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dans son billet de la France, ce qui l'avait le plus directement touché. Et vraiment, dans ces dernières feuilles tombées de son cerveau comme d'un arbre à l'automne, il nous aura laissé, avec une si belle lég-èreté, sa suprême vision et conception de la vie qu'il allait quitter.
En ces derniers mois, qui furent peut-être les plus graves de son existence, où il sentait obscurément la dernière lassitude l'envahir, Remy de Gourmont atout de même, sans faiblesse et sans plainte, continué sa vie de labeur et de curiosité. Pour lui la joie de connaître était supérieure à toute autre joie, et rien de ce qui se passait dans l'univers et dans l'âme humaine ne lui était indifférent. On a trop dit, trop écrit, que Uemv (le Gourmont était un bénédictin
cloîtré dans sa bibliothèque : sa conception de la vie n'était pas livresque, et on peut dire qu'il n'a émis aucune idée qu'il ne Tait vérifiée sur lui-même, sur sa propre chair vivante. Rien n'est entré dans son intellig-ence que caressé par sa sensibilité.
A aucun moment, pendant l'orag-e, il n'est tombé dans cette sentimentalité qui avait envahi la presse, et il pensait que tels écrivains qui s'exaltaient en effusions ou en injures n'avaient pas le cerveau très solide. Presque seul dans le bruit terrible de l'orage, Remy de Gourmont a su juger sans passion la vie actuelle dans son désordre, juger son propre trouble et sa propre angoisse, en physicien . Il savait que l'état de guerre est un état naturel à l'humanité, et que la volonté de l'homme est impuissante à diri-
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<^er les événements. C'est la conscience qu'il prend du mécanisme des choses qui donne à l'homme l'illusion de les dirig-er. Qu'on relise encore aux dernières pages de ce recueil la petite Fable des fourmis, épigraphiée : « Gott mit uns ». Anatole France la dit : toute la philosophie de la g-uerre, de toutes les guerres et de toutes les religions, de toutes les divines illusions, est là dans cet apologue, qui est en trente lignes un conte de Swift.
Comme Remy de Gourmont souriait de la naïveté de ces écrivains qui prédisaient pour l'avenir une ère de paix définitive, car ce cataclysme, qui secouait notre planète, confirmait la vérité de sa loi de constance intellectuelle, et lui eut permis d'établir, dans la Physique des Mœurs qu'il prépa-
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rait, une fixation de nos gestes sociaux, aussi déterminés que ceux des insectes.
Mais ce qu'il savait, ce qu'il sentait très profondément, c'est que, dans cette lutte entre deux races, notre civilisation était menacée par la barbarie ; il comprenait que les Barbares voulaient non seulement détruire nos cathédrales, qui sont un peu du rêve de notre race, cristallisé, mais aussi — et cela est plus g-rave — renverser nos valeurs morales, expression directe de notre civilisation. Cette civilisation que Remy de Gourmont défendait, il en était comme la synthèse vivante, et on avait l'impression, devant son œuvre, à la fois neuve et traditionnelle, que c'était à lui qu'elle aboutissait. Et si, lui, sceptique, négateur de toute vérité et de toute foi, s'était fait un dogma-
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tisme de ses propres oég'ations, c'est qu'il voulait imposer ses découvertes de physicien, de dissociateur d'imag-es, de sensations, d'idées et de sentiments. Tout le reste pour lui n'était que métaphysique.
Et ce philosophe, qui avait su s'isoler dans le plan des conting-ences, et avait remis l'homme à sa place, dans l'échelle évolutive des êtres, aura une réelle influence sur les générations qui suivront, surtout peut-être parce qu'avec une grande clarté il aura précisé la situation de l'homme sur la terre. De nouvelles exaltations relig^ieuses pourront envahir l'humanité, la renouveler, mais la notion précise de notre immutabilité, telle que l'a fixée Remy de Gourmont, demeurera toujours en quelques cerveaux, comme le mot de l'énig-me qu'il ne faut plus
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écraser sous le poids des temples et des ég"lises.
Il était là, dans son fauteuil d'osier, enveloppé de sa robe monastique aux fermoirs d'améthyste, levant les veux de son livre et re^-ardant loin, plus loin que son propre regard. Je revois ses yeux d'une clarté dorée se poser sur les miens, m'interroger silencieusement sur la gravité de son état, le soir où il fut frappé. Pourtant, depuis quelques semaines, il avait retrouvé une plus grande activité intellectuelle, il allait écrire sa Physique des Mœurs, et faisait des projets de promenades matinales dans les bois pour cueillir, aux arbres, des feuilles mortes. Il avait même un peu vaincu cette angoisse qui le tenaillait, car
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il avait compris que la pensée française serait sauvée. Alors, il allait analyser la vie sociale telle qu'il l'avait étudiée jusque dans la «uerre. Et ce courage et celte foi, qui étaient un merveilleux spectacle, sont, aujourd'hui qu'il n'est plus, un regret cruel.
...Hélait là, en son observatoire, écoutant dans le silence et la solitude le ruissellement de l'orag-e sur son âme, le ruissellement de la vie, dont il s'était fait une image si limpide et si sensible qu'elle demeurera longtemps la lumière des jeunes intelli-
gences.
JEAN DE GOL'RMO-NT.
Novembre 191 5.
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