proses avec des jugements apitoyés. Ainsi s'esclafiait-on devant les toiles de Manet que Mallarmé glorifiait déjà !
Mallarmé perfectionna son œuvre sans s'inquiéter des murmures, et produisit cette Traduction des poèmes d'Edgar Poe qui, seule, suffirait à vouer son nom à l'avenir. Une affinité secrète et son goût pour les lettres anglaises devaient le pousser à aimer le génial auteur des Contes.
Et Poë ne donnait-il pas cette formule de la poésie : « Il faut une quantité d'esprit suggestif, quelque chose comme un souterrain de pensée, non visible, indéfini. » Ah ! qu'il aima cette poésie, dont toute son existence il chercha l'expression véritable ! Il eût voulu la mêler à la vie, en orner les murs et jusqu'aux éventails
Dont le coup prisonnier recule L'horizon délicatement...
Il accepta le reproche d'obscurité qu'on ne manquait pas de lui faire. Il n'écrivait pour personne. Il y voyait un manque de pudeur, une sorte de
prostitution du cerveau qu'il nommait l'« exhibitionnisme » . Lorsque les journalistes vinrent lui demander le texte du discours qu'il prononça sur la tombe de Verlaine, le 10 janvier 1896, il ne consentit à le communiquer qu'après avoir raturé et changé un grand nombre de mots. C'est au restaurant du Père Lathuile qu'il fit ces corrections précieuses. A J.-H. Rosny aîné qui s'étonnait de le voir retoucher une page parfaite, il expliqua : « J'ajoute des hachures, je mets un peu d'ombre. » — « Et l'obscurité, disait-il, vient souvent de l'insuffisance du lecteur et non de celle du poète. Il doit y avoir énigme en poésie, et c'est le but de la littérature — il n'y en a pas d'autres — d'évoquer les objets... Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve... »
Ainsi s'étayaient les bases du symbolisme dont il fut sacré le maître. D'avoir été chef d'école, il se montra le premier surpris, presque ennuyé. Il se refusait à faire des adeptes, proclamant que la personnalité est le seul bien de l'artiste et que « le cas d'un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, est celui d'un homme qui s'isole pour sculpter
son propre tombeau. » Mais, naturellement, les jeunes vinrent à lui, apportèrent au Maître le tribut d'une admiration passionnée, et il les accueillit avec sa générosité souriante et sa grâce spirituelle.
Les illustres mardis de la rue de Rome unirent à ses côtés ce que la littérature comptait de jeunes écrivains. Mêlés aux vieux amis fidèles, aux Edouard Manet, Théodore de Banville, Degas, Monet, Whistler, Odilon Redon, Renoir, Rodin, les nouveaux venus écoutaient la parole abondante et souple de l'incomparable causeur. Une génération entière devait recueillir les pensées de Mallarmé et puiser en elles son audace. Henri de Régnier, Charles Morice, Edouard Dujardin, Stuart Merrill, Pierre Louys, André Lebey, Pierre Quillard, Remy de Gourmont, René Ghil, Ferdinand Hérold, Gustave Kahn, Camille Mauclair, Albert Mockel, Jean Moréas, Laforgue, Albert Samain, Francis Jammes, Louis Le Cardonnel, Sébastien -Charles Leconte, Paul Claudel, Victor Margueritte, Gabriel Mourey, Ernest Raynaud, P.-N. Roinard, Jean Royère, Saint- Pol Roux, Robert de Souza, Laurent Tailhade, Emile Verhaeren,Fontainas, Paul Fort, Paul Valéry, Vielé-Griffin, Jean de Tinan, furent les auditeurs
les plus reconnaissants et les plus attentifs. Dans la petite salle à manger enfumée où se courbaient dévotement les têtes, Mallarmé disait ses espoirs et sa foi en la grandeur d'une œuvre qu'il concevait si magnifique qu'elle semblait être ce livre merveilleux pour l'achèvement duquel « l'univers fut créé » .
Puis les fidèles récitaient leurs vers et attendaient l'approbation ou la critique. Car ces élèves volontaires disaient eux-mêmes qu'ils étaient « en première, en deuxième ou en troisième, chez Mallarmé », suivant la classe où les plaçaient les compliments du professeur. Une telle discipline n'existe plus guère de nos jours parmi les poètes, et le souvenir des cours mallarméens valait d'être commémoré. Edouard Dujardin eut cette idée touchante, et grâce à lui nous eûmes un jour reconstituées au Théâtre Antoine les délicates fêtes de l'esprit où revécut l'âme du Prince des poètes.
Car Mallarmé fut le second Prince. A la mort de Verlaine, le Congrès des Poètes fut réuni par les soins de La Plume, alors dirigée par Léon Deschamps. Les femmes écrivains, les collaborateurs des petites revues désignèrent Stéphane Mallarmé
pour « tenir le sceptre de la royauté poétique » . Jean Moréas vint en second lieu. Le titre de prince lui valut le respect dû à son orgueil. Ce respect, cette considération furent unanimes. On ne parlait point de Mallarmé sans s'incliner avec déférence. Moréas lui-même disait : « C'est un noble poète. » Il partageait la gloire de Villiers de l'Isle-Adam et de Verlaine. « Oh ! Mallarmé î quel cerveau ! * s'écriait Maeterlinck. Et Mendès en donnait cette jolie définition : « Mallarmé est ce qu'on appelle en classe un auteur difficile. » Il ajoutait : « Mais quel esprit élevé, ingénieux et pur et qui ne se trompe jamais ! »
Chez Mallarmé, la conception du style devint si haute, si inaccessible qu'il n'osa plus rien publier, et toutes les notes qu'il laissa — et parmi lesquelles se trouve la fin ftHérodiade — ne seront pas éditées. Ainsi le voulut-il.
Deux volumes nous restent qui contiennent: l'un, Les Fleurs, l'Apparition, Y Azur, le Guignon, les Fenêtres, Y Après-midi d'un Faune, ces poèmes considérés comme des chefs-d'œuvre; l'autre, la Pipe, Plainte d'Automne, ces proses d'un harmonieux rythme, et le Phénomène futur, la plus belle
ZU PELERINAGES
page peut-être de Mallarmé. Il n'est pas inutile de la reproduire :
« Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépitude, va, peut-être, partir avec les nuages ; les lambeaux de la pourpre usée des couchants déteignent dans une rivière dormant à l'horizon submergé de rayons et d'eau. Les arbres s'ennuient, et sous leur feuillage blanchi (de la poussière des temps plutôt que celle des chemins) monte la maison en toile du Montreur de choses passées. Maint réverbère attend le crépuscule et ravive les visages d'une malheureuse foule vaincue par la maladie immortelle et le péché des siècles, d'hommes près de leurs chétives complices enceintes des fruits misérables avec lesquels périra la terre. Dans le silence inquiet de tous les yeux suppliant là-bas le soleil qui, sous l'eau s'enfonce avec le désespoir d'un cri, voici le simple boniment : « Nulle enseigne ne vous régale du spectacle intérieur, car il n'est pas maintenant un peintre capable d'en donner une ombre triste. J'apporte vivante, et préservée à travers les ans par la science souveraine, une Femme d'autrefois. Quelque folie, originelle et naïve, une extase d'or, je ne sais quoi 1 par elle nommée sa chevelure, se
ploie avec la grâce des étoffes autour d'un visage qu'éclaire la nudité sanglante de ses lèvres. À la place du vêtement vain, elle a un corps ; et les yeux, semblables aux pierres rares, ne valent pas ce regard qui sort de sa chair heureuse ; des seins levés comme s'ils étaient pleins d'un lait éternel, la pointe vers le ciel, aux jambes lisses qui gardent le sel de la mer première. » Se rappelant leurs pauvres épouses, chauves, morbides et pleines d'horreur, les maris se pressent: elles aussi, par curiosité, mélancoliques, veulent voir.
t Quand tous auront contemplé la noble créature, vestige de quelque époque déjà maudite, les uns indifférents parce qu'ils n'auront pas eu la force de comprendre, mais d'autres navrés et la paupière humide de larmes résignées, se regarderont. Tandis que les poètes de ces temps, sentant se rallumer leurs yeux éteints, s'achemineront vers leur lampe, le cerveau ivre un instant d'une gloire confuse, hanté du Rythme et dans l'oubli d'exister à une époque qui survit à la Beauté. »
Ce dernier recueil fut intitulé par le poète, dans un accès de raillerie vis-à-vis de ceux qui le bafouaient, Divagations. Les deux volumes suffisent
à prolonger la gloire de Stéphane Mallarmé. Il savait d'ailleurs que la postérité lui rendrait justice comme à Verlaine. C'est sur la tombe de son prédécesseur qu'il s'écria : « La Mort, cependant, institue exprès cette dalle pour qu'un pas dorénavant puisse s'y affermir en vue de quelque explication ou de dissiper le malentendu. »
Sans attitude étudiée, sans emphase volontaire, il prit l'allure d'un prophète indulgent. S'il eut une doctrine, ce fut celle de l'absolutisme et, en vérité, il ne fit aucune concession, même pas à lui-même, dont l'exubérante nature exigeait la production. Et nous avons peut-être perdu, en ignorant ses causeries, les pensées les plus élevées et les seules propres à former le bréviaire de l'Art à la poursuite duquel tant de cerveaux se ruent.
Il eut une maison de campagne à Valvins, près de Fontainebleau, au bord de la Seine. C'est là qu'il vivait avec joie de courtes vacances. Il possédait une yole dont la voile blanche évolua longtemps sur le fleuve, capricieuse et tout éclairée d'un bon soleil. Les amis venaient le surprendre, l'accompagnaient dans ses promenades fantaisistes à travers la forêt ; Mallarmé paraissait alors plus simple, et ses
réparties gamines étonnaient, ravissaient chez un tel homme.
C'est là que la mort sournoise devait l'étreindre. Il fut terrassé par un spasme brusque, un étrange étouffement nerveux, comme si un poing l'eût serré à la gorge. La nouvelle se répandit et la foule des écrivains se précipita vers cette demeure où, dans la gaité des fleurs nouvelles, deux femmes pleuraient auprès d'un cadavre.
On sait ce que furent ces funérailles à travers un radieux paysage. Les compagnons de Mallarmé suivaient le cercueil sans cacher leurs larmes. Sur la tombe, Henry Roujon voulut dire au maître un éternel adieu, mais les sanglots l'interrompirent. Et toutes les mains se tendaient vers la dépouille de celui qui rêva d'un idéal si pur qu'il ouvrit un horizon à la pensée humaine.
— Oui, comment oser dire un si grand, un si noble poète?...
Mrae Mallarmé montrait par ses gestes désolés que sa vie ne serait plus qu'un long deuil. Et mon
regard contemplait maintenant à la muraille cette photographie de Nadar qui domina la couche mortuaire, un Mallarmé souriant et frileux, un Mallarmé énigmatique, dont les yeux fins et profonds vivaient d'une lumière lointaine...