‹ PèlerinagesChapitre 19 sur 36 · LE VOEU · texte numérisé non relu

LE VOEU

TRISTE, je pars, laissant le toit natal en deuil; Muet, je puis encore embrasser d'un coup d'œil, Avant de disparaître au sein des mers lointaines, Les landes, les jardins, les bois et les fontaines. Et déjà, par degrés, dans un brouillard s'en va Tout ce qui me fut cher ou qui me captiva. Le bourg et son clocher, le port et sa tour ronde, Et le phare qui luit quand la rafale gronde, Et les bateaux rangés, comme d'anciens amis, Dans l'ordre où le hasard des retours les a mis. Et les vieux quais où gît l'ancre que mord la rouille; Mais, qu'en la geôle obscure où le flot me verrouille, De loin en loin, avec tendresse s'exhalant, Un souffle moins brutal m'arrive, tiède et lent, Q^ui me caresse l'âme et qui me parle d'Elle, Et me dise qu'elle est à nos serments fidèle, Et que ce souffle, aux mots d'amour que je connais. Mêle le bruit des pins ou l'odeur des genêts;

l68 PÈLERINAGES

Et je fais l'humble vœu, si la tempête passe,

De contempler debout les fureurs de l'espace,

D'écouter sans pâlir les râles déchirants

Qu'enflent les tourbillons ainsi que des torrents,

D'affronter vaillamment la lame aventureuse

Dont le vent déchaîné fait un cercueil qu'il creuse,

De toujours tenir tête au suprême péril,

Et de livrer d'un cœur hautain, d'un bras viril,

Songeant aux jours heureux qu'ici-bas nous vécûmes.

Mon rêve à l'espérance et ma proue aux écumes.

TÉCHEUSES

^4 %'M. Ferry,

SUR la côte sauvage et triste aux rives plates Dont le flot séculaire a poli les galets, Le matin laisse choir ses rayons violets, Où l'aurore oublia ses lueurs écarlates.

Le sable est, par endroits, sous les jeux du soleil,

Finement nuancé de nacre pâle et rose.

Et l'acre goémon que l'eau salée arrose

Prend aux reflets vivants un ton glauque ou vermeil.

Sur les récifs rongés, aux algues ruisselantes, Le dos courbé toujours, quelques-unes debout. Tandis qu'à l'horizon la mer sinistre bout. Elles fouillent le roc, impassibles et lentes.

Superbes simplement, nu-jambes et nu-pieds. Elles cherchent, le torse ample et la taille souple, Sur la grève, où la terre à l'Océan s'accouple. Les coquillages d'or par leurs yeux épiés.

lyo PÈLERINAGES

Au gouffre insatiable, à la mer rude et grande, L'une d'elles parfois, dont le morne regard Trahit l'âme anxieuse et le rêve hagard. Adresse sa prière et sa vie en off^rande.

Parfois aussi, pour ceux qui naviguent là-bas, Dont le sillage obscur ne laisse pas de traces, Et qui livrent aux flots déchaînés et voraces. Loin du pays natal, de tragiques combats;

Pour ceux qui sont partis sur de fragiles planches, Et qui voguent, enfants, époux et fiancés, Par un râle éternel sinistrement bercés, Vers les orages noirs et les écumes blanches;

Faisant trêve au labeur, levant son front bruni, Où quelque frêle espoir ose soudain éclore, Silencieusement l'une d'elles implore La Pitié radieuse éparse en l'infini.

Puis sous l'accablant faix d'angoisse qui la charge, Elle reprend sa tâche ingrate avec stupeur. Alors que sur les flots monte un soleil trompeur, Et que la mer traîtresse et rauque gronde au large.

VERS LA NATURE IJl

kA Georges Lafenesire.

LES clochers apparus tels qu'en un vague songe, Se dressent dans la brume où l'ouragan les ronge. Terre à demi sacrée où pousse le genêt, Où la bruyère croît, où la légende naît, Au sommet des talus et sur le bord des sentes, Partout, les fleurs de deuil, les fleurs compatissantes La couvrent de tapis mauves ou violets. Plus loin la mer sauvage aux sinistres reflets, Où le récif écume, où la vague moutonne. Bondit sous l'éperon des rafales d'automne. Sur la côte, une femme immobile et rêvant A quelque affreux départ dans l'ombre et dans le vent, Parmi les durs galets et les roches polies. Sent son cœur douloureux fondre en mélancolies. Parfois, debout, sondant l'horreur du goufi^re amer. Elle évoque en ses yeux tout l'effroi de la mer Qui se calme soudain et brusquement s'effare. Le soleil blanc ressemble à quelque énorme phare.

Et sur les flots cabrés dont les- fluides crins

S'échevèlent là-bas dans les brouillards marins,

Quand il se voile, il laisse obliquement descendre

De pâles rayons gris qui semblent faits de cendre.

La lande, autre Océan, couvre l'espace ras

Que nul n'a fécondé du labeur de ses bras,

L'espace aux horizons tragiques et sévères,

Où les Crucifiés, sur d'immenses calvaires,

Allongent leurs grands bras miséricordieux.

Le pied foule en passant la poussière des Dieux.

Dans un rêve infini se fige la pensée.

On ne sait quoi de grave étreint l'âme lassée.

Une tristesse ancienne au sol paraît tenir.

Le dolmen séculaire ou le sombre menhir.

Mystérieux témoin de plus d'un drame, indique

La place où gît le chef qu'élut l'hymne Bardique.

Toute la Bretagne âpre et morne vit encor

Au fond du primitif et farouche décor.

Avec sa foi robuste et ses naïves craintes,

Et les antiques mœurs sur son vieux sol empreintes.

Un souffle, par instants, plein d'arômes subtils.

Apporte la senteur suprême des courtils;

La saison tiède et tendre agonise, et les choses

Ont, dans l'effort muet de leurs métamorphoses,

Car 11 faut à l'aurore un couchant pour fleurir,

Le charme résigné de ce qui va mourir.

VHRS LA NATURH I^]

VE'ES L'ISLcAC^VE

LA mer chante son oraison, Et, tendant leurs voiles sereines, De silencieuses carènes Disparaissent à l'horizon.

Voiles blanches ou voiles bleues, Hochets de l'abîme écumant.

Toutes audacieusement Vont franchir d'innombrables lieues.

Sur les flots d'un azur changeant Où commence leur long voyage, Elles laissent un clair sillage D'or fluide ou de pâle argent.

Et toutes ont, voguant en lignes.

Lentes, vers un ciel redouté, L'harmonieuse majesté Et la grâce frcle des cygnes.

Parmi ces fragiles bateaux Que d'un sceau noir le destin marque, Dieu voudra que plus d'une barque Élude les écueils brutaux.

Plus d'une, des grises contrées Que hantent la brume et le vent, Rendra leur fiancé vivant A tant de vierges éplorées!

Tels, bercés par un clapotis Dont le frais murmure les tente, Mes espoirs, sur la mer chantante, L'un après l'autre sont partis.

Mais, des tristes côtes lointaines Où sombre chaque rêve mort.

Nul n'est revenu vers le port Qui vit frissonner ses antennes.

Et seul je guette à l'horizon Le retour d'anciennes chimères.

Cependant qu'en plaintes amères Les flots clament leur oraison.

VERS LA NATURE l^^

Lq4 CHEVcAUCHÊE

^ Edmond Estève.

AU crépuscule d'or, du haut d'un promontoire, J'ai longtemps dominé le gouffre expiatoire, Où gémissent, jamais consolés ni lassés. En lamentables chœurs, les sombres trépassés; L'abîme où, se tordant, les flots rudes et blêmes Mêlent à leurs appels des cris et des blasphèmes. Où clame un Dieu farouche inexorablement. Dans sa morne grandeur faite d'isolement. Or, c'était l'heure où monte, irritable, effarée, Vers les rivages noirs l'inflexible marée Qu'accompagnent les vols souples du goéland; Et chaque flot, crête d'un casque étincelant. Chaque vague, d'une acre écume empanachée, En cette fantastique et lourde chevauchée Dont l'espace écoutait les sonores galops. Heurtait son poitrail glauque au granit des îlots, Faisait le gouffre épique et la clarté mouvante. Passait dans du vertige et dans de l'épouvante;

Et, dans un tourbillon de reflets et d'échos,

C'était l'apothéose informe du Chaos,

Tant saignait l'Astre, et tant les lames courroucées

Accéléraient leur fuite en de brusques poussées.

Dans leurs bonds effrénés les livides coursiers,

Evoquant la fureur de fauves carnassiers

Qui soudain surgiraient d'invisibles tanières,

Échevelaient au vent leurs fiuides crinières;

Puis, sans qu'il fut besoin d'éperons ni de mors,

Foulant l'épave inerte et les vestiges morts.

Celui-ci hennissant quand celui-là se cabre,

Tous se ruaient avec une ivresse macabre

A l'assaut d'on ne sait quels monstrueux remparts;

Et dans l'immensité rauque, de toutes parts,

L'ouragan à la croupe et l'écume aux narines,

Sans fin se succédaient les cavales marines

Qui, rejetant aux rocs obscurs de vains débris,

Vers l'horizon tragique aux rayons assombris

Où quelque horrible spectre en grondant gesticule.

Crachaient leur bave amère au front du crépuscule.

Et du large affluait, comme ces escadrons

Qu'au fond du rêve, un jour, pâles, nous entendrons

Dans des lueurs de foudre et des chants de tonnerres,

L'innombrable troupeau des flots visionnaires.

Quelquefois tourmenté, flagellé par le vent,

Tressaillait et râlait tout le gouffre vivant,

Et, sous le fouet aigu des cinglantes rafales,

Hurlait le défilé des houles triomphales

Et des voraces flots l'un par l'autre engloutis.

Quand l'ombre enveloppa la terre, je partis.

VLRS LA NATURE

Mais au loin me hantaient encore, comme en songe, Le passage indompté des coursiers de mensonge Et le rythmique élan des hippogriffes lourds, Q^Lii, malgré leur stoïque acharnement, toujours Brisent, surpris par quelque étrange sentinelle, A d'éternels écueils leur audace éternelle.

lyS PÈLERINAGES

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