‹ PèlerinagesChapitre 26 sur 36 · VOIX VES CHOSES · texte numérisé non relu

VOIX VES CHOSES

TOUT le frisson obscur de la terre est en moi. Avec tout ce qui vit je tressaille d'émoi; A toutes les douleurs mon âme se fiance Dans une fraternelle et grave confiance. Je contemple pensif le sombre roc figé, L'arbre que l'ouragan parfois mutile, et j'ai, Les sachant épiés par des becs et des serres, Pour les frêles oiseaux, des angoisses sincères. J'épouse l'âpreté des plus funestes lieux. Mon cœur compatissant de nul n'est oublieux. Le sinistre ravin et la cime farouche Gardent un sceau fatal dont la grandeur me touche, Et les fleurs que j'y cueille ont un parfum amer. Le secret des sanglots éternels de la mer M'obsède, et l'infini mystérieux me hante, Où plane on ne sait quelle implacable épouvante, Et d'où tombe on ne sait quel défi menaçant. Oh ! qu'il m'est arrivé, lamentable passant.

Tapi dans l'ombre ainsi qu'un fauve en son repaire, D'écouter ce qui souffre et ce qui désespère, Et sentant, à l'aspect des destins châtiés. S'épanouir mon rêve en suprêmes pitiés, D'entendre, humble roseau que l'aquilon balance. Gémir la solitude et pleurer le silence!

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LA nature indulgente et bonne amasse en elle Des trésors ignorés de grâce maternelle. Elle sait compléter, d'un geste harmonieux, Les vestiges de l'Art qui ravissent nos yeux. Sous l'éclatant soleil, sous la morne bruine. Le lierre obscur ajoute un charme à la ruine; L'humble mousse revêt de somptueux tapis Les vieux cloîtres, dans l'ombre et dans l'herbe assoupis. Et nulle inscription ne fut plus éloquente Sur un tombeau d'enfant que la naïve acanthe Dont, un jour, Callimaque, inspiré par les Dieux, Orna les chapiteaux des temples radieux.

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ÊTHÈmÈ\ES

L'universel Déclin aux grâces infinies Se compose de mille infimes agonies.

L'arbre meurt feuille à feuille et le pré fleur à fleur, Et l'amour résigné meurt douleur à douleur. Chaque heure, lumineuse ou lugubre, défaille Dans des frissons de moire ou des reflets de faille. Une harmonie expire aux flûtes des roseaux Ainsi qu'en la chanson fragile des oiseaux. Dans la main qui la cueille une rose se fane; Et la beauté des ciels de nacre diaphane, La splendeur de l'azur où tant de clairs matins Sont nés de tant de soirs tragiquement éteints. Où des torses géants frôlent des croupes nues. Est faite d'une fuite éternelle de nues.

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TOUTl UDXE TOiM'BE Sc4^S C^OéM

AUCUN nom n'est gravé sur cette pierre fruste, Où nul regret naïf et tendre ne s'incruste. Le vivant inconnu qui sans bruit s'en alla, Silencieusement anonyme, gît là.

Et l'hommage pieux ni la douleur sacrée Ne viennent réjouir cette cendre ignorée. Mais la Nature douce et pitoyable aux morts, Pour que l'oubli n'ait pas quelque jour ses remords, Entrelaçant les fleurs aux branches, ne refuse A personne ici-bas l'inscription confuse Que déchiffre le rêve et lisent les oiseaux. Qui du cadavre obscur fait tressaillir les os. Et qui, raillant l'orgueil et le mensonge, reste La vérité candide et l'épitaphe agreste.

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Lc4 PILEUSE

COMME la laine obscure et qu'aux pauvres je file, Se succèdent mes jours ignorés, à la file, En leur simple cadence, avec tranquillité. Mais, dans l'ombre fatale où tout roule emporté. Où le plus dur pécheur par instants s'agenouille. J'ignore quelle main dévide la quenouille. Et ce que Dieu fera de mes humbles vertus Quand les fuseaux aux doux rythmes se seront tus.

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TITIÉ VE FLEU\

LA fleur a voulu croître, en sa grâce divine, Dans l'aride chaos de cette âpre ravine. Pitoyable, elle épand son âme tendre au fond D'un gouifre où le vertige en la terreur se fond. Elle reste la joie et la parure uniques Du lieu farouche où, pris de soudaines paniques, Comme un funeste vol passent les aquilons; Car ni l'éblouissante aurore aux reflets blonds, Ni les éclairs pourprés que le soir ressuscite N'osent descendre au cœur de l'effroyable site. Et le pâtre qui loin du foyer s'exila, Et que sa troupe agreste a conduit jusque-là, Avec les durs béliers errant de roche en roche. S'il aperçoit la fleur sauvage, s'en approche. Et, tandis que l'écho vibre au bruit de ses pas, La contemple, songeur, et ne la cueille pas.

TcATILLOC^S

LES vers dont chaque jour la grâce cadencée Berce d'une éphémère ivresse ma pensée, Les vers ailés, les vers capricieux et doux. Ces agiles rôdeurs que je saisis pour vous, Et qui, dans la lumière où leur essaim tournoie, Révèlent à mon cœur des caresses de soie. Me faudra-t-il, de leur essor privant l'azur. Les immobiliser sur un feuillet obscur?

Seront-ils prisonniers de la page noircie? O femme tutélaire à ceux qu'on supplicie. Soyez-leur pitoyable et songez sans remords Q ue, dès qu'ils sont captifs, les plus beaux vers sont morts Que la plume la plus tendre les martyrise; Qu'ils sont nés pour s'enfuir avec la tiède brise, Pour disputer le ciel à l'élan des oiseaux; Songez qu'ils sont pareils, en mes étroits réseaux, Au souple papillon, si léger quand il vole. Dont on retient le corps vagabond et frivole.

Que l'on sent palpiter de crainte entre ses doigts,

Et qui, se débattant, laisse tomber parfois

Sur notre vanité cruellement grossière.

De son aile éclatante et frêle, une poussière.

VISI05^ TqAS70\qALE

FILLE des laboureurs, qu'appelle la génisse Pour que tes doigts légers ruissellent de son lait; Qui, chaque soir, et par le sentier qui te plaît, Reviens des prés avant que le jour se ternisse;

Fille des laboureurs, dont la pieuse main A filé pour l'aïeule assoupie une robe, Et que tantôt révèle et que tantôt dérobe L'agreste et sinueux caprice du chemin;

Quand tu passes, le soc pour la glèbe qu'il creuse Éprouve une pitié; le bœuf songe plus lent; L'abeille d'or autour de ta grâce volant Rêve au miel embaumé de ta lèvre amoureuse;

Et l'humble oiseau, qu'attire un grain de chènevis. Sachant que ta beauté se nimbe d'innocence, O vierge, de sa flûte aérienne, encense Mélodieusement l'atmosphère où tu vis.

LcA-HcAUT

A l'Occident doré, prêt aux métamorphoses, Une vierge effeuillait de symboliques roses; Des baumes s'exhalaient enivrants; le soleil Très lentement sombrait dans l'espace vermeil; L'extase était mêlée à tous les bruits sublimes. Les vols des angélus se croisaient sur les cimes, Quand, les derniers degrés des collines gravis, Éperdu de tendresse inefî'able, je vis S'illuminer ton âme en un geste d'off'rande. Ah! combien la douceur de vivre est parfois grande! Que parfois le soir tombe harmonieusement! Seuls tes regards sont vrais et tout le reste ment! Sois à jamais sacrée et pour toujours bénie, Femme dont la pitié s'éclaire de génie; Toi qui sur les destins ruinés veux bâtir; Toi qui prends le péché, le mal, le repentir, La honte et la douleur, pour dresser vers la nue Un temple radieux de tendresse ingénue;

Toi qui sais tous les mots d'espoir et de pardon; Toi qui de ta jeunesse au cœur triste as fait don; Par qui s'ouvre à mes yeux la porte d'or des songes; Sois bénie et sacrée, ô femme, qui prolonges Quand meurent par degrés les vestiges de jour, Une agonie exquise et lente de l'amour.

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