‹ PèlerinagesChapitre 27 sur 36 · SEUILS FLEU\IS · texte numérisé non relu

SEUILS FLEU\IS

kA oitmiste Dorchain.

QUI VOUS célébrera, seuils fleuris d'anémones, Seuilsfleuris de vertus et seuils fleuris d'aumônes? Et vous, par la candeur de l'amour embellis, Seuils blancs de clématite et de volubilis? Et vous, antiques seuils, pleins d'ombres familières. Que, sans hâte, le temps a cachés sous des lierres? Vous ornés de rosiers, embaumés de tilleuls, Où, dès l'aurore assis, devisent les aïeuls? Qui vous célébrera, seuils accueillants d'auberges Qu'encadrent les jasmins mêlés aux vignes vierges. Où joyeuse l'hôtesse apparaît; vous encor Où la mousse a brodé ses arabesques d'or? Tapissés de glycine, enguirlandés de treilles, O seuils, soyez nimbés de gloires sans pareilles! Soyez bénis, ô seuils où la vie a passé! Car vous êtes le but du pèlerin lassé, Le refuge qui s'ouvre aux chimères meurtries. Le résumé charmant de toutes les patries,

Le calme souvenir dont la suavité

Éloigne le pécheur de Tabîme évité,

L'espoir du mendiant après la longue route,

Et l'astre du proscrit qui parfois songe et doute.

Car vous êtes, ô seuils, ce qu'aspire à revoir

Le laboureur obscur qui, dans la paix du soir.

Courbé par le travail et la fatigue et l'âge,

Regagne d'un pas lourd la ferme ou le village;

Car vous êtes surtout, ô seuils compatissants.

Les foyers d'où s'exhale, ainsi qu'un tiède encens,

La respiration tranquille des chaumières.

Et, dans la floraison des grâces coutumières.

Pour le poète au cœur de silence et de nuit

Qui cherche l'idéal et que l'idéal fuit;

Pour l'agreste rêveur dont l'hymne vous exalte,

La pure vision de quelque fraîche halte,

Et de quelque humble enfant, dont le geste attendri

Allège l'infortune ou prépare l'abri.

Et dont la main pieuse, avant qu'il disparaisse.

Au front du voyageur dépose une caresse.

Vn\çAIL oACNiClEV^

TOI dont j'eusse aimé tout, les pas, la voix, le geste, Le charme hiératique et la grâce modeste. Dont l'amour, de l'amour des anges précurseur. Est un peu d'une mère et beaucoup d'une sœur; Vierge mélancolique et sereine, qu'attire L'effort du sacrifice ou l'élan du martyre. Que j'eusse vénérée avec la foi d'un saint, Et qui marches, le front d'une auréole ceint; Toi qui tiens, radieuse et pure, en tes mains calmes. Quelquefois des rayons et quelquefois des palmes; Toi dont les mots berceurs, harmonieux, subtils. Abrégeant aux proscrits la longueur des exils. Apportent de très loin aux secrètes blessures Les baumes délicats et les guérisons sûres; Être qu'à deux genoux les pauvres ont béni. Et de qui, par moments, le sourire infini Sur le désert des cœurs tombe comme une manne; Toi dont tant de pitié consolatrice émane.

Qu'au voyageur qui passe en ton chemin clément

Tu changes la fatigue en éblouissement;

Toi dont la vie effleure un instant notre terre

Pour en illuminer le tragique mystère,

Que j'attendis en vain, et qui sans doute allas

Vers des pieds trop meurtris et des destins trop las.

Et qui vides, avec d'ineffables délices

Les augustes douleurs et les nobles calices.

Je te dois en ce monde où bientôt je mourrai.

D'avoir longtemps souffert et longtemps espéré.

Nul ici-bas, où tout s'apaise et s'atténue.

Ne me dira pourquoi tu n'es jamais venue;

Mais tu restes, au fond de mon triste passé.

Le rêve le plus doux qu'une âme ait caressé.

L'I^éMOLËE

kA Georges 'Drnilhet.

TOI dont seuls les ruisseaux ont réfléchi la face, Dont les malheureux seuls ont entendu les pas; Toi qui semais l'Amour et ne t'en doutais pas, O sainte dont le culte éphémère s'efface;

Toi qui pour consoler nos âmes tristes, vins Des pays de souffrance ou des pays de rêve; Dont l'apparition révéla, quoique brève.

Les candides vertus et les charmes divins;

En ce jour automnal qu'un reflet rose moire, Il me plaît d'évoquer la vierge que tu fus, Et de fixer au fond des souvenirs confus Ton image naïve et ta pure mémoire.

Destinée en ce monde impitoyable et laid A fouler les degrés des trônes ou des temples Pour les parer de grâce ou les orner d'exemples, Tu crus qu'un sort plus noble encore t'appelait.

Tu créas le foyer de tendresse infinie Qui calme les tourments et qui sèche les pleurs. Où posèrent tes pieds, l'enfant cueille des fleurs; Où s'exhala ton chant, l'homme boit l'harmonie.

Tu choisis l'âpreté d'un aride chemin Sachant la gloire ainsi que la beauté fragile; Et partout tu laissas, sur notre humaine argile, L'empreinte caressante et fraîche de ta main.

Tel un grand lys baigné de lumière sereine.

Dont rayonne l'odeur comme un mystique encens,

S'épancha ton ivresse en désirs innocents.

Et des pauvres courbés tu fus esclave et reine.

Un soir que de marcher tes pieds étaient trop las. Vers la patrie où rien ne meurt, où rien ne change. Ton âme fière ouvrit ses deux ailes d'archange. Et pour l'éternité d'amour tu t'envolas.

Au rivage lointain que l'extase constelle.

Ta présence a chassé l'ombre, et j'eusse voulu,

A ce labeur auguste indignement élu.

Graver pour toi cet hymne au granit d'une stèle.

FLEUT{ V'EXIL

SON corps ferme, taillé dans le plus pur Paros, Est de ceux qui jadis suscitaient les Héros, Et son front porte, veuf de splendeurs abolies, Le double sceau des deuils et des mélancolies. Ses yeux qui très longtemps ont contemplé la mer, Sont devenus profonds comme le gouffre amer. Et mirent en lueurs des abîmes surgies Une évocation d'ardentes nostalgies.

Parfois dans ce regard où le regret lassé Ne se retourne plus même vers le passé. Tel le glacial reflet d'une aube qui se lève, Fulgure inattendu l'éclair d'acier d'un glaive. On dit qu'elle habita les Fabuleux pays Où les moindres désirs doivent être obéis, Et que sur son destin royalement étrange Plane l'aile invisible et sombre d'un Archange. Tant d'abandons et tant d'angoisses sont venus Saturer son grand cœur de dégoûts inconnus,

Qu'en marche vers le seuil d'inexorables portes,

Ses pieds semblent toujours froisser des feuilles mortes.

Dans le rythme onduleux de son allure elle a

Une grâce à laquelle un charme se mêla,

Et ses mouvements, fiers d'origines insignes,

Gardent la majesté sculpturale des cygnes.

Sans doute elle a quitté quelque obscur piédestal.

Car, tragiquement belle, en son chemin fatal.

Inconcevable sphinx que son énigme tue,

Elle apparaît avec un geste de statue.

Où va-t-elle, absorbée en ses deuils et marchant

Impassible et toujours du côté du couchant?

Quel grave sacerdoce au fond des soirs attire

Cette prêtresse d'un mystérieux martyre?

Chacun l'ignore, hélas! mais on sent qu'il est vain

De plaindre son exil volontaire et divin;

Qu'elle traversera, bien qu'infiniment lasse,

La vie, où le regret au souvenir s'enlace,

Les étés radieux, les sinistres hivers,

La glèbe et les cités noires d'hommes pervers.

Les rocs les plus aigus, les plus tristes rivages.

Les monts silencieux, pleins de gorges sauvages,

L'Océan flagellé des ouragans hurleurs.

Sans jamais déposer son fardeau de douleurs.

SU\ LE TLcATEcAU

,A Séverine,

SUR l'aride plateau que l'ouragan balaie, Où l'aurore et le soir saignent comme une plaie, Vers des terrains pierreux et stériles, je vais; Car la ronce perfide et le caillou mauvais Où trébuche le pied, où la démarche hésite. Se sont accoutumés à mon humble visite. Aucun arbre ne croît au tragique horizon. Le vent qui passe avec des plaintes d'oraison. Gémit pour consoler, dans son ombre interdite, L'Archange foudroyé qui souffre et qui médite.

Or, par un froid matin, sur le plateau hideux. L'homme et la femme, âgés et graves tous les deux, Sans hâte, ensemençaient un coin de l'ample friche. D'énergie et d'espoir parfois le pauvre est riche. Leur lamentable soc traçait péniblement Les sillons où tombait le seigle ou le froment. Leur cheval triste et maigre et dont le flanc halète,

Semblait sur le fond gris de la nue un squelette

Traînant un chimérique attelage; et pourtant

Les deux vieillards émus et bons, à chaque instant

Arrêtaient l'animal qui respirait à l'aise,

Las de heurter le roc et de vaincre la glaise.

Puis, après quelques mots très doux, très indulgents,

Qu'au morne serviteur disaient les pauvres gens,

Le groupe repartait sur l'argile durcie,

Autel où le semeur, comme un prêtre, officie.

Et sur la majesté du ciel se profilant.

Exerce avec grandeur son sacerdoce lent,

Et fait par sa pitié naïve qui les touche

L'aurore plus humaine et le soir moins farouche.

cA VO\ÊE VES "BOIS

kA Jean Mérac.

TACHERONNE asscrvic aux besognes grossières, Que blessent les cailloux, qu'aveuglent les poussières. Que déchire la ronce et que meurtrit le froid. Et de qui l'ombre au fond du crépuscule croît. Par ce soir gris d'automne, en ce désert sauvage. Traînant par les sentiers ton douloureux veuvage, Tu reviens des grands bois 011, malgré les défis Du vent amer, courbée, insensible, tu fis Pour le foyer lointain de ta sombre chaumine, Le lourd fagot dont l'âtre un instant s'illumine. Le fagot qui procure à l'aïeule, aux enfants, La brève illusion des étés réchauffants. Fille des glèbes, sœur des souffrances, écoute, Puisque tu m'as trouvé sur ta pénible route. Et que, bonne aux petits et secourable aux vieux. Tu m'as jeté peut-être un regard envieux : Pour toi la destinée implacable et sévère A fait de chaque jour la halte d'un Calvaire;

Ta vie est une lutte héroïque et sans fin

Contre le désespoir, la misère et la faim,

Et sublime est le Dieu dont l'éclair nous menace,

Qui te créa vaillante et te rendit tenace.

Pourtant, seul comme toi, le poète inconnu.

Le songeur solitaire et ce soir-là venu

Sur le rude chemin que le pauvre fréquente

S'inclinait comme toi vers la terre éloquente,

Et presque fasciné recueillait ce que dit

La Nature éternelle à l'éternel Maudit;

Et son rêve hâtait aux horizons immenses

La lente éclosion des divines semences.

O femme, ne sois pas jalouse du passant;

Ouvre à son âme triste un cœur compatissant.

Une fraternité mystérieuse lie

Aprement ta détresse à sa mélancolie.

Et, quand le jour cruel agonise, tous deux

Vous rentrez le front las et le pied hasardeux.

Ployant, toi sous le faix des branches amassées,

Et lui sous le fardeau sinistre des pensées.

C0^7\qASTE

PÈLERINS d'un sanglant et bas pèlerinage, Hommes, femmes, enfants, s'entassent par milliers Dans le cirque sonore aux gradins familiers. Et l'astre rutilant sur des flots d'azur nage.

C'est Pâques, et ce peuple acclame le carnage. Les combats effrayants et les fiers cavaliers; Car ces tragiques murs restent hospitaliers Au meurtre, plus cruel et plus vil d'âge en âge.

Mais dans un pan de ciel que ne regardent pas Les taureaux dont la mort guette le moindre pas. Et qui luit ardemment sur cette foule hostile;

Un clocher dentelé plonge vers l'infini.

Dont la cloche, implorant le Rédempteur, distille

L'amour et la prière au monde rajeuni.

2fO PÈLERINAGES

DoiU^S LE CI\QJJE

SUR le sable doré de la géante arène, Que nulle trace horrible encore ne ternit, L'ardeur du grand soleil qui monte à son zénith. Ironique, flamboie, et s'étale, sereine.

La foule impatiente et ne contenant plus Les transports effrénés qui lui traversent l'âme. Tumultueusement déferle, ondule et clame, Comme une étrange mer qui n'a pas de reflux.

Vers le râle lugubre et le meurtre cynique Elle gronde houleuse et pousse ses flots lourds, Et des gradins de pierre aux loges de velours On ne sait quel délire obscur se communique ;

Et sur ce peuple épris de spectacles cruels, Sur ce sable altéré que la haine ensanglante. Plane et s'épanouit la splendeur aveuglante De l'Astre, vieux témoin des tragiques duels.

VERS LA I' I r 1 É

La foule, de féroce ivresse est pénétrée, Où se déchaîne et roule un tonnerre de cris; Le respect, la pudeur eux-mêmes sont proscrits, Q^uand le cortège a fait sa triomphale entrée.

Les hardis combattants aux costumes soyeux Sont prêts sous le manteau dont flotte l'écarlate ; Quelque coursier hennit, une fanfare éclate. Et sur le cirque ardent se fixent tous les yeux.

Sortant de la farouche et captive indolence Où de sombres bourreaux naguère l'ont muré. Croyant reconquérir son libre et vaste pré. Au travers de l'arène un taureau noir s'élance.

Parmi le bruit énorme et l'ample chatoîment Il s'élance, vomi par l'ombre de son antre. Tel un éclair, il charge un cheval qu'il éventre, Et qui s'affaisse et meurt silencieusement.

Alors le peuple exulte et la pourpre qui coule Traîne en caillots épais sur le cirque maudit. Et la brute affolée et sauvage bondit Et par instants regarde avec fureur la foule.

Mais le taureau s'arrête épouvanté soudain. A l'aspect de l'inerte et monstrueux cadavre. Il semble qu'une angoisse instinctive le navre, Sa colère s'apaise, achevée en dédain.

L'animal subjugué, large et vivante cible, Posant ses durs sabots sur ce flasque néant. Paraît pris de vertige au bord d'un puits béant. Et, bien qu'on le harcèle, il demeure impassible.

La peur mystérieuse aux entrailles le mord. Indifférent à tout ce qui rutile et bouge, Et peut-être hanté d'une vision rouge.

Il flaire longuement et mugit à la mort ;

Jusqu'à ce qu'immobile, héroïque, sublime, Criblé de dards aigus, couvert d'un sang vermeil, Éclaboussé de gloire, ébloui de soleil, Lamentable, il s'efFondre enfin sur sa victime !

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