Emile Zola. Documents littéraires. Faquelle, édit
banquet offert à Saint-Georges de Bouhélier, par
quelques camarades dont j'étais, un discours pour
célébrer son Maître. Il disait au dramaturge de
La Tragédie du Nouveau Christ : « Vous vous
lommez naturistes ; de mon temps, nous étions
naturalistes, mais c'est au fond la même chose, et
Sola est votre père... » Il restait à peu près seul
les légendaires Soirées de Médan; Guy de Mau-
>assant était mort, J.-K. Huysmans avait approuvé
e fameux Manifeste des Cinq qu'écrivit J.-H.
losny l'aîné et qui portait aussi les noms de Paul
largueritte , l Bonnetain , Guiches et Lucien
)escaves.2 Né lors de la publication de La Terre,
1. Paul Margueritte, revenant sur cet épisode, a écrit depuis, ins le Figaro : « Je ne connaissais pas Zola personnellement îand j'ai signé le Manifeste des Cinq. Ceci pour ne pas paraîe à vos yeux un transfuge de l'entourage de Médan. Je fréîentais un peu le grenier des Goncourt. En ce qui touche le anifeste lui-même, quand Zola eut écrit les admirables pages ■ la Débâcle, sur la charge de cavalerie de notre père à Sedan, saisis l'occasion de lui exprimer tous mes regrets d'avoir irticipé à un acte qui était, au point de vue littéraire, une auvaise action, excusable à peine par mon extrême jeunesse ùors. » Cf. Paul et Victor Margueritte, par Edmond Pilon, 06, Sansot, édit.
I. « C'est égal, disait plus tard Descaves, c'est tout de même maître, qui a droit au coup de chapeau, alors qu'il suffit m léger salut de la main, quand il s'agit d'Alexis. » Enquête r l'évolution littéraire. Jules Huret, Fasquelle, 1894.
loi PÈLERINAGES
ce manifeste protestait violemment contre la porno graphie des livres de Zola. Il eut un grand retentissement. C'est à cette époque que Jules Hurel entreprit son enquête et posa en premier lieu la question : « Le naturalisme est-il mort ? » On sait k réponse de Paul Alexis.
L'existence de Zola n'avait pas été facile. Quoiqu* ses romans obtinssent un succès colossal et régulier les attaques des stylistes et des chroniqueurs pudi bonds l'affectaient. Il semblait vouloir se persuade à lui-même qu'il était un véritable créateur et qu ses théories étaient les seules éternelles. Qui ne s souvient de sa riposte à J. Barbey d'Aurévill} critique fantasque, éblouissant et partial?... L méchanceté voulue l'agaçait. Il devenait mordant son tour et fustigeait avec âpreté les « éreinteui systématiques » dont le gentilhomme Barbey, espr acéré, fut le modèle...
Emile Faguet, Anatole France, Ferdinand Brun tière, Jules Lemaitre, attaquèrent violemment Zol démontrant ainsi l'inocuité de la critique, puisqi le public ne ratifiait point leurs jugements. Gastc Deschamps (émule lointain de Barbey d'Aurévill} le traitait de copiste, et certain quotidien puissar
qui réservait une étude aux romanciers contemporains, négligeait l'auteur de La Débâcle. Zola défendit cette originalité qu'on lui discutait. Il écrivit De la moralité dans la littérature, s'appesantit sur la beauté des scènes naturelles qu'il voulait que l'on magnifiât. Son livre, Y Œuvre — médiocre d'ailleurs, — contenait tous ses rêves, toutes ses idées, et il montrait le rire de la foule imbécile devant une toile géniale et forte comme la nature, intitulée Plein Air, une toile annonçant l'effort des Claude Monet, Pissaro et Sisley.
L'auteur de Nana, dégagé enfin des soucis politinies, s'était retiré près de sa famille dans cette vaste propriété, morne maintenant, et où M. Bruneau, la wix tremblante, énumérait les souvenirs graves et loux. Si la vallée profonde, avec ses pentes gazonhées, la courbe capricieuse de la Seine, ses chalets ïoquets et ses massifs, prenaient, dès l'abord, une illure romantique, le sifflet criard d'une locomotive ît la vue du train, la plainte sourde des sirènes et e passage pénible des lourds remorqueurs en changeaient l'aspect. Tel devait être le décor propice à 'éclosion du monument gigantesque élevé à la gloriication de la science et de la vie. « Chaque partie de
cette maison — disait M. Bruneau, — pour laquelle Zola ne voulut d'autre architecte que lui-même, a son histoire... L'aile gauche fut bâtie après Nana et ce petit pavillon naquit de La Joie de Vivre... Mme Zola posait la première pierre de tout nouvel édifice, et cette coutume intime et touchante dépeint la compagne dévouée et précieuse qui aida le romancier de son merveilleux courage. » Quand M. Bruneau se tut, nul applaudissement ne partit de la foule recueillie. Les assistants, encore sous le coup de l'évocation, se plaisaient à imaginer la marche lente et sûre d'une fortune. D'aucuns l'enviaient. Mille sensations divisaient les esprits.
Mme Séverine parla. Elle définit l'écrivain : « Un homme bon et courageux. » « On ne sait pas assez combien il fut bon », dit-elle. Et elle raconta une aventure où un petit chien était mêlé. On s'y attendait. Mme Séverine pleura. On s'y attendait encore. Mais le discours fut fort apprécié, et les yeux des spectateurs étaient humides. Mme Séverine fut très éloquente, et son émotion traduisit ce que, secrètement, chacun apportait de sentimentalisme dans cette visite à la maison d'un mort.
Zola était bon, en effet, d'une bonté quasi chevale-
resque. Une anecdote inconnue, je crois, démontre l'abnégation dont il savait faire preuve lorsqu'il défendait ses amitiés. Un écrivain anglais. George Moore, obtenait de l'autre côté de la Manche un succès prodigieux. On comparait sa dernière œuvre, Femme de Cabotin à Madame Bovary. Zola connut ce livre et y retrouva les traces de l'influence naturaliste. Mme Judith Bernard-Derosne se chargea de traduire Femme de Cabotin. Zola s'engageait, par une lettre qui est en ma possession, à écrire une préface ; mais, entre temps, parut, dans une Revue saxonne, une longue critique signée George Moore, du Flaubert, Daudet, les Goncourt étaient malmenés. 'Quoiqu'il fût le seul épargné, le créateur des Rougon ; refusa de donner la préface promise, et Femme de Cabotin — excellent roman — édité par Charpentier .ans l'introduction que la presse annonçait, tomba, ie fut pas réimprimé, et nous est aujourd'hui inconnu. Zola redoutait confusément l'épithète de « boureois » qui lui fut d'ailleurs adressée en maintes ccasions. Prenant les devants, il s'écrie qu'il ne mt rien exagérer et que mieux vaut, parfois, être bonhomme » que névrosé à la façon d'un Barbey 'Aurevilly. Il détestait les littérateurs uniquement
préoccupés d'un style personnel et maniéré, il déclarait les haïr, mais en parlait comme d'êtres tout à fait spéciaux, et Ton devinait son secret désappointement de leur être lointain. Il s'empressa — un peu hâtivement, dit Max Nordau — de se réclamer des Concourt dont « l'écriture artiste » l'ébahissait, et qu'il nommait les précurseurs du naturalisme.
Zola s'était imposé une tâche, et il l'accomplil avec une exactitude administrative.
Yeut-il faire une étude, il commence un dossier il rassemble dans des notes tout ce qu'il a pu savoi sur son sujet, car, dit-il, « c'est la grande force di vrai, il reste éternel : tout document apporté e incontestable». Théoricien du naturalisme scienti fique, il entend que l'on mesure la valeu d'une production littéraire à celle des document qu'elle contient.1 On sait que l'arbre généalogiqu des Rougon-Macquart était connu depuis Une pag d'amour, l'un des premiers tomes de VHistoir Naturelle et Sociale d'une famille sous le Secon Empire. Il écrivait, le 25 janvier 1893, au momei où il achevait le Docteur Pascal: « Logiquement c<
1. Henri Massis. Comment Emile Zola composait ses roma Fasquelle, édit.
irbre généalogique n'aurait dû paraître qu'à la fin le ce roman final qui relie tous les fils épars clans es autres ouvrages. Mais la patience m'ayant niante en 1878, j'ai préféré le donner dans la préface 'une Page d'Amour, ne voulant pas qu'on pût roire que je l'avais fabriqué après coup. La vérité st que je l'ai établi en 1868, lors du premier plan ;e la série, avant que j'eusse écrit une seule ligne, t cela ressort clairement de la lecture du premier 'pisode de La Fortune des Rougon, où je ne pouvais oser les origines de la famille sans arrêter avant mt la filiation et les âges. La difficulté était d'autant lus grande que je mettais face à face quatre générions, et que mes personnages s'agitaient dans une triode de dix-huit années seulement. L'arbre généaigique marqua pour moi les grandes lignes du cadre îe je me suis imposé en 1868, sans me permettre ^ller ni à droite ni à gauche. Il fut en même mps ma force et mon régulateur. i »
Tout chez Zola prenait l'aspect d'un système. Sa 1 cumentation même, régulière, acharnée et diffénte à chaque livre, s'établissait avec une conscience
'{. Cf. La genèse du Docteur Pascal, par J. Van Sauten Kolff. ■ ue hebdomadaire, T. XIII, 3e Liv. N» 56, 17 juin 1893.
telle1 qu'elle devait, par endroits, provoquer des lourdeurs à cause du nombre de détails enregistrés Zola avait un « emploi du temps qu'il suivait ave< ponctualité». Il ne croyait guère à l'inspiration mais au travail assidu et délimité. « Lorsqw Zola ne voulait plus observer, dit le docteur Tou louse, dans la rue, en visite, son attention tombait Quand il préparait La Terre, il s'occupait de paysans, mais aucune observation sur les mili taires ou les financiers ne l'aurait intéressé.2 » C même 25 janvier, il écrit : « C'est le 7 décembre qu j'ai commencé à écrire le Docteur Pascal, et je 1 terminerai sûrement vers le milieu de mai. Le pr< mier chapitre paraîtra dans la Revue HeMomadam le samedi 18 mars ; et, comme il y aura quaton chapitres, et qu'un chapitre paraîtra dans chaqi numéro, la publication s'achèvera le samedi 17 juii C'est vers le 20 que le volume sera publié chez Cha pentier.3 » Et ces prévisions se trouvèrent exact ment confirmées ! Il éprouvait, de la sorte, des joui
sances de bureaucrate ou de mathématicien.