Sonyeuse
Les genêts étaient d'or, et dans Broceliande
L'iris bleu, ce joyau des sources, la lavande
Et la menthe embaumaient. C'était aux mois bénis,
Où le hallier s'éveille à l'enfance des nids,
Et les pommiers neigeaient dans les bois frais et calmes.
Au pied du chêne énorme, entre les vertes palmes,
Des fougères d'avril et des touffes de lys,
Viviane et Myrdhinn étaient dans l'ombre assis.
« Ces vers que je composai beaucoup plus tard, dans ma vingtième année, j'ai toujours pensé qu'ils m'avaient été inspirés par une tenace et délirante impression d'enfance.
c Broceliande ! ce coin de parc en forêt s'appelait en réalité Franqneville, Broceliande c'était bien Broceliande en effet, où je me promenais avec les miens, ce jour-là, un clair et chaud dimanche de juin, Broceliande avec l'émergement fleuri des pommiers sauvages, crispant leurs troncs rugueux dans l'ombre des sapins, et ce grave silence où palpitaient comme des voix, effroi d'ailes dans les feuilles, bruit de pas sur la mousse, et dans l'air cette enivrante odeur d'amande amère, que répand l'aubépine en fleur. »
Avec quelle jouissance pleine d'espoir Jean Lorrain ne respirait-il pas ce parfum de son enfance, le
vent résineux des bois normands, dont son imagination morbide devait faire dans maintes œuvres des forêts hallucinantes habitées de fantômes, et parmi lesquelles il errerait avec épouvante entre Schlemyl et lady Usher.
Après avoir publié Les Lepilier, où il a peint avec rudesse les habitants de Fécamp tels qu'il les a connus, le voici à Paris, désireux de conquérir la ville et grisé par le tumulte et la couleur du Boulevard. De ce Boulevard, il sera le peintre fidèle et féroce, prompt à découvrir le revers sali des dorures, les misères des ombres cachées, l'infamie dissimulée derrière les façades, attiré par le vice et la boue, mais soucieux d'élégance, correct et mondain, presque snob par attitude, surprenante anomalie, problème inquiétant qui défrayera la chronique scandaleuse durant des années.
Sans doute sa passion pour l'éther est-elle la cause première de son attitude. Ce fut un nerveux détraqué, avec des retours brusques à la vie, des périodes lucides au cours desquelles il voyait son « double » avec une douleur agressive : « Si j'avais à faire mon portrait, disait-il à Octave Uzanne, je vous prie d( croire que je ne me raterais point. Je me vois s,
bien, si cruellement bien, que rien ne m'échappe de mes déchéances physiques. Ah ! quelle peinture j'aimerais faire de ces maxillaires d'homme de proie, de ces oreilles décollées, de ces yeux à fleur de crâne, aux paupières semblables à des plaies vives, de ce front ravagé, de ces bouffissures des joues, de ce nez renifleur, complaisant et inquiet, et de tout ce système pileux roussi par le henné et les teintures ! Ah ! non, allez ! je me ferais ressemblant, moi, je ne laisserais rien dans l'ombre... Je me suis toujours si bien vu f »
Il fut avec une âpre jouissance, avec un entrain démoniaque, ce romancier des bas-fonds, ce poète de la pourriture dont Descaves, Bonnetain et Huysmans souhaitaient la venue. 4 II se complut, en sortant de quelque réception mondaine, à se mêler à la populace, à descendre dans les bouges. Les bastringues du Point- du- Jour, les bals-musettes de Montparnasse et de Belleville eurent ses visites fréquentes. Nous retrouverons plus tard ses souvenirs notés avec exactitude dans la Maison Philibert. Mais avant qu'il ait pu grouper et étudier ses impres-