‹ Pelléas et Mélisande de Claude DebussyChapitre 28 sur 35 · Acte V · texte numérisé non relu

Acte V

On pouvait craindre qu'après avoir nuancé tant de scènes et s'être prodigué en démarches si diverses, le musicien ne trouvât plus, pour faire suite au précédent tableau, des accents neufs. L’accumulation aussi des motifs conducteurs, des rappels de tout ordre était à redouter. Claude Debussy s’est joué de ces périls : dans ce dernier acte il s’est renouvelé; il n’a point donné la satiété des thèmes qui, par la logique et la nécessité, devaient revivre encore. Mème il a trouvé moyen de simplifier sa manière; d’égaler, pour ainsi dire, la naïveté d'âme de la pauvre Mélisande et de mettre en sa bouche quelques-unes des plus douces in« flexions que jamais musicien ait murmurées.

Une chambre dans le château. — « La tristessèé de tout ce que l’on voit » — ce sont les paroles d’Arkel, — est exprimée par le thème

initial, — à vrai dire une transformation du

thème de Mélisande, sombre dessin qui s’éta-

gera à diverses hauteurs et qui d’abord s’énonce

avec la réserve que l’on met à parler dans la

chambre d’un agonisant : Mélisande va mourir. Golaud s’accuse :

@ - Golaud: d'ai fé sans raison !

« Ils s'étaient embrassés comme de petits enfants », murmure Golaud, que les regrets déchirent, tandis que le thème de Mélisande, par sa tendresse, ajoute à la torture du meurtrier,

Mélisande demande que la fenêtre s'ouvre, aux derniers regards du soleil couchant... Le souvenir lui vient d'une chose qu'elle sait et ne peut définir. Mais le hautbois, timidement, l'annonce : un enfant est venu que sa mère ne connaît pas encore, et dont le signe musical

s’éclaircira plus loin.

Qui est dans la chambre ? Mélisande veut le sa-

Flites

voir, Arkel répond : « C’est, ïl ne faut pas t’effrayer. Il ne te veut pas le moindre mal, sois-en SÛre... »

Situ as peur, il s’en ira., Test trés malheureux

Et Golaud se traîne vers le lit, Alors, des lèvres de la mourante, tombent ces paroles :

Mélisande

que des accords si simples rendent si poignantes |

Et lorsque Golaud, seul avec Mélisande, — il a obtenu qu’Arkel et le médecin s’éloignent, — implore son pardon, c’est par une cantilène

non accompagnée, semblable à deux versets psalmiques, qu'il demande grâce :

(TS Golaud

toi? Molisande me pardonnes-tu, Melisande ?

Sur la même série d’accords, transposée d’un demi-ton à l’aigu, et qui devient ici comme une formule d’absolution, pleine de sainte mansuétude, la mourante répond :

7 o Mélisande

oui, je fe par - don.ne :

Peu à peu, les regrets de Goland cèdent à

son anxiété jalouse. Sa parole se fait rude

« Me jures-tu de dire la vérité? — Ouil — As-tu aimé Pelléas? .

Mélisande

Ehbien voi-oi., dete de m,mande ei fn l'as aîmé.

« As-tu? Avez-vous été coupables? Dis, dis, oui... oui! oui! — Non, non. Nous n'avons pas été coupables. Pourquoi demandez-vous cela P » L'’insistance de Golaud se fait atroce : « Ne mens pas ainsi au moment de mourir! — Qui est-ce qui va mourir? Est-ce moi? » interroge Mélisande, sur une dernière redite du thème qui a signifié le pardon; admirable rencontre

que lé musicien a jugée nécessaire, et qui nous attendrit : « Toi... toi, et moi, moi aussi ».

Golaud: après toi.

L'entretien d’Arkel et de Mélisande apporte un contraste aux violences de Golaud. Il se poursuit, aux accents de plus en plus tragiques du thème de Mélisande, cette fois-ci déformé dans ses rythmes et dans ses intervalles, mais suivant une discipline expréssive qui le préserve des dislocations vaines : il garde sa naïveté tout en s’imprégnant de douleur. Le motif que chante le hautbois, lorsque la petite fille est présentée à la jeune mère, qui ne la connaît pas, a été déjà entendu par une évocation alors mystérieuse (ex. 123) :

Motif inquiet, tourmenté ; il est attaché à une frèle créature, venue au jour dans le malheur et dont la destinée paraît fermée à toute joie.

L'annonce de la mort. Les servantés envahissent la pièce... Golaud semble comprendre. Mais il ne peut réprimer son angoisse jalouse et il est sur le point d'interroger encore. Arkel intervient : « Ne la troublez plus. Ne lui parlez plus » :

SR éco ain nel ER ——î"-| DS 0. EME F SL ERA OT INT SERRE À SE

Flûtes et Clar.

Vous ne savez pas 0e que c'est que là. me

Le motif de la Destinée enveloppe les paroles du vieillard.

L'agonié. « Attention, il faut parler à voix basse, maintenant », dit Arkel. La ritournelle qui, au début du ITIT° acte [le chemin de ronde] a été chantée par la flûte (ex. 70), s’égrène ici à la harpe en uné dérnière ét significative évocation: pacte de l'amour et de la mort.

La mort. Arkel en épie la venue sur les traits de sa petite-fille. Des accords d’une grande tristesse soutiennent sa voix :

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Sur le dernier mot, par un moyen cher à l’auteur, un accord parfait, largement étalé, se -pose avec calme et confère une majesté, non guindée, au discours. Aux moments les plus pathétiques, Claude Debussy recourt aux moyens les plus simples, qu'il tient pour les plus efficaces, et qui n’ont point trahi l'emploi qu'il leur confia. | |

L'âme. de Mélisande s’envole, sans qu’un soupir révèle son départ :-

Mais la fris tes se de fout ce que lon voit...

Après un instant, de sourdes traînées de lierces viennent envelopper le thème de l’enfant. La teinte modale se fait plus douce, comme Pour apporter quelque paix et un espoir, — lointain! — que toute vie n’est pas close.

[ lui fout le 61. leu. ce, maintenant .e

Et Arkel, évoquant, par ses paroles, les deux thèmes (IT et IIT) qui ont prédominé dans i‘ouvrage : « Venez, venez... C’est terrible, mais ce n’est pas votre faute »,

Maurice EMMANUEL. — Pelléas. 14

C'était un petit être si tranquille, .Siti.

- mide et si s1- len ci eux,

semble rapprocher, dans sa paternelle indul-

gence, les êtres dont la Destinée vient de briser

l’union. Une dernière fois, le motif qui a per-

sonnifié l'enfant, entr'ouvre l'avenir, et tout

s’achève en un apaisement que traduisent les

voix des cors, des trompettes (sourdines) et des trois flûtes au grave.

Il serait imprudent de dicter à la génération qui nous suivra des jugements sur les œuvres que la nôtre a vu éclore : la « postérité » ne s'estimera pas engagée par nos verdicts. Mais il semble difficile de prévoir, au sujet de Pelléas et Mélisande, un revirement qui transmue en dédain l'admiration que l'ouvrage, par rapide conquête, inspira aux contemporains de Claude Debussy. Quelques voix s'élèvent dès maintenant, il est vrai, pour prédire que ce novateur ne tardera guère à rejoindre. César Franck et Richard Wagner dans la pénombre du sanctuaire consacré aux dieux éphémères et- déchus. Ces trois maîtres, par l'orientation passablement divers, et qui ont ceci de commun qu'ils ont fondé leur gloire en élargissant, voire en contredisant les formules en faveur, à leur époque, sont-ils si périssables? Ils se sont. librement façonné un langage adéquat à leur rêve d'art et.ils l’ont fait accepter, non sans lutte. Ils n’ont rien sacrifié à la mode. Ils ont eu seulement le redoutable honneur de créer le wagnérisme, le franckisme, le debussysme, trois chapelles dont les fidèles ont épuisé le crédit. Histoire ancienne et qui se renouvellera, tant que des artistes originaux surgiront, et que. l’art connaîtra, grâce à eux, le renouvellement nécessaire.

Sans engager l'avenir, nous pouvons consta-

ter, à la lumière de faits nouveaux déclanchés depuis quelque vingt ans et dont Pelléas fut un des essentiels moteurs, que Debussy a créé du neuf rien qu'en libérant les accords, éléments traditionnels, de contraintes estimées jusque-là nécessaires et en renonçant à un code de développement, au profit d’une liberté d’allures que son instinct préservait des excès. Il n’a fait que débrider la musique. Opération qu'aujourd'hui nous jugeons simple ; qui alors apparut merveilleuse, — et qui l'était. Opération qui est dans la manière des pionniers de l’art ou de la science et qui consiste bien moins à répudier le passé qu'à lui faire rendre fruits nouveaux : les créateurs réalisent tous des synthèses de ce genre. Et si en art aucune « manière » n’est définitive, celle qui, procédant de cette continuité, devient anneau dans la chaîne sans fin des ouvrages de maîtrise, est moins exposée aux risques de la défaveur que les procédés assortis à la mode d’un jour; partie intégrante d’une série d'efforts conjugués, bien que successifs, “elle peut, par normale expansion, stimuler des énergies nouvelles, créatrices à leur tour de « manières » nouvelles. Ainsi s’allonge une trame jamais rompue.

Claude Debussy est un des artisans qui ont accompli cette tâche avec le plus de ferveur minutieuse. On le lui a reproché, et d’avoir été un ciseleur du détail. Encore que, dans quelques-uns de ses ouvrages, il ait pu pousser à l'extrême les raffinements de l'harmonie ou des sonorités orchestrales, nous n'avons ici qu’à considérer Pelléas, qui est une réussite accomplie, où l’auteur, plein de son sujet, a vibré à

l'unisson du poète. Sa sensibilité y a été surveillée par son goût. « L'exercice du goût ne se fait pas d’après les formules, mais par un tact qui se garde toujours libre et frais et qu’une connaissance suffisamment étendue et profonde des lettres et des arts préserve de l'erreur et de la méprise sur la vraie qualité de ce qu'il perçoit et éprouve (1). » Il a été dit plus haut comment Claude Debussy, dont la culture générale avait été négligée pendant son adolescence, récupéra par un effort tardif et méritoire, révélateur de sa volonté, ce qui manquait à sa formation intellectuelle, et en particulier à son éducation littéraire. Il en est arrivé à un si clairvoyant contrôle de lui-même que jamais il n’a comrnis les longueurs que l’on peut relever dans Wagner, ni les platitudes qui se trouvent en quelques œuvres de Franck. S'il n’a pas la puissance de ces maitres, s’il s'apparente, par l’élégance, à nos peintres du xvim° siècle, il est capable aussi, avec des accents modérés, mais d’une troublante profondeur, d’exprimer les passions humaines. Est-ce là un langage un peu trop distant et aristocratique, qui risque de demeurer incompris des non initiés? Cet art s’éloignet-il trop de ce qu'on appelle aujourd’hui, en en sachant la beauté vraie, « l’art populaire »? Paul Landormy l’a pensé. Depuis qu'il l’a écrit, des ouvrages autrement orientés que Pelléas et qui bruyamment se réclament de traditions frustes, ne me semblent pas faire la preuve que, de « l’art populaire », ceci soit plus près que cela. Et Landormy, qui a récemment confronté et

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