‹ Pendant l'orage. Préf. de Jean de GourmontChapitre 13 sur 73 · UN SCULPTEUR · texte numérisé non relu

UN SCULPTEUR

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Je ne sais pas exactement quel était l'âge du sculpteur José de Charmov. Peutêtre eût-il dû être au feu et, avec son caractère chevaleresque, il eût accepté ce devoir avec joie; mais depuis de longs mois il ne quittait plus sa chambre et guère son lit. L'automne avait rongé ses dernières forces. Il s'est éteint hier au milieu des grandioses rêves d'art qui le hantaient sans cesse. Gharmoy, alors inconnu, s'était brusquement révélé, il v a quelques années, par le si original monument de Baudelaire, qui se voit au cimetière Montparnasse, où un ricane-

UN SCULPTELU 6ï

ment de bronze plane comme le destin sur le néant charnel du poète des Fleurs du Mal. Il était célèbre. 11 aurait pu exploiter fructueusement son génie, mais sa nature le préservait des petitesses et des habiletés. Il se voua à une œuvre plus haute encore, qui devait symboliser la puissance, la sérénité, la douleur mag^nifiée, la maîtrise de soi qui font le génie de Beethoven. Cette 'e'uvre,"qui fut, il y a deux ans, la gloire du Salon d'automne, étonna par sa sévérité et par sa grandeur. On n'était plus accoutumé à de telles œuvres, qui ne tirent leur beauté que de l'expression même de la pensée. Il lut très difficile de lui assigner une place puljlique et je ne sais pas si le débat a été tranché. Qu'en adviendra-t-il ? Elle est. Je ne suis pas inquiet, on la redécouvrira un jour. Charmoy ne pouvait pas se reposer, encore qu'il eût besoin de repos, encore plus que de gloire, et il est mort comme il ache-

vait le Tombeau du Poète, une belle chose encore. Tombeaux ! Tombeaux ! Charmoj avait la hantise des tombeaux, et voici le sien qui s'ouvre à l'heure des morts prématurées.

i5 novembre igi4-

Les Allemands ont été d'excellents théoriciens de la psychologie, mais ils ont quelque mal à saisir les faits particuliers et à les mettre d'accord avec leurs principes. C'est que, si la psychologie est une science, elle est aussi un art de nuances, de finesses, de pénétration, surtout de bon sens. Il y a un mois et demi à deux mois, un avion allemand fit une excursion sur Rouen et y sema, non pas des bombes, mais des petits papiers d'une teneur fortcurieuse. On y mettait les Français, et particulièrement les Rouennais, en 'garde contre « la

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perfidie des Anglais » ! Historiquement, la ville était bien choisie pour un avertissement de ce genre. Les Ang-lais, Rouen, Jeanne d'Arc, il semble y avoir une profonde antinomie entre ces termes. Rien de plus juste, mais le sentiment historique n'est pas invariable, les événements actuels l'ont bien prouvé. Les Allemands en sont toujours au bûcher de Rouen. Naïveté I Cela n'a aucun rapport avec le présent. Un historien jug"erait toujours défavorablement la conduite des Ang-lais au xve siècle, mais quelle influence cela pourrait-il avoir sur ses sentiments pour les Anglais de l'an 1914 ? Aucune, d'aucun genre, cela est trop évident pour qu'il soit besoin d'insister. Cela n'empêche pas les Allemands de persévérer et de mettre en garde les Français d'aujourd'hui contre leurs alliés. Richard Dehmel, poète allemand, qui connaissait bien Paris, qui v avait des amis même, et qui, à cette heure,

gît, paraît-il, dans une tranchée en face des nôtres, a repris ce thème dans sa lettre aux écrivains français. Quel manque de perspicacité ! Je n'aurais pas cru cela de lui. C'est à se demander si ce message était bien authentique. Perfide Albion ! Nous connaissons cet air, nous l'avons chanté les premiers, mais comme, maintenant, il nous fait rire!

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