VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
J'avais pour camarade, au collège, Victor de Villiers de l'Isle-Adam. C'était un adolescent un peu gauche, timide et distrait, qui suivait assez mal les cours lorsqu'il ne s'agissait pas de littérature. Il portait les cheveux longs rejetés en arrière et des faux cols évasés, ce qui, à nos yeux, lui donnait l'aspect romantique. Pendant plusieurs années nous avons vécu dans une intimité étroite. Nos goûts étant semblables, nous collaborions à une revue du Quartier-Latin. Cette revue se nommait L'Idée, et elle a vécu fort longtemps par les soins de Gabriel Dauchot, disciple de Barrés. On était très éclectique à L'Idée : François Coppée, Edmond Rostand et Jean Richepin en étaient les dieux, el l'on n'y méprisait que Francisque Sarcey, parce qu( c'était la mode. Toutefois nous étions trop jeunes pour ne pas devenir sectaires, et il ne fallait qu'ur
VILLIERS DE i/lSLE-ADAM 53
prétexte pour que nous prîmes conscience de nos aspirations. L'affaire Dreyfus fut ce prétexte. L'accord cessa vite de régner entre nous : Georges Fagot, directeur de Vidée, et Victor de Villiers, administrateur, échangèrent des paroles violentes — et notre groupe éphémère s'éparpilla.
Même il y eut une tentative de duel qui restera parmi mes plus curieux souvenirs. Georges Fagot (qu'est-il devenu?) pouvait avoir une vingtaine d'années ; de Villiers — dont je fus le témoin — avait mon âge, c'est-à-dire seize ans. Je me rappelle que je fournis les épées, armes de panoplie d'inégale longueur que je dus faire démoucheter chez un coutelier. Le combat devait avoir lieu aux environs de Paris. Le matin du jour fixé, nous prîmes le train pour Saint- Germain- en -Laye. Les adversaires et leurs témoins respectifs occupaient des compartiments voisins et étaient accompagnés, l'un d'un médecin, l'autre d'un photographe. Nous étions tous très graves. Soudain, un voyageur qui était assis près de moi me dit poliment : « Monsieur, je sais que deux de vous doivent se battre, et nous avons ordre d'empêcher la rencontre. » C'était un agent de la Sûreté.
Au premier arrêt j'allai visiter les amis de Fagot pour leur conter l'événement. Une scène semblable venait de se produire. Il y avait deux agents. La police était prévenue. Mais par qui?... Je dois dire que nos « clients » étaient plus surpris que nous. Et il se passa cette chose plaisante : dès que nous fûmes arrivés à Saint-Germain, les ennemis irréductibles se réconcilièrent pour dépister nos « fileurs ». Ceux-ci furent promenés de cabaret en cabaret, de ville en ville, puis il y eut un simulacre de bataille dans le jardin d'une propriété privée appartenant à un camarade. L'un de nous dit les phrases rituelles qui s'achèvent par l'angoissant : « Allez, Messieurs ! * Je fis tinter les lames jusqu'au cri de « Halte ! » Villiers sortit au nez des sbires avec un bras en écharpe. Enfin la soirée s'acheva par le tour de Paris, dans le chemin de fer de ceinture, et durant ce voyage nous eûmes le plaisir d'observer nos suiveurs déconfits et tenaces... 0 jeunesse !
Je sus depuis que Mme de Villiers, inquiète sur l'issue de notre escapade, avait été faire une visite préalable à la préfecture. Pauvre mère ! la maladie devait lui prendre bientôt son malheureux enfant.
VILLIERS DE l/lSLE-ADAM 55
Cette petite histoire n'aurait qu'un faible intérêt, si ce n'était à Vidée que Victor de Villiers connut Marcel Longuet, alors secrétaire de la revue. C'est au cours de ces querelles enfantines que les jeunes gens se lièrent. Et cette amitié — on le verra — eut quelque importance pour la gloire du grand écrivain que fut le comte Mathias-Philippe-Auguste de Villiers de TIsle-Adam.
Dans les dernières années de sa courte existence, Victor de Villiers avait commencé le classement de tous les articles parus sur son père. Marcel Longuet, qui l'encourageait à ce travail, se prit d'une admiration dévote pour les œuvres de l'auteur de Tribulat Bonhomet, et depuis il s'est voué à la mémoire du poète, s'attachant à rechercher ses moindres pages éparses dans d'infimes feuilles disparues. Son labeur minutieux fut fécond en découvertes qui permettent aujourd'hui de tracer un portrait définitif et presque exact de l'insaisissable Villiers.
Ce fut la tâche de M. de Rougemont qui, utilisant avec méthode les notes de M. Marcel Longuet, a publié une étude ordonnée à la fois claire et com-
pacte, passionnante et documentée, la première peut-être qui évoque la vie aventureuse du romancier.
Villiers de l'Isle-Adam avait sur ses armes (d'or au chef d'azur chargé d'un dextrochère vêtu d'un fanon d'hermine) deux belles devises : « La main à l'œuvre » et « Va oultre » . Il était très fier de sa
haute naissance et faisait remonter ses origines au début du XIme siècle. Son père, « chevalier d'adop tion de l'ordre de Malte», fut un homme bien singulier. Le marquis Joseph -Toussaint -Charles de Villiers de l'Isle-Adam crut jusqu'à son dernier souffle que l'avenir lui réservait une éclatante destinée. Il entreprit cent affaires, plus merveilleuses les unes que les autres, et la mort seule put interrompre, à quatre-vingts ans, l'illusion dorée de ce vieillard maniaque. « Je laisse à Mathias, dit-il, une fortune égale à celle des plus grandes familles princières du monde. » Et comme un ami pitoyable parlait de cinquante millions, le père de Villiers répondit avec dédain : « Quelle misère ! Cinquante millions !» — Il était ruiné.
Un homme aussi occupé que l'était ce chercheur de trésors devait négliger l'éducation première de
VILLIERS DE l/lSLE-ADAM 57
son fils, et Villiers, adulé par sa mère, gâté par sa grand'tante, eut une jeunesse vagabonde et libre. Au lycée de Saint-Brieuc, il fut un élève très ordinaire, griffonnant des contes bizarres pendant les cours et écoutant plus ses songes que la parole des maîtres. D'ailleurs, il y a une étrange similitude entre les premières années du poète et celles du fils que j'ai connu. Un de ses biographes raconte une provocation en duel qui ressemble assez à notre aventure. Le pauvre Victor aura été comme un reflet passager de l'auteur des Contes cruels : même visage au front large, mêmes yeux inquiets, même nervosité maladive, mêmes désirs peut-être. — Et, aussi bien, qu'est-ce que cela prouve ?
Villiers connut le grand amour à dix-sept ans. La jeune fille qu'il aimait mourut et, de ce rêve inachevé, il resta éternellement désespéré et meurtri. C'est vers cette époque qu'il écrivit Morgane et qu'il vint à Paris. Il y découvrit les poètes et s'enthousiasma pour Musset. Enfin, il se lia avec des t jeunes » auxquels il apparut subitement comme un homme de génie. Cette influence de Villiers a été remarquée par tous ceux qui l'approchèrent. Elle tint à ce qu'il fut un causeur prestigieux. Mal-
larme seul a pu lui être comparé. C'est en parlant que Villiers composait une œuvre — et combien en imagina-t-il qui ne furent jamais écrites ? Il dissertait sur un sujet, le développait, en tirait une philosophie savoureuse, des aperçus ingénieux, et parmi l'auditoire attentif, beaucoup d'écrivains lui furent redevables de leurs premières idées.
A l'âge où l'esprit curieux tâtonne dans les ténèbres, Villiers subit trois grandes influences. Ce fut d'abord celle de Hyacinthe du Pontavice de Heussey. Ce vieux fils des landes bretonnes avait gardé le souvenir des belles légendes celtiques et s'était épris d'occultisme. Il vénérait Hegel et sut si bien vanter l'idéalisme allemand, que l'enthousiaste Villiers n'imagina plus la vie qu'entourée de mystères inexplicables. Hyacinthe du Pontavice — dont le fils devait plus tard écrire la meilleure biographie de Villiers — était un peu son cousin. Ses conversations développèrent chez l'auteur de Morgane le goût de l'étrange et du surnaturel.
Villiers était donc préparé pour écouter Baudelaire lorsque le poète des Fleurs du Mal lui révéla Edgar Poë. Nul mieux que Villiers ne devait être imprégné de l'art inquiétant de Gordon Pym ou des
VILLIERS DR l/lSLE-ADAM 59
Histoires Extraordinaires. Enfin son éducation et ses lectures le prédisposaient au mysticisme religieux. Son ami Le Menant n'eut pas beaucoup de peine à le transformer en catholique fervent. C'est sur son conseil qu'il fit un séjour à l'abbaye de Solesme, où le Révérend Dom Guéranger acheva de le convaincre.
« La foi de Villiers, sentiment sincère, dit M. de Rougemont, n'était pas une croyance esclave aux dogmes. C'est par son haut symbolisme que la religion catholique l'attira et aussi parce que c'était la foi traditionnelle et ancestrale; Villiers demeura croyant jusqu'à la fin de son existence. »
Hyacinthe du Pontavice, Baudelaire, Le Menant, telles furent, semble-t-il, les trois influences qui marquèrent l'œuvre de Villiers. Il en est une autre, et non des moindres : celle de Richard Wagner. Il est inutile d'expliquer les raisons profondes qui conduisirent Villiers à aimer la Tétralogie. Mystique, hégélien, épris de rythmes et de symboles, il devait juger la musique comme l'expression la plus complète de son idéal. Toujours est-il qu'il admira Wagner avec une sorte de dévotion. Même il fut un surprenant improvisateur, et Kowalsky écrivit,
après l'avoir entendu jouer une de ses symphonies, que s'il avait porté vers la musique les aptitudes qu'il possédait de nature, nous eussions peut-être compté un brillant écrivain de moins, mais à coup sûr un musicien génial de plus. Il fut même question d'une collaboration entre Baudelaire et lui. Baudelaire devait tirer un scénario du Vin des honnêtes gens, et Villiers se chargeait d'écrire la musique. Baudelaire rêvait « une mélodie terrible sur ces variations : la fainéantise, la misère, l'assassinat1 ». Villiers, qui avait déjà publié ses Poésies, n'était pas un inconnu lorsqu'il donna Isis. Il suffit de relire ce livre pour distinguer sous les périodes harmonieuses d'un style souple, original, amoureusement cadencé, la trace des premières influences. C'était une charge à fond contre le matérialisme au bénéfice de l'idéal, contre le progrès au profit du rêve. Cet essai lyrique devait avoir trois volumes ; les deux autres ne furent jamais écrits. C'est qu'entre Isis et Y Eve future, le caractère de Villiers paraît avoir étrangement évolué. Et malgré ce qu'en dit
1. Cf. Feli Gautier. Charles Baudelaire. «La Plume», 1903, p. 63.
VILLIERS DE l/lSLE-ADAM 61
M. de Rougemont, nous avons tout lieu de penser que Villiers n'était point fait pour réaliser des œuvres de longue haleine. Villiers était inquiet, affolé d'inconnu, dénué de sens pratique et incapable d'un grand effort. Il réussit à cacher sa vie, mais il n'abusa pas cependant ses amis sur sa pauvreté. Rien ne semblait l'intéresser en dehors des personnages qu'il avait créés, et cette contemplation l'empêcha d'observer le monde autour de lui. Ses héroïnes, Isis, Tulla, Fabiana, Morgane, etc., restent des créatures supra-terrestres, des êtres immatériels. Villiers ne fut pas un psychologue.
Ce fut surtout un merveilleux illusionniste, un surprenant imaginatif, un ironiste féroce. Sa foi dans l'Inexplicable lui faisait rechercher dans des raisons extérieures les motifs des actes humains. Mais après que la vie l'eût façonné, meurtri, endurci peut-être, il sut percevoir avec une acuité singulière le ridicule des gestes et l'égoïsme des âmes. Le public avait raillé les nobles élans de Villiers. Tribulat Bonhomet est sa vengeance.
C'est dans un périodique qu'il fonda, avec le musicien Armand Gouzieu, La Revue des Lettres et des Arts, que parurent Claire Lenoir et VInter-
signe. « Les deux phases de sensibilité de Villiers, dit son biographe, se montrent dans ces œuvres (Isis, Claire Lenoir) ; il s'échappe de la vie réelle dans le Rêve, en affirmant le Mystère et en donnant à son âme inassouvie la contemplation de l'Infini que voile le monde; il se venge des blessures infligées à son cœur par l'orgueilleuse réponse de son ironie, une ironie noble qui jamais ne s'abaisse au pamphlet et, pour bafouer la vilenie de ses confrères bien connus, ne les nomme pas, ne les laisse pas même soupçonner, mais élevant à la hauteur de symbole leur mesquinerie autant que sa douleur, il imagine le Tueur de Cygnes, vengeant ainsi, non seulement son cœur en silence frappé d'un effroi dont tressaille le Cygne noir, mais tous les poètes, dont le destin est de chanter pour des Tribulat Bonhomet, et de mourir parfois, comme Villiers, sans avoir achevé la mélodie... *
On ne saurait mieux dire , bien que « l'ironie noble » de Villiers m'apparaisse, je l'ai dit, féroce, caricaturale, acharnée, et que sa haine du « médiocre» ait, à mon sens, très heureusement servi son amour de Fantithèse violente, du rire dans le drame, du comique dans l'horrible.
VILLIERS DE i/lSLE-ADAM 63
M. de Rougemont, qui est un esprit ordonné, concis, «chronologique », s'emporte à chaque page de son analyse contre les biographes qui ont osé représenter Villiers sous l'aspect d'un homme bizarre. M. de Rougemont s'est donné à tâche de nous prouver que Villiers fut non seulement un écrivain génial, mais encore un grand catholique. Et comme les anecdotes pittoresques, que les amis du poète nous rapportèrent, lui paraissent propres à diminuer la dignité de Villiers, il les traite, avec un beau dédain, d'inventions stupides et de «chinoiseries». Et voilà qui nous abîme Villiers et qui nuit à l'intérêt du livre de M. de Rougemont.
M. de Rougemont oublie que la première et la plus forte admiration de Villiers fut Baudelaire. On ne vit pas dans l'intimité d'un tel artiste, sans subir son influence. Et nous savons que Villiers était très impressionnable. Baudelaire eut le souci enfantin de surprendre ses compagnons. Il n'était pas d'excentricité qu'il ne fît pour avoir la satisfaction de s'écrier : « Ah I vous êtes étonnés ! » Villiers fut, sans effort, malgré lui peut-être, un homme « étonnant ».
Sans doute l'échec, au théâtre, de la Révolte, ce
beau drame rapide qui avait fasciné Wagner (et que la Comédie-Française s'est décidée à inscrire à son répertoire), ne fut pas étranger à l'amertume qui apparut soudain dans la prose de Villiers. Dès sa première déception, il contracta la haine du bourgeois. Cette haine, il l'exerça contre Tribulat Bonhomet, prototype de l'Esprit terre-à-terre, caricature géante de l'Incompétence prétentieuse.
Aussi bien, il faut rechercher dans l'événement qui le fit éditeur occasionnel l'origine des contes célèbres : V affichage céleste, La machine à gloire, Deux Augures, etc. A la Revue des Lettres et des Arts, il avait appris que, pour faire vivre une feuille, la publicité est nécessaire au même titre que les fonds, et ceci l'avait animé d'une colère indignée contre la bassesse des instincts humains. Moins candide, moins prompt à s'émouvoir ou à s'indigner devant la vie, plus pratique en somme, il eût perdu ces élans juvéniles, ces colères gouailleuses, cette foi magnifique dans la supériorité du «monde idéal». Enfin il n'eût pas été l'héritier de son père, qui vécut un songe chimérique jusqu'à sa mort.
Le dégoût des questions matérielles, l'insouciance du lendemain, le mépris des tâches imposées, firent
V1LLIERS DE L'iSLE-ADAM 65
de Villiers une sorte de bohème impénitent. Lorsque l'argent lui manqua, il parut supporter d'abord l'infortune avec sérénité. Il était très incapable de lutter pour assurer son pain. Sans doute eût-il fallu s'engager dans la voie des concessions, et il est certain que cette idée ne vint pas à l'auteur à'isis. «Je n'ai plus un sesterce, écrivait-il à ses amis. Dînez-vous chez vous ou au restaurant? De toutes façons, je m'invite. » La misère de Villiers était profonde et, malheureusement, le Mécène n'existait pas parmi ses compagnons habituels. Il commença de désespérer. Massenet rapporta, dans un discours, une anecdote qui lui fut confiée par Catulle Mendès :
« C'était à l'époque de sa jeunesse, alors qu'il menait une vie difficile, n'ayant que son talent pour subsister. Il était des soirs où il lui fallait, comme on dit, serrer d'un cran sa ceinture. Un de ces soirs mornes, il déambulait mélancoliquement sur le boulevard, en compagnie de son ami Villiers de l'Isle-Adam, dont l'escarcelle n'était pas mieux garnie. Mendès, qui avait l'âme forte malgré tout, faisait de son mieux pour réconforter son compagnon, particulièrement découragé, et entreprenait
de le nourrir de rêves, à défaut d'un menu plus substantiel.
« Un peu fiévreux, tout auréolé d'or comme un apôtre, avec des gestes larges enveloppant l'espace, il parlait sous la lune blafarde des temps futurs qui leur apporteraient la fortune avec la gloire, et se lançait dans des spéculations philosophiques transcendantes et des plus hasardeuses. Affirmant sa foi ardente dans une autre vie supérieure, il appuyait complaisamment sur les délices de la planète lumineuse où l'on ferait bombance, après avoir erré si misérablement sur une terre d'amertume.
«Et Villiers de l'Isle-Adam, à moitié convaincu, de l'interrompre en s'abattant sur un banc : « Eh bien ! mon vieux, nous nous en souviendrons, alors, de cette planète-ci où nous sommes ! »
Stéphane Mallarmé avait tenté de lui créer une petite rente en demandant aux camarades de se cotiser et de donner chacun cinq francs par mois. Je pense que l'essai fut infructueux. Villiers se serait peut-être choqué d'une aumône non déguisée. Toujours est-il que son existence pendant la guerre fut terrible. Villiers, familiarisé avec les déménagements obligatoires, lui que l'on trouvait parfois dans
VILLIERS DE L'iSLE-ADÀM 67
quelque logis étrange meublé à la diable, n'avait
plus ni table, ni chaise, ni lit, et dormait sur le sol
d'une mansarde. Il dut écrire par terre avec un bout
! d'allumette. Une partie de l'Eve future, raconte
' M. de Rougemont, a été composée ainsi. « Dans cette
' vie «désorbitée», comme dit Huysmans, il égara
ses manuscrits : le tome II d'Isis, négligemment
jeté sur une armoire, fut perdu...» Quelle torture
\ pour cet indomptable qui, malgré sa vie d'enfer,
songeait à poursuivre les auteurs d'un drame où
la mémoire du noble Jean de Villiers, seigneur de
l'Isle-Adam et de Villiers-le-Bel (1418). se trouvait
diffamée !
Pourtant, il essaya de s'évader de cette misère et il prit part à un concours dramatique; il consentît à être exploité par un industriel de lettres et lui promit, en échange d'une pension ridicule, une œuvre importante (que d'ailleurs il n'écrivit point). Tentatives désordonnées et stériles I Villiers, qui obéissait à l'inspiration, ne pouvait s'astreindre à une besogne régulière ; toutefois, il travaillait dans les circonstances les plus douloureuses, et c'est à l'époque où il éprouva le supplice quotidien de la faim qu'il conçut ses meilleures pages.
Et jamais il ne cessa de plastronner. Lorsqu'on le plaignait, il répondait par une boutade. « Au besoin, dit Mallarmé, il eût, dans ce cas, paré à la moindre gêne chez quelqu'un et insinué, pour en distraire le trouble momentané, une diversion mélancolique dans le genre de : « Vraiment, je porte un nom qui rend tout difficile » , complétée par cette boutade à voix basse en manière d'explication : « et maudit, ma foi 1 un de mes ancêtres ayant osé faire un doigt de cour à Jeanne d'Arc ! » Le souci du mot, chez cet éternel railleur de sa détresse, prit souvent des proportions telles que les biographes semblent en avoir été déconcertés. A vrai dire, Villiers — comme Edgar Poë, dans ses contes, comme Baudelaire, dans la vie, — fut un humoriste (Shakespeare ne l'a-t-il pas été ?), un ironiste si l'on veut, qui ne méprisa pas l'efiet d'une phrase baroque, intercalée volontairement dans un passage pathétique. Et Tribulat Bonhomet a bon dos ! Villiers lui attribua maintes paroles dont il se divertit, à coup sûr, dans son désir perpétuel de mystifier. La note qui précède le Tueur de Cygnes ne signifie rien. « Il serait peu juste, dit-elle, d'attribuer à un auteur même les prud'homies, monstruosités blasphématoires ou
VILLIERS DE i/lSLE-ADAM 69
vils jeux de mots que — pour des raisons spéciales et peut-être hautes — il se résout tristement à prêter à certains Ilotes de son imagination. » On en a conclu que Tribulat Bonhomet était le seul héros des histoires surprenantes que contait Villiers comme lui étant personnelles. Il ne faut pas oublier que Baudelaire se livrait aux farces les plus bizarres pour provoquer la stupeur, allant jusqu'à se déguiser ou à se raser le crâne comme un forçat. Villiers, maudit, reclus, ruiné, malade, se divertissait à ses propres saillies. Rappelez- vous Tribulat Bonhomet commandant à sa servante Fructuence, avant de mourir, de glisser une vieille bouteille de cognac dans son cercueil.
— Pourquoi faire ? gémit Fructuence d'une voix entrecoupée.
— Pour tuer le ver ! articule caverneusement Bonhomet.
L'extraordinaire auteur trépasse et monte au ciel. Il aperçoit un « vieillard du plus convenable aspect ».
— Est-ce à Dieu... lui-même... ou seulement... à Boiëldieu... que j'ai l'honneur de parler?... modulat-il en abordant l'apparition, tout en lissant des doigts de gants imaginaires.
— Non, Monsieur, lui répondit alors, avec une exquise courtoisie, l'habitant de l'azur, c'est à Tardieu.
— Mieux vaut « tard » que jamais, mon cher collègue ! s'écria Bonhomet.
Et comme le calembour « dissipe » son interlocuteur, la Voix de Dieu se fait entendre et clame :
— Vous ne vous êtes pas souvenu de moi pendant la vie ? disait la voix.
— Excusez-moi, Seigneur ! mais... je n'ai jamais eu la mémoire des noms.
Enfin, comme Dieu s'écrie :
— Quand poserez-vous le masque ?
Le docteur répond «avec son parfait sourire
d'homme du monde » :
— Mais... après vous, Seigneur !...
Combien de phrases semblables seraient à citer dans les Contes cruels, où la satire atteint quelquefois la haute comédie ? Edmond About avait en sa possession un curieux manuscrit de Villiers resté, je crois, inédit. On y relevait les remarques suivantes :
«Cabriolet Galathée... parce que: Ah I verse encore. »
VILLIERS DE L'iSLE-ADAM 71
« Mathusalem était si vieux qu'il était obligé de se pincer pour le croire. »
« Varus t rends-moi mes légions. — Oui, si tu me les demandes poliment t »
Ces boutades ne sont pas de Tribulat Bonhomet, et Villiers les écrivait lorsque, lassé par les démarches vaines, le ventre creux, isolé, malade, il paradait encore et se faisait rire, tout seul, comme un enfant.
On a prétendu que Villiers de l'Isle-Adam n'avait rien écrit entre 1870 et 1880. M. de Rougemont nous prouve le contraire en nous donnant une liste complète des œuvres élaborées durant cette période. C'est M. Marcel Longuet qui, grâce à un labeur de bénédictin, établit ce curieux sommaire. Il nous démontre que Villiers, malgré ses soucis effroyables, réalisa deux gros ouvrages, une partie 6!Aœël et le Nouveau Monde, et qu'il composa vingt nouvelles et articles. M. de Rougemont en conclut que l'activité du poète fut alors très grande. Elle paraîtra toutefois insuffisante aux yeux de ceux qui savent évaluer les œuvres à un «juste tarif». En vérité, quand bien même les journaux eussent rétribué largement Villiers, un tel travail n'aurait pas assuré
son existence. Il est vrai que les pages produites étaient des pages éternelles, et qu'enfin leur auteur
— ignorant des réalisations hâtives — préparait avec minutie, bâtissait avec amour chaque phrase ou chaque scène.
Le pauvre Villiers, retiré d'un monde qu'il ne pouvait plus regarder sans rancune, vivait parmi les personnages nés de son rêve. Avant de peindre Véra, le docteur Abeille, Axel ou M. Grave, il les avait connus sous divers aspects. Et son effort le plus prodigieux fut sans doute de fixer les traits et d'entendre les paroles de ces fantômes. S'il s'évadait de sa triste chambre, c'était pour réciter à quelqu'un
— peu lui importait l'auditoire — le drame imaginé dans un coup de fièvre. Et ces récits, dont le style semblait déjà définitif, c'étaient des chapitres décousus qu'il retenait pour toujours. Combien demeurèrent à l'état de projets !
Son hésitation perpétuelle, et quasi maladive, la peur d'avoir mal traduit ce qu'il concevait avec force, l'empêchèrent d'accomplir les œuvres qu'il portait en lui. Il s'en rendait compte, et le sentiment de son impuissance lui causait une douleur profonde. Il n'aimait point qu'on en parlât, et la moin-
VILLIERS DE L'iSLE-ADAM 73
s | dre ironie à ce sujet le blessait comme une insulte. ' Un jour même il voulut prouver qu'il était suscept jtible de faire «vite et bien». Son fils m'a rapporté ? l'anecdote. On plaisantait sa paresse et il tint le ' pari de griffonner tout de suite, sur une table de î café, une pièce jouable. — Et je récrirai en argot, i et ce sera « public » et littéraire !
Et il fit comme il l'avait dit. C'est de la sorte que 5 . fut écrite L'Evasion, en quelques heures. L'Evasion t eut un vrai succès au Vaudeville (1891), et je me 1 souviens d'avoir assisté, en compagnie de Victor t ' de Villiers, à une reprise heureuse que tenta l'exceli lent acteur Mevisto sur une scène aujourd'hui disé parue, le théâtre Pompadour.
e D'ailleurs, ceux qui raillaient le manque de sens l pratique chez Villiers finirent par le pousser à des ». [ actes puérils et qui, de sa part, nous surprennent. Villiers voulut soudain prouver qu'il pouvait préj tendre aux honneurs et à la fortune. On Ta connu (C moniteur de boxe ; il fut candidat aux élections du il conseil général de la Seine et sollicita les palmes jj académiques. Il entreprit un voyage en Angleterre, ). à la suite d'un agent matrimonial, désireux de se i. libérer de la misère par le mariage. On a prétendu
qu'il avait joué le « fou guéri chez un médecin aliéniste, en échange d'une faible pension». Les Goncourt ont relaté le fait dans leur Journal; René Maizeroy le conte au cours d'une nouvelle. Henri de Régnier a rapporté cette anecdote. Rien ne devait réussir au malheureux Villiers. Pourtant, un fils lui naquit, et l'énergie du poète devint formidable, dès qu'il eut charge d'âme.
Il commença Y Eve future, son œuvre capitale ; il publia, grâce à Goquelin Cadet qui les disait déjà dans les salons, ses Contes cruels (le recueil lui rapporta trois cents francs !) ; il fit représenter 1$ Nouveau Monde au Théâtre des Nations, et la critique répandit le nom d'un grand artiste. Dès lors, Villiers connut, sinon le triomphe, du moins la notoriété, et il put penser qu'il atteindrait la fin de son calvaire. Le Nouveau Monde, mal interprété, obtint un succès médiocre, mais la presse le discuta longuement avec plus ou moins d'intelligence, et le mot de génie fut prononcé. UEve future devait être l'immense révélation.
C'est dans Y Eve future que l'on sent le mieux la hantise d'Edgar Poë, mais aucune « histoire » du conteur américain n'atteint cette émotion humaine, une
VILLIERS DE l/lSLE-ADAM 75
émotion qui va jusqu'à l'épouvante. On connaît l'hypothèse de Villiers : la science parvient à créer ou plutôt à recréer), corps et âme, une femme... Et la poupée combinée par le génie d'Edison est supérieure au modèle né de la vie. Ainsi Villiers, fidèle à ses théories premières, oppose l'idéal à la réalité. Cette fois la science est au service du rêve. Sans cesse, dans ce livre inquiétant, le réel et l'irréel se confondent, le mystère dirige les actes des personnages. Et rien n'est plus poignant que l'angoisse de lord Ewal devant la sublime Hadaly, mannequin raisonnable. C'est enfin l'échec du génie en face de l'œuvre de Dieu... Conclusion logique qui augmente la vraisemblance des hypothèses. Ce roman est, à coup sûr, un des plus surprenants de notre littérature.
« L'Eve future, dit M. du Pontavice, causa une sorte de stupeur dans les rangs de la critique : ces messieurs ne savaient pas ce qu'ils devaient en dire, cela ne ressemblait en rien à ce qui s'écrivait habituellement ; de plus , la réputation de Villiers leur faisait craindre quelque mystification. » — Et M. de Rougemont remarque que peu d'articles furent publiés à ce moment-là. « On est parfois obligé, dit-il
avec amertume, d'attendre leur mort pour glorifier ses amis. »
Après Y Eve future, Villiers publie plusieurs contes, parmi lesquels La Torture par l'Espérance — la nouvelle la moins ignorée, — qui est une merveille d'art. Il fit ensuite une tournée de conférences en Belgique où il obtint un triomphe. C'est la fin de la lutte affreuse, Villiers est célèbre, il vit presque sans gêne et il connaît la vraie gloire. Il n'en goûta pas longtemps les joies. Un an après son retour de Bruxelles, il rendait le dernier soupir dans la maison de santé de Saint-Jean-de-Dieu. Huysmans a raconté ces heures tragiques. Villiers, au seuil de la tombe, épousa celle qui lui avait donné un fils, et il s'éteignit en exprimant son désespoir de « mourir à l'hôpital ». Son dernier mot fut héroïque. Il dit à sa femme : « L'agonie sera dure ; tiens-toi bien ! » Les râles commencèrent, et ce fut la fin.
Alors le grand poète que de rares fidèles — Mallarmé, Léon Dierx, Huysmans, Gustave Guiches — n'avaient point abandonné, eut soudain beaucoup d'amis. Les journalistes accordèrent au disparu les qualités les plus admirables et ne lui chicanèrent pas le génie. M. de Rougemont cite de curieux
VILLIERS DE L'iSLE-ADAM 77
extraits de ces articles hâtifs où de nombreux chroniqueurs se targuent d'une amitié qu'ils ne surent guère prouver.
Villiers a laissé des inédits. Quelques-uns ont paru, par les soins de M. Rémy de Gourmont; M. Gustave Guiches en annonçait plusieurs : «Ces œuvres, écrivait-il au lendemain de sa mort, seront publiées sous la direction de MM. J.-K. Huysmans et Stéphane Mallarmé qu'il a désignés comme les seuls exécuteurs testamentaires de sa pensée. » A propos de cette phrase, M. de Rougemont s'étonne qu'un autre exécuteur testamentaire inconnu ait osé ajouter aux pages publiées de Villiers, des notes suivies des initiales R. D. « Aurait-il vu quelque part le testament de Villiers, et enferme-t-il une clause à son sujet, ce mystérieux Monsieur R. D. ? » Ce Monsieur R. D. n'est autre que Rodolphe Darzens, qui fit réimprimer maints volumes et fut le tuteur de Victor de Villiers.
Axel ne fut représenté que les 26 et 27 février 1894, sur la scène de la Gaîté. « Considéré au point de vue des lettres, dit Camille Mauclair, c'est un ouvrage des plus admirables dans le siècle. » Désormais, le nom de Villiers de l'Isle-Adam devait être
retenu par l'élite. L'étranger depuis longtemps le célèbre. Il est temps qu'on apprenne à mieux connaître chez nous l'œuvre entier d'un des maîtres de notre langue. L'étude complète et enthousiaste de M. de Rougemont — disciple fervent de Villiers — était un document indispensable. Grâce à elle, peutêtre aura-t-on l'idée de rechercher les pages parfaites — beaucoup, hélas ! sont dispersées — de ce magicien ès-lettres françaises, de ce rêveur mélodieux dont la misère a fait un grand désenchanté.
Sous tous les masques, il y a de la chair et de la passion vivantes.
Paul Adam.
Certains soirs, je recevais un mot bref griffonné
l'une longue et puérile écriture que Ton eût dit
ippliquée : « Etes- vous libre ? J'irai au concert ce
oir aux Champs-Elysées. J'avais l'intention d'aller
l'Opéra-Comique, mais... » Des mots raturés pré-
édaient la signature, un immense paraphe ascen-
lant, souligné d'un trait inégal. Quelquefois une
éponse croisait un télégramme décommandant les
•romenades. Ces lettres de Lorrain, je les retrouve
ujourd'hui, après tant d'années, avec une émotion
rofonde. Le désordre de plusieurs déménagements
l'en a fait, hélas ! égarer un grand nombre, mais
elles que je relis sont bien curieuses... Déjà, à
époque où j'étais un tout jeune homme, je ne pou-
ais m'empêcher de les examiner avec l'attention
d'un analyste inconscient. Tout en elles exprimait une psychologie complexe, un fond de candeur, un souci de cabotinage, un goût impérieux de l'étrange et une sorte de détresse morale, d'inquiétude visible, depuis la forme de l'écriture torturée jusqu'au choix du papier verdâtre, depuis la phrase hésitante et parfois inachevée jusqu'à ce lourd cachet qui ornait l'enveloppe, avec la devise ambiguë et révélatrice : « Mon sang m'enivre ! » J'aimais beaucoup Jean Lorrain et je l'admirais. Je l'ai peut-être mieux connu que beaucoup d'autres, plus intimes, et je sais quel artiste fervent, quel esprit plein d'enthousiasme, quel cœur exquis fut «l'homme aux masques » , le buveur d'éther, le diabolique biographe de M. de Phocas et des Noronsoff. Mes souvenirs sont aujourd'hui trop éloignés pour que je les classe avec certitude, et je n'ai pas l'œuvre complète de Lorrain sous les yeux. Le rappel de sa mort sou daine suscite en moi une série d'images confuses évoque les causeries trop courtes traversées de ces mots en éclair de lame, incisifs, brefs et coupants et dont il riait lui-même avec une malice presqu enfantine. C'est Charles -Henry Hirsch qui m'appri la catastrophe. Il avait eu la chance de le voir
avant la fin, dans cette maison de santé de la rue d'Armaillé où s'acheva son agonie. Hirsch lui devait beaucoup, Lorrain l'ayant introduit au Journal, et l'auteur dUEva Tumarche ne déguisait ni sa reconnaissance ni son émotion. Nous allâmes ensemble à l'église et, au cours de la cérémonie funèbre, Hirsch me rapporta les paroles d'adieu qu'il avait eu la force de prononcer: «Dites-lui que je l'aimais comme un frère cadet. » Hélas ! notre amitié s'est surtout bornée à un échange de lettres et d'idées, et ma critique trop jeune et sans expérience ne lui a guère été indulgente. Peu de ses confrères l'ont compris et il s'en plaignait souvent. Je me rappelle toutefois l'étonnement qu'il éprouva lorsqu'il lut, en 1902, dans la Renaissance Latine, que Binet- Valmer, Gilbert de Voisins et moi avions fondée, le lumineux portrait que dessina de lui Henry Bataille :
«C'est une sorte de grand barbare, un barbare authentique, installé dans l'Urbs boulevardière, où il apporte et prodigue depuis vingt ans ses instincts de sang et de volupté, sa compréhension raffinée de la ville, son sens des ironies locales, sa politique madrée d'Oriental ou de Celte (car on ne saurait discerner au juste son origine réelle), et mêlant à cela,
au goût des arts et de la culture, les brutalités les plus solitaires ou les plus criminelles. Du barbare, il a, en effet, le goût des bijoux et des gemmes, des parfums forts, des teintures, des matières adornées, des poisons, des éthers, l'irrésistible attraction vers les chatoiements de turquerie, l'amour du bazar et le fétichisme superstitieux des choses. Du barbare, il a la convoitise gourmande et l'amusement artiste, et aussi une sensibilité d'enfant très douce, facilement en larmes, une sincérité à tout propos qui s'attendrit en paroles véhémentes, alors presque câlines, avec des retours enfantins et de vieux cha- 1 grins, et — dominant le tout — par delà les émois, le scepticisme, la méchanceté, les colères, les ambitions, une candeur, une grande candeur mal dissimulée qui fait le fond véritable de cette nature où tout le reste a mis ses griffes et ses entes profondes.
« On a la sensation, n'est-ce pas, qu'il n'est pas d'ici ? Pourquoi ? Des rêves authentiquement héréditaires, on dirait qu'il les porte encore dans ses gros yeux aux lourdes paupières de mystique ; des images de mer et de fée s'entrecroisent réellement en eux. Ce n'est pas acquis cet amour du passé, ce
n'est point de la pose ni de la littérature, cette antiquaille de contes et de ballades. Il adore ça. Il y a vraiment en lui comme des ancêtres qui pleurent, toute une race peut-être directe de Normands qui lui vantent à son insu les vieilles aventures de leur horde libre — les pieds nus dans les boues et les coussins impériaux.
« Sa face claire aux maxillaires assassins, prête pour le casque et le turban, dit nettement les alternatives qu'il y a en son âme de raffinement et de bestialité. On y sent renaître, par instants et par bordées, la brute torrentueuse en proie aux poussées de l'instinct, et d'ailleurs d'un instinct mal défini ioù se heurtent chez les êtres primitifs les atomes mâles et femelles de l'obscure origine. C'est, avec le goût de la débauche lâchée par la ville, la solitude les désirs effrayants et la volonté de se ruer au peuple, source de toute force, à laquelle les quintessences lasses viennent parfois demander le parfum ie Pail et du gros vin. »
Si ce fut de l'étonnement que ressentit Jean Lorain à la lecture des pages de Bataille, c'est qu'il lui ;embla soudain contempler son reflet dans un niroir, mais un miroir déformant et couvert de
buée. Son image réelle était plus nette, mais il ne la distinguait lui-même qu'à certaines heures, et le véritable Jean Lorrain demeurait insaisissable, voilé d'une légende créée par ses soins, esclave d'attitudes adoptées, d'aspects empruntés, d'instincts impérieux et contradictoires, au milieu desquels il se débattait sans pouvoir les dominer. Il fut à vrai dire une incarnation littéraire, une synthèse de divers personnages livresques, copiant malgré lui les gestes, éprouvant les sensations des héros qu'il imaginait, alors qu'il croyait de bonne foi s'étudier, ou mieux, s'extérioriser en disséquant les âmes torturées des Phocas et des Noronsoff. Victime de ses propres chimères, vivant après coup les cauchemars qu'il avait décrits, il fut moins son propre sujei d'étude que l'esclave d'une série de suggestions Il s'est grisé de ce fameux « poison de la littérature : qu'il distillait avec un amer et maladif enthou siasme. Il s'est confondu avec les paysages qu'i évoquait, précis, lumineux, animés, comme nu autre n'a su le faire, et s'est reconnu maintes foi dans le passant oisif ou le rêveur distrait, camp dans le décor qui s'offrait à sa vue. Il s'est épai pillé comme son œuvre, et s'est cherché à traver
la vie réelle et à travers d'autres vies par lui conçues, sans parvenir à se fixer ni à se « trouver • jamais.
Il naquit le 9 août 1855, à Fécamp. Il se nommait Paul Duval, et ce fut par crainte d'un échec qu'il changea son nom. Il était fils d'armateur et comptait de grands voyageurs parmi ses aïeux. Peut-être est-ce à cette origine que le poète du Sang des Dieux doit d'avoir ressenti la nostalgie du large, la hantise des horizons infinis. Ce que fut sa jeunesse, le pieux .biographe Georges Normandy l'a dit avec une clairvoyante affection. Les lettres d'enfance de celui qui devait devenir le plus brillant, le plus boulevardier des chroniqueurs, révêlent déjà sa psychologie tout entière, un don aigu d'observation, une tendresse latente et pleine d'angoisse, l'obsession de l'art et le souci du rythme. A seize ans, il écrivait à sa mère : » Si loin de toi, mon pauvre cœur qui souvent déborde ne trouve pas à s'épancher. Des amis de collège, l'amitié me fait peur. Je suis défiant et ne reuœ me livrer à personne sans bien connaître.
I ai éprouve trop de déceptions et d'amertumes au ycée. On s'est joué de mon amitié. On a abusé de
ma confiance... » Toujours il apportera dans la vie cette « défiance » devant l'amitié offerte, toujours il manifestera ce recul d'un être cent fois déçu, et pourtant il s'abandonnera à des élans impulsifs qui le jetteront vers quelque aventure décevante d'où il reviendra désenchanté et meurtri. Le seul sentiment qui ne le trompera jamais, celui auquel il retournera sans cesse comme à un refuge, c'est l'amour maternel. Toute sa vie il eut pour sa mère, la respectable et noble Mme Du val, l'attachement le plus total et le plus touchant. Ce qu'il dut à cette affection vigilante, ses amis seuls le surent. Elle fut son modérateur et son soutien. Privé de cet appui, il eût été toute faiblesse et tout désordre. L'instinct de sa dignité et l'aiguillon nécessaire de la saine ambition, l'aspiration à la vie calme, au labeur régulier, lui vinrent du perpétuel souvenir de la présence maternelle.
Lorsqu'il s'engagea dans un régiment de hussards, et lorsqu'il passa aux spahis de Biskra, c'est dans le désir de s'évader d'une tristesse accablante. Les décors entrevus, les poètes favoris savourés ave< ardeur ne le prédisposèrent pas à la philosophie de; forts. Ce n'est pas en vain que le nom de l'auteu
de Sonyeuse figure ici entre Mallarmé, Moréas, Gladel, Rodenbach et Villiers. Il eut les mêmes maîtres et l'obsession de la même esthétique torturée. Baudelaire, Edgar Poë, Laforgue, Barbey d'Aurevilly imprimèrent sur Lorrain une empreinte indélébile. Mais il distingua surtout en eux le côté bizarre (on sait sa prédilection pour Hoffmann et Chamisso), et il s'éprit en outre de Partisterie des gemmes et des couleurs vives des Gustave Moreau et des Burne Jones. Il se façonna « une manière » sans aucun calcul, son « procédé » devint naturel. Mais avant d'adopter une forme presque définitive, il sombra dans le mystère, la fable, la légende, la féerie, l'antiquaille mythologique, allant de Pan à Typhaine, d'Hérodias à Ganymède, des rapsodes aux minnesingers , signant d'abord « Jehan » ses évocations moyenâgeuses encombrées de pages, d'écuyers, de châtelaines et de parcs harmonieux, et ce mélange hétéroclite nous valut la Forêt Bleue et le Sang des Dieux. Sylphes, Bohémiens et Zingaris dansaient des rondes échevelées dans les halliers de Broceliande, autour des étangs d'argent animés par le glissement des cygnes sous le clair de lune. Vers séduisants, délicats, agréables, où
Ton distingue déjà les nymphes et les sirènes parentes de ces princesses d'ivoire et d'ivresse qu'il silhouettera plus tard avec plus de maîtrise. Ses paysages, il les emprunte par un mystérieux rappel de mémoire à la Normandie à laquelle son passé le rattache. « Cette Normandie aux verdures toujours neuves et lavées par les pluies, qu'un de ses conteurs énamourés, M. Barbey d'Aurevilly, a comparée à une jeune fille aux joues fraîches tout humides de larmes. »
« Je n'avais que douze ans, écrira-t-il plus tard, * mais, liseur enragé de romans de chevalerie et le cerveau déjà farci de récits épiques et d'histoires fabuleuses, j'avais, dans mon imagination d'enfant, baptisé ce coin feuillu et solitaire du nom charmant de Broceliande. Broceliande, la forêt des pommiers du pays de Bretagne, où l'astucieuse et svelte fée Viviane prit à son piège le vieux mage Myrdhinn, Broceliande où depuis cent ans le vieux barde oublié dort, enseveli dans l'herbe, son sommeil sorcier, exilé de la mort et rayé de la vie...