‹ PèlerinagesChapitre 5 sur 36 · V ÉGLISE · texte numérisé non relu

V ÉGLISE

EN un corps qu'une loi sombre aux Douleurs destine, Je veux garder une âme humblement enfantine, Et je conserverai, sous des cheveux d'argent, Un front naïf et pur, aux rêves indulgent. Or, quels que soient les maux sans nombre dont m'accable La fatalité morne ou la vie implacable. Je resterai semblable au grave pèlerin Qui contemple d'un œil attristé, mais serein. Le reliquaire intime où dorment enchâssées Des choses dont l'amour fit jadis des pensées. Ah ! que je me retrouve ardemment recueilli. Malgré ce corps chétif dont l'allure a vieilli, Proscrit que le clocher natal évangélise, Quand je franchis le porche austère de l'église Où sur son cœur un Dieu sentit battre mon cœur! Ah ! combien les vitraux nostalgiques du chœur Et le religieux silence de l'enceinte Communiquent d'extase à ma prière sainte! Toi que la vie étrange et farouche exila.

Souviens-t'en dans l'aurore et dans le soir, c'est là

L'inoubliable autel, le calme sanctuaire,

Qui reçut, endormis dans leur drap mortuaire,

L'un après l'autre, aïeuls et mère et frère et sœur !

C'est là le temple obscur dont l'appel obsesseur.

Ressuscitant la foi que tu crus abolie.

Tinte dans ta mémoire et ta mélancolie.

Et répand sur tous ceux qui partirent très loin,

La pitié dont parfois les bannis ont besoin.

O visions qu'évoque, ainsi que dans un rêve.

L'esprit qu'illumina l'espérance trop brève;

Paradis consolants, revus dans le décor

Des calices vermeils et des ostensoirs d'or.

Ou dans la clarté pâle et mourante des cierges ;

O soupirs tendrement émus, croyances vierges,

Pourquoi donc tout cela s'est-il évanoui

Au fond de je ne sais quel gouffre infernal ? Oui,

Comme à l'époque heureuse où nos simples cantique

Faisaient trembler l'écho de tes voûtes antiques;

Où les sanglots de l'orgue et le verbe d'airain

Se fondaient en un chant magique et souverain,

Que ne suis-je, devant l'auguste et blond Messie,

L'être dont l'oraison candide balbutie !

Oui, pareil à l'oiseau tombé sur le chemin,

Que par degrés ranime une pieuse main.

Que ne suis-je, aussi blanc que le duvet des cygne

Celui qui sent renaître à ses lèvres indignes.

Dans l'ingénuité des charmes refleuris.

Les mots mystérieux qu'il avait désappris |

VERS L ENFANCE "J I

LES c4C^CÉrT{ES

,y4 DvCaurtce 'Barres.

NOUS allions quelquefois, mère, t'en souvient-il, Toi dont le cœur stoïque et dont l'esprit subtil Se sont évanouis déjà dans l'Invisible, Vers la calme retraite et vers l'enclos paisible Où dorment d'un sommeil pur, sinon glorieux, Dans le sol par leurs bras fécondé, les aïeux. Là, pèlerins en qui l'espérance surnage. Accomplissant l'amer et doux pèlerinage.

Nous faisions à ces morts, qu'affligent nos douleurs, La muette et divine offrande d'humbles fleurs; Et les cyprès aigus qu'un souffle vague agite Parlaient aux endormis dans l'effroyable gîte; Et par l'enclos planté de buis, de pins et d'ifs. Portant nos vains regrets et nos remords tardifs. Devant les croix de bois ou les tombeaux de pierre. Nous laissions se mouiller notre obscure paupière. Mère, t'en souvient-il ? tous les deux à genoux. Par d'augustes pitiés attendris, et sur nous

Sentant errer avec des parfums d'asphodèles La bénédiction de tous les morts fidèles, Nous recueillions souvent de ceux qui se sont tus Le don de la sagesse et l'appui des vertus; Car les morts lèguent tous un suprême héritage Qu'aux vivants leur pensée éternelle partage, Et qui suit loin du champ natal les émigrants; Car, liés au passé, nous restons forts et grands. Si, penchés vers la glèbe antique et nourricière, Nous respirons leur âme en foulant leur poussière,

^ Henri de %égnier.

Page 1