VERS L OEUVRE 2^J
LES TcALcAIS
LES deux palais couchés face à face, un instant Humanisés, à l'heure où la foule contemple Leur majesté de sphinx et leur splendeur de temple, Ont prononcé le mot que l'univers attend.
Énigme glorieuse et secret palpitant.
Par quoi l'ombre est moins noire et l'avenir plus ample, Mot transfigurateur comme un sublime exemple. Parole prophétique et si tendre pourtant!
Abolissant enfin les sombres aventures. Ce mot doit étoiler toutes les nuits futures Où se seront les Dieux sanglants évanouis;
Et, scellant l'union des races fraternelles,
Exalter par la voix de labeurs inouis
Ce que suscite l'Art de magnanime en elles!
2f8 PÈLERINAGES
VÊTHÈiMÈ\E CITÉ
UN ciel fauve soudant ses blocs d'airain flamboie, Qu'ont martelé sans bruit d'invisibles forgeurs, Sur la ville aveuglante où nos regards songeurs Se fixent dans l'extase et plongent dans la joie.
Tours, flèches, minarets, chaque faîte se noie Dans une gloire ouverte aux rêves voyageurs; Et le Fleuve charrie, en de sombres rougeurs, Ses grenats de velours et ses pourpres de soie.
Il semble qu'on subisse, à jamais ébloui, L'hallucination d'un mirage inoui, Nostalgique hantise et qu'eût aimée un Dante;
Jusqu'à ce qu'aux regards fascinés lentement
S'évanouisse enfin la vision ardente
Dans l'irréel éclat d'un vaste embrasement.
tA Georges Gourdon,
LES JUéMEoAUX
xA Monsieur et ^Madame %A. Slf.
SOUS les yeux attendris et graves de leur mère, Non loin du chêne antique aux énormes rameaux, S'ébattent, sur le pré fleuri, les fils jumeaux. Dans leur beauté naissante et leur grâce éphémère.
Comme en rêve, l'amour maternel énumère Tous leurs exploits futurs, les voit domptant les maux, Lavant toute injustice aux fleuves baptismaux, Et peut-être inspirant quelque nouvel Homère.
Un propice soleil, qui tombe à l'horizon Et d'obliques lueurs baigne le frais gazon. Nimbe les deux enfants d'une auréole claire ;
Or, grandissant chaque ombre aux rayons sidéraux, Pour exalter l'espoir de la femme et lui plaire. Il leur donne déjà la taille des Héros.
Lq4 ^E^COC^T'FJE
SI parfois, conduisant la grossière charrue, Le laboureur redit quelque mâle refrain, Son rêve glorieux le fait contemporain D'une époque héroïque à jamais disparue.
La foule des guerriers par la légende accrue Tourbillonne à ses yeux avec un bruit d'airain; Et, tandis que son soc fouille l'âpre terrain, Dans la mêlée aussi sa vision se rue.
Mais par les vallons d'or où croît le blé divin, Sur les coteaux sacrés où s'empourpre le vin, Il heurta des tronçons de glaive ou de cuirasse;
Et l'éclair de la gloire en jaillit avec eux
Quand sortent de l'obscur sillon que l'homme trace
Le pacifique fer et le fer belliqueux.
Voi7{MUl{E
LE soleil a doré d'un éclat coutumier, Sur le mur de brocart, la lance, la cuirasse, L'estoc, où d'un sang vil s'éternise la trace, Les jambières, l'écu, le casque et le cimier.
Vêtu de cette armure autrefois le premier. Fier de son nom, plus fier encore de sa race, Errait celui que nulle épreuve ne terrasse, Quand on sent dans la nuit les crimes fourmiller.
Célébrant les exploits fameux, la panoplie Conte héroïquement la légende accomplie Par les Éviradnus et par les Amadis;
Et l'âme, aux souvenirs de gloire réchauffée. Évoque un paladin portant, comme jadis.
Une mâle prouesse en guise de trophée.
L'ÉPOTÊE
LES immenses déserts, les espaces arides Déciment ces Héros qu'attire le Danger ; Ces fronts audacieux, sur le sol étranger, Se creusent lentement d'inexorables rides.
Qu'importe! le ciel fauve aux silences torrides Les voit du marécage ou du sable émerger, Et chacun garde au cœur, épique Messager, Les courages sans frein, les volontés sans brides.
Semant la solitude ardente de leurs os.
Ils marchent, fascinés, sans trêve, sans repos.
Et le mirage accroît par moments leurs statures;
Ils marchent, glorieux, vers de lointains périls, Sûrs d'à jamais revivre aux légendes futures, Dans le rêve éperdu des triomphes virils.
LcA SToATUE
LES yeux perdus au ciel, le front calme et serein, Écoutant on ne sait quelle ample mélopée, La figure revit, de gloire enveloppée.
Sur rétalon cabré qui mâche un noble frein.
Héros sacré, de cent héros contemporain. L'ardent guerrier brandit encor sa rude épée. D'un bras viril jadis en un vil sang trempée. Et par instants son cœur fait tressaillir l'airain.
Sous l'éclatant azur, sous les splendeurs stellaires, Valeureux comme au temps des épiques colères. Le cavalier muet songe aux fiers lendemains;
Et des ormes plaintifs, tel un immense orchestre, Secoués de soupirs tragiquement humains.
Bercent le rêve altier de la statue équestre.
Sc4VOC^c41{pLE
QUAND, se faisant du vil supplice un piédestal, L'héroïque martyr, sur le bûcher fatal, Saintement immola son rêve à la patrie; Quand se fut détachée enfin l'âme meurtrie, L'indigne populace, esclave de tyrans, Les farouches instincts, les esprits ignorants. Fourmillant aux sillons humains comme une ivraie; Tous les oiseaux de nuit que la lumière effraie, Cet aveugle troupeau qu'ont toujours irrité Les semeurs" de l'espoir et de la vérité, Et qui hait la douceur des sublimes tutelles. Dans le Fleuve jeta ses cendres immortelles. Mais le cœur ingénu du moine florentin Le prodigieux cœur, plus fier que le destin. En qui battaient l'amour des libertés futures Et la tendre pitié des faibles créatures Qu'opprime l'injustice et que nul ne défend. Ce cœur fut retrouvé dans la main d'un enfant.
Ville unique, Cité belle, jeune et vivante. De ton sol quelquefois a jailli l'épouvante, Parmi les floraisons de l'Art pur et divin; Mais le bannissement ou le supplice est vain. Proscris Alighieri; brûle Savonarole :
Plus haut que tes palais retentit leur parole ; Car Dante a Béatrix et le martyr sa foi; Car l'univers admire et sent planer sur soi. Dans les graves rumeurs de la vie inquiète, Le bûcher de l'Apôtre et l'exil du Poète.
LES rÈiMÈT^QAI\ES
%A Taul tAdam,
UNE chaîne écumeuse et verte de collines Se brise éparse au vol cinglant des tourbillons Qui creusent dans la mer d'effroyables sillons, Et qui penchent les mâts sur les lames félines.
Un grondement fatal du morne abîme sort. La nue épaisse et qu'un reflet livide troue Regarde au loin plonger et ressurgir la proue Des vaisseaux éperdus qui regagnent le port.
Au gouvernail, la main se crispe et se contracte, Qui dirige les lourds colosses chancelants. Chaque vague jaillit sur les sonores flancs, Où retombe l'écume en blanche cataracte.
Les cormorans plaintifs, les sinistres pétrels Accélèrent leur fuite à travers la tempête, Et la voix s'élargit, que l'ample écho répète. Comme un rauque tonnerre, en bruits surnaturels.
C'est l'heure où, sur le deuil des ondes funéraires, Fixant leurs yeux qu'emplit le dédain du péril, La stoïque vaillance et le sang-froid viril. Prêts au moindre signal, guettent les Téméraires.
Tous, marins ou pêcheurs, fiers d'un noble passé, Songent à secourir la barque minuscule Qu'escorte la rafale et que le flot bouscule, Et scrutent l'Océan tragique et convulsé.
Or, la lutte parfois monstrueuse s'engage. Ces hommes tiennent tête aux sombres éléments Parmi les durs appels et les cris véhéments Dont l'ouragan disperse au loin l'âpre langage.
Des femmes, des enfants vers eux joignent les mains. Chacun pour les sauver tente un effort suprême. Et dans le vent qui hurle et la mer qui blasphème, L'audace les grandit en héros surhumains.
Ils quittent tout : l'abri, le foyer, la famille, Puis s'élancent sur ceux qu'ils veulent arracher Aux fureurs de la lame, aux griffes du rocher. Cependant que d'éclairs le ciel entier fourmille.
Et c'est une bataille horrible et sans merci. Si vaste qu'elle soit, la mer est leur domaine. Une vague les porte, une autre les ramène Près d'atteindre le but au rivage obscurci.
Ils s'acharnent, glacés, et le duel recommence. L'hydre écaillée et glauque en vain crache sur eux La bave et le défi des flots aventureux; En vain s'accroît sa rage achevée en démence!
Il faut vaincre le monstre ou l'avoir pour tombeau; Et le canot lancé comme par une fronde Plonge au gouffre, en dépit de la foudre qui gronde. Plus l'ombre est noire et plus le dévouement est beau.
Ah! les âmes qu'un tel héroïsme a trempées, Quelle immense pitié les pousse et les unit? Quels vers, comme les rocs, se feront de granit. Pour immortaliser de telles épopées?
kA Georges d'Esparhès,
INCONSOLABLE Irlande! Irlande aux brumes grises, Toi dont les vents amers ou les suaves brises Rythment l'obscur tourment, Et qui, des laboureurs accroupis dans les huttes Ayant fait des Héros et des Apôtres, luttes Opiniâtrement;
L'agonie a des mots dont la douceur attire, Et nous vivons courbés sur ton noble martyre.
Nous qui n'ignorons pas, O Pays, qu'a changé le crime en ossuaire, Que notre effort a pu soulever le suaire
Dont tu t'enveloppas!
Tes seuils, que nulle main pieuse n'enguirlande. Pleurent abandonnés, ô misérable Irlande;
Tes enfants sont proscrits; Et ceux de qui partout le cynisme s'étale Sur tes lèvres ont mis leur empreinte brutale
Pour étouffer tes cris.
Religieuse Irlande aux chants mélancoliques, Irlande des grands saints et des grandes reliques,
Et des fabuleux clans; O terre où la légende est sœur de l'épopée, Et qui, grave, souris, quand tu te sens frappée
Par tes bourreaux sanglants;
Sans que tremble ton cœur, sans que ta foi chancelle, Sois, malgré les viols, l'héroïque pucelle,
La vierge aux clairs regards; Et, pareille à l'écume assiégeant tes rivages. Conserve la candeur sous tes haillons sauvages
Et tes gestes hagards.
Endure la famine et souffre l'injustice. Qu'un implacable joug sur toi s'appesantisse
De ténèbre et de fer; Vois l'odieux vainqueur qui sans cesse t'opprime. Comme un fauve repu, se vautrer sur son crime;
Rampe en ton morne enfer!
Quelque jour, de tes deuils augustement surgie. Retrouvant ton audace avec ton énergie,
Tu ressusciteras; Et, tel l'aigle jaillit impétueux de l'aire, Tu pousseras encor ta clameur séculaire
En agitant les bras.
Et les bardes sacrés pleins de rcves antiques, Et les harpes de pierre aux appels prophétiques
Frémiront glorieux; Et tu verras, dressés hors des tombes farouches Et comme pour parler ouvrant soudain leurs bouches.
Sourire les Aïeux !
LES VcAIC^CUS
kA Fernand 'Bœuf,
JAMAIS depuis les jours de l'invincible Hellade, Nul peuple indépendant et jeune n'a tenté Vers de vierges sommets une telle escalade!
Nul peuple qu'auréole un courage indompté, N'a voulu, sous le choc d'une race avilie. Mourir aussi longtemps pour l'âpre Liberté!
France, Empire des Czars, Allemagne, Italie, Impassibles devant l'effort de ces Héros, Quel effroi vous retient? quel intérêt vous lie?
Ignorez-vous pourquoi, simples et sculpturaux. Tombent ces laboureurs aux gestes exemplaires. Dont l'attitude épique est digne du Paros?
Avez-vous renié vos gloires séculaires,
Et ne sentez-vous plus, le regard vers les cieux,
Éclore en vous l'ardeur des suprêmes colères?
Pour les canons pesants qui rompent leurs essieux.
Tous ont abandonné la naïve charrue,
Et gravissent les monts d'un pied audacieux.
Dans la mêlée horrible où la cavale rue
Et se cabre, ils ont vu, pleins d'un noble mépris.
Fondre sur eux la mort brusquement apparue.
Tous s'immolent muets; mais en nos jours flétris,
La Conscience vêt ses longs crêpes de veuve,
La Force est triomphante et les Droits sont proscrits !.
Peuple, tu resteras l'humble source où s'abreuve L'espérance stoïque, et ce n'est pas en vain Que tu chasses la honte en acceptant l'épreuve.
Si nul n'ose empêcher ton martyre divin.
Tu briseras ta chaîne en grondant, fier Esclave,
Au cœur de qui fermente un sublime levain!
Peuple, ne faut-il pas que tout affront se lave, Et que, se dégageant quelque jour du brouillard. L'homme crache sa haine et le volcan sa lave?
Puisque aucun n'a pitié du tragique Vieillard, Puisque la Grèce est morte et que ton sort est pire. Puisque ici-bas Schylok a remplacé Bayard;
l'-jG PÈLERINAGES
Peuple, puisque sur toi s'acharne le vampire. Puisque tout semble hostile à ton grand Pèlerin, Puisque l'air est souillé, que ta poitrine aspire.
Qu'un poète se lève, au verbe souverain,
Et que vibrent enfin sur sa lyre vivante
Les strophes de granit et les strophes d'airain!
Que son souffle amplement indigné nous évente! Qu'il embouche les vers ainsi que des clairons. Pour éveiller ceux-là qu'engourdit l'épouvante !
Qu'à plus d'un diadème arrachant ses fleurons. Il soit le coq sacré d'une nouvelle aurore. Dont s'embrase la nuit lugubre où nous errons !
Et qu'à son mâle appel, qu'à son rythme sonore
Surgisse enfin de nos lourdes iniquités
Et du morne horizon que l'ombre déshonore
Le flamboyant soleil qui nous avait quittés!
LE rEi{ri{E
kA Frédéric Tlessis.
DANS le repos suprême et les songes derniers, Héros prédestinés de l'effroyable guerre, Ils gisent où sans crainte ils sont tombés naguère. Et s'exhale autour d'eux l'horreur des grands charniers.
Ils dorment où gronda l'immense tragédie. Et l'on sent qu'irrité, par instants, le sol bout, Et la croix de granit sur le tertre est debout, Qu'au Sacrifice obscur la Mémoire dédie.
L'ouragan qui gémit dans la cendre du soir Évoque la fureur des anciennes mêlées, Les chocs des escadrons sur les plaines foulées, La pourpre ruisselant comme un vin du pressoir.
Il dit l'afPreux délire et l'ivresse macabre. Et les fourmillements de fer, et les canons Qui vomirent la mort sur des soldats sans noms, Et les chevaux sanglants dont le poitrail se cabre.
Il évoque l'odeur du meurtre, les lambeaux
De chair fumante encor pendus au bout des piques,
Les féroces clameurs et les charges épiques.
Et les croassements voraces des corbeaux.
Il dit la volupté stérile du carnage.
Les cadavres roidis étendus par monceaux
Et que l'ombre fera paraître colossaux,
Mer immobile où l'Astre éclaboussé surnage!...
Un jour, vous le savez, ô vous qui dormez là. Près d'une terre, hélas! par l'étranger ravie, Vous qui sentez frémir l'espérance et la vie Dans l'ombre où la légende auguste nous parla;
Quelque jour, de la glèbe hostile et séculaire, La moisson jaillira mystérieusement.
Et vos haines seront l'invisible ferment De révolte sacrée et de sainte colère.
Le barbare insensé, l'oppresseur odieux Peut, le poignard levé, surprendre une patrie, La courber sous le joug, pantelante et meurtrie. Et briser ses autels et proscrire ses Dieux.
Il peut, en son cynisme étroitement farouche, Violer la justice, insulter aux douleurs. Blasphémer la croyance et se rire des pleurs, Et mettre un sceau brutal sur la plus humble bouche,
L'implacable vainqueur n'osera faire un pas
Au sanctuaire où luit la conscience humaine.
Les esprits ne sont plus un vil troupeau qu'on mène;
Il est des souvenirs que l'on n'exile pas.
Un geste héréditaire, un sanglot de l'Histoire, Un seul tressaillement des ancêtres, soudain, Ainsi qu'une rumeur de gradin en gradin. Emplit la vaste nuit d'un souffle imprécatoire.
O vous, de qui l'effort ne fut pas vain, dormez Dans votre gloire intacte, en vos sépulcres amples; Vos exploits resteront de stoïques exemples Pour les héros futurs que vous avez formés.
Tout s'enchaîne ici-bas, et les races aux races Lèguent la foi de l'âme et la vigueur du corps. La terre et notre amour ont d'intimes accords, Et nous suivons, hantés, d'indélébiles traces.
Bercés par l'ouragan, dormez. Nous n'oublions Les luttes, les vertus, ni les deuils de nos pères. Après les sombres jours viendront les jours prospères, Et nous saurons rugir comme vous, ô lions!
Et par la fière voie, un moment obstruée. Chevauchant comme vous, nous ressusciterons Le fantastique appel d'innombrables clairons, Dans une triomphale et sonore ruée !
VERS L'ILLUSION
A Marcel Trévost.