FRESQUES ANTIQUES
^ Gaston 'Deschamps.
T\ÈLUVE
QUE tes hymnes vibrants d'ampleur harmonieuse, Sachent chanter ainsi qu'un frêne ou qu'une yeuse, Comme une mer roulant d'innombrables galets. Dans l'éternel granit du verbe incruste-les. O poète inspiré, qui, frémissant, accouples Les mystérieux vers en leurs cadences souples, Les vers dont l'âme ondoie en volutes d'encens. Plus légers que les boucs et les agneaux dansants, Qu'ils aient, en leur musique et leur allure franches, La flexible eurythmie et la courbe de hanches! Que leur grâce fluide au murmure divin Glisse comme sous bois la nymphe et le Sylvain! Qu'alliant le symbole avec la métaphore. Ils aient le galbe pur d'un vase ou d'une amphore Modelés par des doigts amoureux! Que pareils Aux corps tièdes unis en de tendres sommeils. Voluptueusement l'un à l'autre s'enlace Dans sa molle attitude et dans sa pose lasse!
^3 PÈLERl NAGES
Que parfois surgissant tragiques et pressés, Tel un sonore écho de glorieux passés, Ils bondissent, dans leur majestueux tumulte. Comme un torrent sauvage et que le vent insulte! Puis, que s'insinuant, délicats et charmeurs. Éparpillant leur souffle en subtiles rumeurs. Par la cambrure fine et suave des lignes. Ils rappellent les cols sinueux des grands cygnes Ou les chastes contours des blanches nudités! O poète, aux accents profonds et médités. Aux grêles flûtes d'or, que ta bouche arrondie Suspende un tiède souffle en vague mélodie! Au seuil des clairs matins ou des soirs radieux. Caresse notre oreille en évoquant les Dieux, Et laisse en tes accords, dont fuit le vol agile. Ou Tibulle se plaindre ou soupirer Virgile!
T^ÉTl^E \USriQUE
SUIVI d'un primitif attelage, et dardant Sur la glèbe féconde un fier regard qu'attise L'impénétrable éclat d'une âpre convoitise, Surgit un laboureur à l'horizon ardent.
Déjà l'oiseau chanteur et l'insecte strident Se sont tus. Du soir d'or émane une hantise; Mais l'homme passe, aveugle à ce que prophétise Toute la lumineuse ampleur de l'Occident.
Rien ne se grave en lui des tendresses de l'heure! Rien de la majesté des choses ne l'effleure. Il passe hostile au rêve, indifférent aux Dieux.
Et pourtant, lorsque las, au vieux chêne il s'adosse, Ce laboureur pensif sous le ciel radieux Évoque je ne sais quel obscur sacerdoce.
COl^TÈGE "BcACHIQJJE
A l'Occident soudain illuminé surgie, Dans un nuage ouvrant ses gouffres radieux, Passe la foule errante et bizarre des Dieux, Qu'entraîne encore une ample et triomphale Orgie.
Modelés par le vent sur la scène élargie. Tous, lubrique satyre ou faune insidieux. Que contemple l'Amour de ses millions d'yeux, Mêlent virilement l'audace à l'énergie.
Suivi du chancelant cortège ivre, lacchos Pour éveiller du Soir les antiques échos Exalte en rythmes d'or la Joie universelle ;
Mais déjà, tel un vin puissant au jus vermeil, La pourpre qui déborde ou l'ambre qui ruisselle Les noie en la torpeur d'un vague et lourd sommeil
CIEL VE VEC^VqAC^GE
kA ^Albert Flament.
LES vendangeurs du ciel, torse nu, jambes nues. Pour fêter le triomphe éblouissant des Dieux, Font puissamment jaillir du soleil radieux Le pur vin de clartés dont s'empourprent les nues.
Épique est le labeur du fabuleux pressoir; Car le jus bouillonnant des grappes écrasées De toutes parts ruisselle en sanglantes rosées. Et déborde la cuve insondable du soir.
Et l'homme, qu'une odeur de raisins mûrs caresse. Las des tourments soufferts et des affronts subis, Tandis qu'écument l'ambre et l'or et les rubis. Oublie enfin ses maux dans l'extase et l'ivresse.
Ah ! pour que ressuscite avec un éclat tel Le culte lumineux des mystiques victoires. Quel vainqueur a prescrit ces hymnes libatoires. Et fait du couchant grave un aveuglant autel?
Quel prêtre a réveillé les païennes orgies De la lourde torpeur des antiques sommeils, Et, montant les degrés chancelants et vermeils. Offert le sacrifice avec des mains rougies?
Quels chants voluptueux ont tout à coup vibré, Célébrant les plus forts, les plus grands, les plus dignes Et louant la récolte idéale des vignes Dont fermente le fruit généreux et sacré?...
Mais l'ombre qui déferle et sous ses vagues noie L'orgueil des Dieux avec la gloire des héros. Emporte dans ses plis aux reflets sidéraux Les éclairs de triomphe et les hymnes de joie.
VcAC^S V&lU\0\E
To I que l'âge a blanchi comme un sommet neigeux, Regarde, ô compagnon vénéré de mes jeux. De frêles papillons, en leur molle paresse, Cependant que d'un souffle embaumé les caresse Le vent suave où dort l'âme d'anciens printemps, Vont mourir sur des seins de roses palpitants. D'un bruissement frais ayant frôlé ma joue, Leur vol capricieux s'enlace et se dénoue, Puis s'éloigne et se perd dans le jardin vermeil, A travers une tiède averse de soleil.
(ATTqâ\I7I0^
TOI qui, sereine, avec les clartés communies, Ta marche ressuscite un monde d'harmonies. Ton geste lumineux déplace de l'azur, Et dore ce qu'en nous le Destin fit obscur. Derrière toi, surgis dans des gloires antiques, Les Dieux marmoréens peuplent de blancs portiques. Ta robe a captivé de la grâce en ses plis. Et ton allure ondule en rythmes assouplis. Ton charme aérien, sous des frissons de palmes. Évoque, au bord de mers héroïques et calmes. Ces rivages sacrés oii murmurent sans fin Des flots qui vont mourir sur un sable si fin, Une haleine qui passe en caresses si pures, Que le regard, suivant de molles découpures. Se perd avec la vague, erre avec le zéphyr. Des promontoires d'ambre aux golfes de saphir.
VERS LES DIEUX 4f
VESSoAIéM
LE souffle des vergers passe, rustique et sain. C'est l'aurore. Une ivresse instinctive fermente, Et dans l'air embaumé de verveine et de menthe Voltige en bourdonnant quelque sauvage essaim.
Les délicates fleurs, dont s'entr'ouvre le sein, Exhalent pour lui plaire une haleine charmante; Et, rose du désir que le vol d'or aimante, La plus blanche se fait amoureuse à dessein.
Mais, nuage vivant, les sonores abeilles Disparaissent parmi les frondaisons vermeilles Sans pitié pour les fleurs qui frissonnent d'émoi.
Telles, à d'autres cœurs sans doute fiancées, En lumineux essaim, les rapides pensées Ont fui légèrement sans se poser sur moi.
c4 UD^E cA'BEILLE
Qu E tu viennes d'Hybla, d'Hymette ou de Corcyre, Amasse le miel d'or dans les ruches de cire; Emplis de ton murmure épars l'humble verger Où l'on voit un Priape immobile émerger; Ondule au gré du vent, qui s'enfle ou qui se creuse, De l'agreste alvéole à la fleur amoureuse; Ton aile double offerte aux purs baisers du jour. Butine les sucs d'ambre et les baumes d'amour. Visite l'étamine où le pollen abonde; Disperse ta rumeur active et vagabonde; Enlace l'air vibrant de cercles radieux, Pareille aux vers subtils auréolant les Dieux, Et dont l'agile essaim mollement les encense, Et les nimbe de gloire et de magnificence.
VERSLESDIEUX 47