‹ PèlerinagesChapitre 4 sur 24 · GEORGES RODENBACH · texte numérisé non relu

GEORGES RODENBACH

leurs qu'il apprit la mort de Daudet, puis bientôt celle de Stéphane Mallarmé et de Puvis de Chavannes.

Ainsi, dans son salon agrandi, il ne voyait plus, à leurs places coutumières, ces êtres qu'il avait chéris. Le portrait de Mallarmé par Whistler, une esquisse grise qui pend encore au mur entre deux Carrière, le grand artiste l'apporta lui-même avec cette dédicace : « Aux chers amis Rodenbach, cette présence de Stéphane Mallarmé », — et ce fut sa dernière visite. Frappé de ces avertissements, Rodenbach se croyait condamné par une force fatale. « La mort se rapproche », disait-il, et il attendait la visite de T« Intruse ».

Cependant, on espérait la guérison proche ; ses amis venaient beaucoup le voir ; il notait des vers, lisait, s'informait des livres récemment parus. Mme Rodenbach fait de lui cette fidèle peinture : « C'était toujours la même familiarité mondaine, il avait une bonne grâce parfaite quoique peu empressée, un léger recul dans une politesse sûre, un à-propos net en toute circonstance, n'oubliant rien de ce qu'il fallait dire, observant sans appuyer, sans insister, avec la sécurité foncière des justes limites. Son allure un peu hautaine s'estom-

pait d'une douceur blonde et de concessions aux opinions des autres qu'il respectait avec l'attention indifférente que l'on témoigne aux étrangers. Sa conversation étincelante avait le souci de n'accaparer personne ; il savait très bien écouter. Seules, la passion de son art, l'affection, l'admiration, étaient chez lui violentes, toujours durables, et jamais aucun mensonge ne passa dans sa bouche — jamais t * Gomment Mme Rodenbach oublierait-elle cette nuit de la Nativité où les regards du poète la quittèrent ! Son fils, qui avait assisté à une matinée de Cyrano en compagnie de Maurice Rostand, et qui rapportait les jouets puérils détachés d'un arbre de Noël offert aux amis des petits Hugo par Mme Ménard-Dorian, appelait, pour lui exprimer sa joie, son père disparu... Cependant que naissait le bruit des sanglots, des chuchotements, des portes ouvertes et refermées, des pas dans l'escalier plein d'amis... Ah ! l'affreux silence plus fort, ce silence de la chambre mortuaire !...

On l'a pris pour un habitué des salons, et le charme léger de ses chroniques a pu répandre cette opinion.

GEORGES RODENBACH Z\t

C'était avant tout un littérateur, mais un littérateur qui, comme les Goncourt, ne parle, ne rêve que de littérature, ne vit que pour elle et ramène chaque chose à elle. Son culte envers Baudelaire l'incita sans doute à copier son dandysme, à cacher ses larmes, à dissimuler sa détresse sous des dehors mondains...

Sur toutes mes rancœurs anciennes, Sur les oublis et les dédains, J'ai descendu mes goûts mondains Gomme on abaisse des persiennes.

Il avait si longtemps lutté contre l'incompréhension publique ! VArt en exil, dans lequel il s'est

peint sous les traits de Rembrandt, exprime ses premiers déboires, et déjà on le sent pris par la hantise des villes inertes, Gand, Bruges, par la ferveur du silence. Il avait compris l'atroce atmosphère des provinces où se diluent les talents juvéniles et, lorsqu'il vint à Paris, les jeunes l'accueillirent et le soutinrent. C'est après un séjour à Paris qu'il écrivit Bruges la Morte. Quittant à peine le tumulte, le poète des Vies encloses devait mieux être frappé par le charme morbide des rues vides. Il le subit

à tel point qu'il ne put jamais s'en dégager, et toute son œuvre, jusqu'au Miroir du Ciel natal, est imprégnée des brouillards de cette vieille cité. Son nom était tellement lié à celui de Bruges, que Charles Guérin s'étonnait qu'on eût osé parler de Bruges après Rodenbach. Hélas ! aucune pierre n'y rappelle celui qui l'a chantée... Et pourtant, si le marbre du sculpteur Minne est élevé à Gand, ce n'est pas que Bruges l'ait refusé. Non, Bruges a seulement hésité... mais les intellectuels de là-bas ont jusqu'au bout soutenu les organisateurs. La politique seule a fait d'un projet pieux une chose électorale, et c'est alors que Gand, spontanément, a offert pour la statue le square de l'ancien béguinage aujourd'hui désaffecté. Mais Bruges ne sera pas ingrate. Il y a les lettrés et les artistes qui se souviennent...

Mme Rodenbach reste songeuse. Un rayon de soleil frappe maintenant une porte vitrée par laquelle j'aperçois le salon égayé d'étoffes claires. Aux murs, un Puvis de Ghavannes, un Besnard, un Raffaelli, toiles dédicacées où le nom de Rodenbach s'unit à

GEORGES RODENBACH 3i

d'affectueuses phrases... Et j'imagine vraiment la présence du mort dans cette salle où

... les plis des rideaux qu'un frisson lent approche Semblent parler entre eux de l'absent qui revient.

Rodenbach, à ses débuts, fut affilié au cénacle des Hydropathes. Il y rencontra Maurice Rollinat, Paul Arène, Emile Goudeau, Paul Bourget, Bastien Lepage, Sarah Bernhardt et l'oublié Georges Lorin. C'est dans ce cercle qu'il lut VArt en exil. A cette époque, Rodenbach rêvait violemment la gloire. Paul et Victor Margueritte racontèrent les heures qu'il passa près d'eux à la campagne, en 1894. Il composa le prologue d'ouverture pour les tréteaux de Samois. On jouait Riquet à la Houppe, de Banville, et les auditeurs se nommaient Mallarmé, Henri Signoret, Elémir Bourges, Margueritte. Derniers souvenirs, dernières minutes heureuses ...

Il repose au cimetière du Père-Lachaise, où le monument de l'admirable artiste qu'est MmeBesnard le rappelle au culte des jeunes qu'il aima. Et ces jeunes ne l'abandonnèrent jamais. La tombe est toujours fleurie, toujours enguirlandée par des mains anonymes.

Mme Rodenbach me raccompagne jusqu'à l'antichambre que décore une hallucinante Femme de Mme Jacquemin, qui dit l'attirance des eaux glauques, et, cependant que Mme Rodenbach s'incline, sa chevelure trop lourde se dénoue un peu, cheveux fauves dont l'auteur de Bruges fit un symbole éternel et qui évoquent encore pour nous, à travers l'œuvre de Rodenbach, les deux forces alliées — l'Amour et la Mort.

Il méritait une des premières places, sinon la première, peut-être, dans le roman contemporain.

Emile Bergebat.

« Vous le reconnaîtrez — écrivait Paul Arène — rien qu'à le rencontrer marchant un peu courbé, comme un paysan, à travers les rues de Paris, avec son œil gris clair, candide et obstiné, son bon sourire bridé parfois d'amertume, ses cheveux tout ensemble embrouillés et bouclés comme des vrilles de vigne vierge et sa barbe qui descend par deux pointes fauves sur son gilet invariablement évasé en deux vastes revers, tel que les portait Robespierre. » Ainsi était Léon Cladel, Fauteur de la Fête votive de Saint- Bar tholomée- Porte-Glaive .

Ce fut une des figures les plus typiques du XIXme siècle, et les générations oublieuses négligent trop

le souvenir d'un des parfaits ouvriers des lettres françaises. Nul écrivain n'a dépassé Gladel en force ; il est comparable à Gautier, à Flaubert, et son style vigoureux, coloré, violent, reste un modèle de forme énergique et pure.

Le salon où m'accueillirent Mme et Mlle Gladel raconte l'existence du romancier. Je me plais à songer qu'il vécut là, parmi ces meubles vieillots, et qu'il contempla les gravures effacées qui ornent les murailles. Tout ici le rappelle : le portrait de Carolus- Duran où ses yeux ont une profondeur mélancolique, l'eau-forte de Bracquemond qui le représente pensif et la barbe en broussaille, le dernier portrait signé Nadar et cette admirable ébauche du groupe de Van der Stappen : Arribal rapportant, mort, au milieu des arènes, Ompdr ailles -le -Tombeau- des - Lutteurs.

Mme Gladel, « doucement souriante, tenant demiclos ses yeux affectueux bridés à la japonaise »,* évoquait avec émotion le souvenir de son cher

Page 1