Acte
Une forêt. — Vingt mesures seulement précèdent le lever du rideau. Il faut tout de même y voir un prélude symphonique, et même, en un certain sens du mot, une ouverture, rhapsoäique, qui évoque successivement ou parfois, Si-
multanément, les motifs principaux de l’ou-
vrage. Ce -n’est point là un de ces frontispices à deux thèmes dont la forme, habituelle à Mozart ct à Becthoven, était coulée dans le moule de la symphonie fixé par Haydn. Cela
rappelle plutôt l'ouverture que — révérence par: .
ler! — nos auteurs d'opéra-comique français ont pratiquée et dont ils ont fait un pot-pourri. Mais ici l’art le plus affiné et le plus sobre pré-
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. En France. A Ro l'effet est autre. c et juslice Frs là-dessus.
nd, à
sente, en quelques mesures, le raccourci du drame. D'abord ce thème liminaire, que son harmonisation teinte de vieille modalité :
Ne serait-ce pas trahir les intentions du musicien que d'attribuer à cette courte mélopée la fonction d’un signe ? Elle ne représente rien ni personne ; elle évoque seulement un lointain passé ; elle exprime quelque chose de général et d’abstrait ; elle servira d’entrée à Golaud ; elle se transformera, au cours de la scène I : elle reparaîtra dans le premier interlude, formant ainsi au premier tableau un encadrement parfaitement symétrique.
Le second motif :
est d’un rythme incertain et comme trébuchant. Il semble s’adapter, par sa forme, au sens des mots qui d’abord l’accompagnent
« Je crois que je me suis perdu moi-même, et mes chiens ne me retrouvent plus » (page 4).
Légèremert modifié/ dans ses durées il soulignera, une seconde fois, l’incertitude du chasseur (page 17) : « Je chassais dans la forêt, je poursuivais un sanglier, je me suis trompé de
Maurice EMMmanuEL. — Pelléas. 10
chemin... » Il aura son rôle dans plusieurs interludes ; il sera essentiel dans la scène où le navire apparaît, gagnant le large. Où va ce navire? Le thème II symbolise-t-il cette autre incertitude ? La suite montre qu'il est bien le thème de Golaud. Mais il est aussi celui qui manifeste l'inquiétude, l'angoisse du personnage. Si dangereux qu'il soit de scruter les desseins de l’auteur, il paraît évident qu’à ce thème Debussy a conféré plusieurs pouvoirs.
Dès la 14° mesure du Prélude apparaît
| Hautb. Clar.
le thème, tronqué, de Mélisande. La période n’est ici qu’amorcée : elle ne prendra tout son développement qu'à l'entrée, qu’elle annonce, de la jeune femme de Golaud. Dans le Prélude elle s'inscrit sous une forme fugitive, atténuée; mais le trémolo des cordes, le roulement de la timbale donnent à la cantilène écourtée du hautbois des dessous dramatiques. Il y a là (mesures 14 à 18) un frémissement, apeuré, dont la réduction au piano ne donne pas l’idée, mais que l'orchestre impose.
Puis les thèmes II et III se superposent :
ie + ie,
ANALY.E MUSICALE 147
et l’on pourrait y voir une marque de l’union des deux destinées, que le meurtre brisera.
Le rideau se lève, et les cors, enchevêtrés aux bassons et aux violoncelles, dans une pénombre calculée, chantent le « lointain passé » (1). Des triolets se mettent à courir, sans hâte, aux cordes graves, et déclanchent le rythme principal, à temps ternaires, assez souvent interrompu, du premier tableau.
Golaud, qui s’est égaré, est sur le point de
rebrousser chemin : son motif (II)
1, On le répète : que le lecteur veuille voir dans les éii-
Hauibors
intervient, suivi d’un bref appel tiré du thème de Mélisande: ‘Alors il entend pleurer au bord de l’eau ; les deux mesures suivantes, dont l’origine est claire,
Altos et ylles
précèdent sa question : « Pourquoi pleures-tu »? Et comme la femme s’effraie, Golaud lui dit doucement, pendant que le thème I prend une forme nouvelle (33) : « Je resterai ici, contre l'arbre... N'ayez pas peur! »
quelies infligées aux thèmes successifs, ef que jamais Debussy n’employa, une manière de parler et de s’entendre. S'il est périlleux, — et sans doute regrattalle, — d'analyser un ouvrage où prédomine la plus rare sensibilité, il est utile, pour éclairer la route, d'adopter certaines conventions.
Il questionne l’inconnue : « Qui vous a fait du mal? » Mélisande répond : « Tous! », et, pendant ce colloque, son thème va se déformant :
Vainement Golaud l’interroge : il ne saura rien : « Où êtes-vous née? » — « Oh! oh! loin d'ici, loin, loin... » :
Clar Ææ Cors (la Couronne)
Ces quatre mesures offrent un exemple caractéristique de la manière propre à l'auteur :
modulations lointaines, aussi riches d’attrait que d'imprévu. Surprise, éclat lumineux d’un simple accord parfait, largement étalé, et sur lequel ici, une sonnerie de 3 cors, tout en douceur, annonce la couronne qui brille au fond de la fontaine. Remarquer l'accord exprimé par bassons, clarinette et cor -anglais, rappelant maint accent analogue dans Tristan et Yseult. Le bref dessin des cors, qui émigre plus loin aux bois (p. 14), spécifie manifestement la couronne. C’est là un de ces moyens que Berlioz, et avant lui Weber, voire Mozart et Haydn, ont à l’occasion employé et qui n’a rien de commun avec les insistances thématiques par lesquelles Richard Wagner annonce les personnages ou les objets. D'autre part, il est impossible de ne pas reconnaître dans les thèmes de Golaud et de Mélisande (IT et III) un emploi, mais, sans contrainte, du procédé wagnérien.
Cependant l’inconnue interroge à son tour le chasseur égaré : « Qui êtes-vous? » Et Golaud de répondre, avec quelque emphase, et en usant d'un arpège et d’une formule conclusive qui apparente cette phrase, pour un fugitif instant, à un récitatif classique et mesuré, avec cadence parfaite :
Golaud de suis Île prince Golaud, le petit
Ce genre de déclamation est, dans Pelléas, tout exceptionnel et se distingue nettement des deux modes d'expression vocale adoptés alternativement par l’auteur (Voir observations générales, style vocal, page 122).
À partir d'ici, les thèmes II et III vont alimenter le dialogue :
67 Mélisand IT #4
Golaud: de regarde vos yeux...
Cette phrase, si expressive, court développement du thème de Mélisande, est un de ces accents mélodiques, profonds, dont la partition est riche, et que certains auditeurs ont été incapables de percevoir et de goûter!
Golaud veut emmener Mélisande :
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Contrebasse sg Se
da.
ANAIYSE MUSICALE 153
Le thème III descend à la contrebasse, tandis qu'il culmine au hautbois : les cordes remplissent l'intervalle. Pour décider la jeune femme à le suivre, Golaud lui dit, appelant à son aide le mélancolique thème initial :
La nuit seratres noire et tres froi - de
Et voici, pour clore la scène, le retour des deux premiers motifs dans le ton même où la scène s’ouvrit (ré) (1). Le thème de Golaud (I) accompagne une troisième fois les mots : « Je suis perdu ». Il va prendre, dans l’interlude, une importance grande. De plus un fragment rythmique, qui lui est emprunté, opère la soudure avec le tableau suivant :
1. Je ne dis pas ré mineur : le mineur tel que l’enseignent les rudiments scolaires, est une gamme à sensible. Celle-ci est un des trois mineurs sans note sensible, de la modalilé ancienne, et du folklore musical.
cn ar.
Et l'on voit avec quel soin Debussy se préoccupe de l'équilibre et des symétries, dans le ton, dans la construction, dans les raccords... On entend aussi, dans cet interlude, rouler doucement, aux cordes, puis au bois, les triolets enveloppant les deux thèmes. Cela noie, dans une grisaille qui n'exclut pas la transparence, les lignes très arrêtées du dessin. Et c'est, par le ministère d’un orchestre alangui, mais qui, au lever du rideau, se colore furtivement de l'éclat des grands cuivres, |
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