TROISIÈME RÉCIT
La Chine, cet immense empire qui comprend à lui seul 688,000 lieues carrées (c'est-à-dire le tiers de l'Asie) et 350 millions d'habitants , n'est ouverte au commerce d'Europe que sur un seul point, et avec des restrictions que le nouveau traité imposé par TAuglcterre n'a lui-même que faiblement modifiées. Encore
aujourd'hui le Tigre est le seul fleuve du céleste-empire sur lequel puissent naviguer les barbares Européens, et à son embouchure se tient toujours une flotte chargée de surveiller les navires qui remontent vers Canton. Elle se compose de jonques de guerre dont les mâts courts, massifs et tout chargés de banderoles coloriées portent h leur sommet le pavillon jaune orné du dragon impérial'. Ces navires, qui ne sont que de grandes chaloupes mal construites, et que leurs proues et leurs poupes élevées d'une vingtaine de pieds au-dessus des eaux rendent fort difficiles à manœuvrer, osent rarement se hasarder en mer. Ils ne sont armés que de quelques canons barbouillés de rouge , placés vers le milieu du tillac.
Les deux rives du fleuve ont en outre des forts hérissés de petits mâts au bout desquels flottent des drapeaux de toutes couleurs. Lorsque quelque vaisseau veut remonter sans autorisation, des fusées sont tirées dans tous ces forts pour signal; on place des lanternes à chaque embrasure de canon, et les artilleurs chinois commencent un feu lent, inégal, et qui est en général sans résultat.
C'est à l'entrée du Tigre que se trouve Tîle de £mtin, où les navires anglais apportent Topium, dont Tintroduction est [prohibée dans toute la Chine, sous peine de mort. De petites barques de contrebandiers, armées de quarante rameurs, viennent l'y prendre, et le ré-
' Le jaune est une couleur exclusivement réservée à l'empereur et à sa famille.
LE Fi^CTEUR DE CAKTON. 115
pandent ensuite partout. Tous les six mois, un mandarin impérial descend le fleuve dans une jonque vernie et dorée que l'on reconnaît de loiu au double parasol qui s'élève sur le tillac, et vient constater Texécution des lois; mais, acheté par les négociants anglais, il fait toujours annoncer secrètement son arrivée, de sorte que les précautions sont prises, et qu'il ne trouve jamais en arrivant à Lin-tin ni navires, ni contrebandiers, ni opium.
Plus haut, daiis le Tigre, se trouvé une autre rade appelée wampoa, où les vaisseaux remontent pour prendre leurs chargements de thé, de coton, de soie, de sucre, de vermillon, de cochenille, de camphre, de porcelaine, de musc et d'écaillé. Là, le fleuve se partage en deux branches dont les rives sont semées de vieilles barques tirées à sec et recouvertes d'un toit de bambous, de manière à former des cabanes.
Ces deux branches du Tigre se réunissent à Canton, qui est une ville d'environ trois cent mille âmes, défendue par des murailles de cinq lieues de pourtour. Bâtie en partie sur le fleuve au moyen de pilotis , elle se compose, en réalité, de trois villes distinctes : la première, établie le long du Tigre, comprend plus de quarante mille champans, qui servent en même temps de barques de passage et d'habitations ; la seconde ville renferme les factoreries européennes et américaines; enfin la troisième, séparée de celle-ci par des murailles et une porte qu'il est défendu aux Européens de franchir, forme la.vérilable ville chinoise.
il6 PENDANT LA. MOISSON.
C'est près de cette porte même, mais du côté habité par les Européens, que nous choisirons le lieu de notre scène pour l'introduction, de cette histoire.
Deux hommes, suivis de valets qui ombrageaient chacun d'eux d'un large parasol , s'avançaient vers le fleuve à petits pas et en causant. Le plus âgé portait une robe de soie brochée, un large pantalon de taffetas et une calotte piquée, de dessous laquelle sortait une longue queue treçsée qui lui descendait jusqu'aux jarrets. Lors même que son teint couleur de citron , ses yeux bridés, ses sourcils soigneusement peints, sa barbiche courte et pointue eussent pu laisser quelque doute sur sa race, Tair d'avarice, de ruse et de couardise répandu dans toute sa personne Teût suffisamment fait reconnaître pour Chinois. Son compagnon, au contraire, qui était vêtu d'un costume de nankin taillé à l'européenne, avait l'air libre, franc et hardi que donne l'habitude du commandement, jointe à un courage naturel. Tous deux conversaient à demi-voix et en chinois.
— Je vous répète, You-hi, disait l'Européen, que la compagnie américaine ne peut souffrir de pareils brigandages ; les droits prélevés par votre hou-pou * la ruineraient avant deux années. Non-seulement il met à bord de nos navires des douaniers qui volent jusqu'aux cordages, mais, lorsqu'il s'agit d'inventorier les cargaisons, il suppose aux pièces de drap le triple de leur aunage, compte deux fois les caisses de coutelleries, et a re-
^ Chef des douanes.
cours à mille autres fraudes pour faire augmenter les droits. Dernièrement, par exemple, n'a-t-il pas fait appeler glaces de simples verres de Bohême, et agates des pierres à fusil ! De pareils abus ne peuvent durer, You-hij je vous en avertis.
Le Chinois fit un geste désolé.
— Hélas! quepuis-jey faire? dit-il; le hou-pou est un homme avide ; la compagnie a eu tort de lui présenter la main à demi-ouverte, quand il eût fallu Touvrir entièrement.
— Par le Ciel! n'avons-nous donc pas fiiit assez de sacrifices? s'écria le facteur américain, et votre chef àe douanes u'a-t-il pas successivement reçu en draps, en acier, en vins de France et en orfèvreries pour plus de cinq mille dollars? Nous ne pouvons donner davantage, et c'est à vous, You-hi, de le faire comprendre au houpou.
You-hi voulut se récuser.
— Il le faut, reprit TAméricain avec fermeté. En accordant le privilège exclusif du commerce étranger aux douze négociants qui formentce que vous appelez le ^on^hang , l'empereur a voulu qu'ils servissent d'intermédiaires obligés et de procurateurs aux barbares. Quand un de nos vaisseaux arrive, c'est vous qui lui fournissez les vivres, qui payez les droits pour son chargement, qui obtenez pour lui la chop (permission) de départ. Vous êtes, en un mot, nos mandataires , et c'est à vous de. nous faire rendre justice.
— Et le moyen de l'obtenir, maître Effendon? dit
You-hi d'un ton chagrin; ne savez- vous pas que les malheureux hanistes * sont des victimes auxquelles on inflige tous les mauvais traitements qu'on n*ose se permettre envers vous autres étrangers? Placés entre nos maîtres et les Européens, comme le fer entre le marteau et Tenclume, nous recevons tous les coups sans pouvoir les éviter.
— Sur mon âme I ceci vous regarde , You-hi , reprit Eflendon, et vous êtes trop habile en affaires polir ne pas trouver un moyen de rendre le hou-pou plus traitable. La compagnie qui vous enrichit a droit d'attendre de vous, en retour, une protection sérieuse ; arrangezvous pour la lui àonner, sinon il faudra se fâcher, et jeter dans le Tigre une douzaine de vos douaniers.
— Que dites-vous ! s'écria le Chinois dont les petits yeux prirent une expression d'épouvante ; vous ne pouvez penser à rien de pareil, maître Effendon ?
— Je pense, au contraire, You-hi, que ce serait une leçon utile, et qui rendrait vos fonctionnaires plus équitables.
— Mais moi, maître Effendon, interrompit le Chinois effaré, oubliez-vous qu'en ma qualité de haniste/]e suis responsable de tout ce que font vos équipages? S'ils refusent de payer un droit, c'est moi qui le paye ; s'ils commettent un désordre, c'est moi que le mandarin met en prison; s'ils noient des douaniers, c'est à moi que l'on coupera la tête I
^ Membres du Kong-hang,
— Je le sais, You-hi, répliqua rAméricain avec un sourire tranquille ; aussi ai-}e cru qu'il fallait vous prévenir avant d'en venir à cette extrémité. Voyez le chef des douanes, entendez-vous avec lui; ouvrez la main, comme vous disiez tout à l'heure, et laissez tomber dans la gueule de ce requin un peu de Tor que vous avez gagné avec la compagnie. Il faut savoir faire un sacrifice à propos.
You-hi soupira, mais ne répondit rien ; il connaissait le caractère inflexible d'Effendon. Il y eut un assez long silenciB pendant lequel tous deux arrivèrent devant le palais du Aou-pou, reconnaissable aux têtes de dragons qui ornaient la porte, et au-dessous desquelles étaient suspendues des chaînes et des fouets, symboles du droit de juger.
— Vous voilà arrivé, dit EfFendon au Chmois en lui montrant le palais ; songez à bien plaider votre cause ; vous réussirez si vous le voulez : avec la volonté ou remue des montagnes.
— Oui,, c'est votre mot, maître Effendoij, dit You-hi ; mais nous avons, nous, un proverbe qui dit que le plus habile lettré ne peut forcer l'araignée à filer de la soie ! Je ferai pourtant tous mes efforts, et vous connaîtrez la réponse du hou-pou ce soir en venant souper à ma maison d'été... ; car vous avez, je pense, reçu mm\ in vîtation?
— Sur papier rouge et écrite en encre d'or ! Vous pouvez compter sur moi.
Le Chinois lui fit de la main un signe d'adieu, et ils se séparèrent.
L'intention qu'Effendon venait d'exprimer a celui-ci n'était point, du reste, une vaine menace, etYou-hi le savait capable de l'exécuter, au moins en partie, quelles qu'en pussent être les suites pour le haniste et pour luimême. Depuis bientôt dix ans qu'il dirigeait a Canton le comptoir de sa compagnie, il savait en effet, par expérience, que le plus sûr moyen d'obtenir justice était de se la faire, et que la violence avait elle-même moins de danger qu'une trop longue patience. Ne pouvant se résoudre à s'engager avec les Chinois dans ces labyrinthes de tromperies et de mensonges qu'ils suivent autant par goût que par intérêt, il s'était accoutumé à marcher droit au milieu de toutes leurs ruses, exigeant réparation pour chaque tort souffert, et la prenant lui-même lorsqu'elle lui étaitrefusée. Aussi cette espèce de droiture rude et hardie avait-elle fini par le faire redouter du Konghamj et des fonctionnaires impériaux eux-mêmes , suffisamment autorisés pour se montrer injustes et rapaces, mais non pour hasarder une rupture ouverte.
Tout en réfléchissant au résultat probable des démarches d'You-hi, le facteur américain avait regagné sa demeure, qu'indiquait le drapeau semé d'étoiles. Il traversa le premier corps de bâtiment et entrait dans une cour intérieure, au fond de laquelle se trouvait le pavillon qu'il habitait, lorsqu'on approchant, un cri sonore, mais mal articulé, comme celui que poussent les sourds et muets, lui fit lever la tête. Au premier étage,
derrière un store à demi soulevé, une jeune fille en toilette de bal lui souriait.
Effeudon poussa une exclamation de surprise, lui fit vivement signe de se retirer, et après avoir promené autour de lui un regard presque* effrayé, il monta rapidement l'escalier du pavillon.
Ce fut la jeune sourde et muette elle-même qui lui ouvrit.
— Etes-vous folle, Marie? s'écria-t-il en refermant la porte derrière lui. Paraître à la fenêtre avec ce costume ! malheureuse enfant ! Mais vous voulez donc nous perdre ?
Bien, que la jeune fille ne pût entendre les paroles de son père, elle comprit sans doute qu'il était mécontent; car elle se jeta dans ses bras avec un geste de regret et une expression si suppliante, que les traits du facteur se radoucirent aussitôt comme malgré lui.
Cependant il reprit d*uri ton qui affectait plus de mauvaise humeur qu'il n'en exprimait :
— Je vous l'avais défendu, Marie; pourquoi ne m'avoir point obéi ?
La muette ne répondit qu'en redoublant de caresses. Effendon sembla résister un instant; mais, cédant enfin à ses avances, il murmura :
— Au fait, j'oublie que la pauvre enfant n'a point d'autre distraction.
Et il Tembrassa tendrement.
La jeune fille se sentant pardonnée poussa une exclamation de joie; puis se regardant elle-même d'un air de
i2â PENDANT LA MOISSON.
complaisance, elle fit trois pas en arrière» se redressa et demeura droite devant Effendon avec la gravité naïve d'un enfant qui veut faire admirer son costume. Celui-ci était, en effet, d'une richesse et d'une élégance singulières.
La robe de crépon blanc, garnie d'une guirlande de jasmin odorant, quoique artificiel, était serrée par une torsade de soie mêlée d'argent ; une sorte de turban de satin ouvré, enroulé aux cheveux, retombait des deux côtés et encadrait le visage de la jeune fille; enfin ses pieds étaient chaussés de brodequins bleus garnis de franges de perles. Cet habillement splendide donnait à la beauté de Marie quelque chose de si féerique qu'Effendon ne put retenir un geste de ravissement. On eût dit une péri d'Orient dans tout son éclat.
Il la regarda quelques instants, fasciné par cette grâce éblouissante ; puis faisant une sorte d'effort, il la prit par la main, la conduisit vers un sofa de bambous artistement tressés, et l'ayant fait asseoir, il commença avec elle un de ces entretiens par signes, presque aussi rapides, pour ceux qui en ont l'habitude, que la conversation parlée.
Il lui reprocha d'abord l'imprudence qu'elle avait commise en se montrant à la fenêtre sous ce costume.
La sourde et muette baissa les yeux en rougissant.
— Vous savez pourtant, continua-t-il, la défense faite aux étrangers d'amener aucune femme de leur pays. Votre présence ici suffirait, si elle était connue, pour me faire chasser et pour compromettre l'intérêt de la compagnie.
LE FACTEUR DE CAMTOM. iâ3
Marie fit un geste d'effroi.
— Je sais, reprit Effendon, que le plus sage eût été de ne point vous amener; mais je n'ai pu me résoudre à me séparer du seul être qui me restât a aimer. Forcé d'accepter la direction de cette factorerie pour t'assurer un avenir opulent, j'ai voulu concilier mes intérêts et mes affections; je t*ai fait passer pour mon fils...
— Et personne, jusqu'à ce jour, n*a soupçonné mon déguisement, interrompit la jeune fille dans son langage muet.
— Parce que tu ne Tavais jamais quitté, reprit Effendon; parce que, pour mieux donner le change, je t'ai laissée prendre des habitudes de liberté qui devaient prévenir tout soupçon ; parce qu'en subissant cette transformation, tu as pu conserver ton nom de Marie luimême, qui m'eût échappé vingt fois, et nous eût trahis. Mais qu'arriverait-il si Ton te voyait sous ce nouveau costume? Ah ! j'ai eu tort de te faire venir ces toilettes de femme ! Moi-même j'ai cédé à une folle fantaisie; j'ai voulu te voir telle que tu devais être, telle que tu seras un jour!... Mais ces nouveaux habits, tune devais les revêtir que pour moi seul et en secret, Marie.
— Pardon, mon père, dit-elle ; je serai plus prudente désormais; mais que puis-je craindre ici?
— Oublies-tu donc que nous sommes entourés d'espions ? reprit vivement Effendon ; que tout ce qui se passe dans les comptoirs est rapporté aux mandarins chinois?... Quitte cette toilette, Marie, quitte-la sur-le-
champ, si tu ne veux point qu'il nous arrive quelque malheur.
La jeune muette fit signe qu'elle allait reprendre sou costume habituel, embrassa son père avec tendresse, et sortit.
Le facteur resta à la même place, les bras croisés, et plongé dans une méditation soucieuse.
Ce qu'il venait de dire à sa fille n'était que trop vrai. La moindre imprudence pouvait révéler un secret dont la découverte compromettrait infailliblement sa fortune et son repos ! Il savait par expérience avec quel empressement et quelle rigueur les Chinois exécutaient les lois contre les étrangers lorsqu'ils pouvaient le faire sans danger, et il ne devaitpoint compter, dans cette circonstance, sur l'appui de la compagnie, qui ordonnait ellemême à ses agents de respecter scrupuleusement les ordres de l'empereur, toutes les fois qu'ils n'étaient point contraires à ses intérêts.
Tout, d'ailleurs, autour de lui, était a craindre, ainsi qu'il l'avait dit à Marie; il était, dans sa propre maison, h la merci du gouvernement chinois. Les domestiques qui le servaient n'étaient point de son choix ; ils lui avaient été désignés par le comprador ', qui se chargeait également de fournir sa table, et dont il devait solder chaque mois les mémoires sans pouvoir les discuter. Bien qu'il eût appris la langue du pays, on le forçait à
' Ce pourvoyeur des étrangers est nommé par le mandarin ou vice-roi qui commande à Canton.
LE FACTEUR DE CANTON. i25r
nourrir et à payer un linguas pour lui servir d'interprète. Toute sa vie en un mot était soumise à une sorte de tutelle rapace, minutieuse et infatigable, qui le tenait dans une perpétuelle inquiétude.
Il fut pourtant arraché à sa rêverie par le tintement d une pendule qui sonnait quatre heures. Se rappelant qu'il devait dîner avec You-hi, il fit préparer son palanquin, et prit la route de la maison* de campagne du ftaniste,
Cette maison, située de l'autre côté du Tigre, était construite au milieu d'un jardin dont on vantait à Canton rétendue et la beauté ; car, bien que You-hi apportât une singulière âpreté dans toutes ses relations commerciales, ce n'était point un avare. L'argent qu'il s'efforçait d'arracher par tous les moyens aux barbares étrangers, il le consacrait aux jouissances de sa famille et aux -embellissements de sa retraite.
Effendon descendit de sa litière près d'une petite porte, où il trouva un domestique chinois qui l'introduisit dans le jardin.
Le haniste y avait épuisé, comme nous l'avons déjà dit, toutes les ressources de l'art chinois. C'était un entrelacement de petites rouées sablées et retournant sans cesse sur elles-mêmes, une succession de massifs morcelés, de parterres irréguliers, de grottes factices taillées dans des rochers rapportés, de petits ponts vernis sous lesquels on cherchait vainement un ruisseau, de
l!26 PENDANT LA MOISSON.
kiosques ornés de verre taillé et de vases remplis d'eau, dans lesquels flottaient des iris. A chaque pas se révélait ce goût bizarre, amoureux avant tout de raretés monstrueuses et puériles. Ici c'étaient des coupes de pierre renfermant des forêts de chênes, de hêtres ou d'ormeaux ramenés à la taille des ciboules 'par un effort de culture; là, des arbres verts taillés en oiseaux ou en éléphants ; plus loin, des animaux féroces en porcelaine, dans les oreilles desquels poussaient des arbustes microscopiques. Mais au milieu de cette confusion arrangée, et malgré tous les soins d'une niaise habileté, la nature se montrait partout simple, variée, opulente ! partout s'élevaient Tolivier odorant, le figuier, le grand aloès, le mûrier, le bananier et les franchipaniers suaves. Çà et là les touffes A^yu-lan*, encadrées d'amarantes écarlates ou de ketmies changeantes, diapraient le feuillage, tandis que la gardane, les rosiers de la Chine et les chulam * dessinaient les mille détours des sentiers. Enfin un petit bois d'orangers, de pommiers-roses et de figuiers, tout bordé d'ananas parfumés, conduisait à la miaison.
Celle-ci n'avait, comme toutes les demeures chinoises, qu'un rez-de-chaussée destiné à recevoir les visiteurs, et un premier étage exclusivement réservé aux femmes et aux enfants d'¥ou-hi, qu'on ne voyait jamais.
Le haniste attendait ses hôtes dans la première pièce,
' Espèce de magnolier.
^ Arbuste dont la feuille se mêle à celle du thé.
LE FACTEUR DE CANTON. l!27
qui est le salon d'honneur, et où se trouve Tautel domestique sur lequel se brûlent les parfums. Il avait le visage joyeux
— Que maître Effendon soit le bienvenu sous mou pauvre toit! dit-il à la Mie du facteur. Je sors de chez le hoU'poUy et j'espère qu'à Tavenir la compagnie aura lieu d'être satisfaite.
— Et cela t'a-t-il coûté bien cher, You-hi? demanda Effendon en riant.
— Assez cher pour troubler le meilleur repas, si Ton y pensait, dit le Chinois; mais nous en parlerons une autre fois.
— Sur mon âme! le hou-pou eût exigé le double, s'il eût connu ta maison d'été. Tu as ici une demeure digne du souverain de l'empire du milieu «.
-T- Maître Effendon regarde tout à travers son indulgence, dit You-hi d'un ton orgueilleusement modeste ; il n'a pu encore juger la maison ; s'il désire la visiter?...
Effendon répondit affirmativement, et le hmiste lui fit parcourir successivement toutes les pièces du rezde-chaussée en lui expliquant leur destination.
Ces pièces n'étaient meublées que de canapés et de guéridons; mais des lanternes de corne, de gaze ou de papier pendaient en grand nombre au plafond, et les murs, vernis avec soin, étaient ornés, de loin en loin, de tableaux ou de sentences morales.
^ Nom par lequel les GhiDois désignent leur pays.
Le facteur traversa assez rapidement les premières salles; arrivé à la bibliothèque, il s'arrêta.
— Tu ne trouveras point ici trois cent mille volumes, comme dans la bibliothèque impériale de Pékin, fit observer You-hi en souriant; mais, outre les livres sacrés, j'ai là une centaine de manuscrits en petit langage *, et le double de volumes imprimés, choisis parmi les ouvrages des quatre magasins *. Malheureusement les affaires me laissent peu de loisir. Et cependant que de choses à lire ! car aucun peuple n'a autant écrit que le nôtre! aucun peuple ne peut se vanter d'avoir comme nous une langue littéraire uniquement réservée aux livres, qui ne peut se parler, et dont les quatre-vingt mille caractères, au lieu de représenter des sons ou des mots, comme chez vous, représentent des idées ! Mais passons dans la grande salle, le repas doit être prêt-, et les convives sont sans doute arrivés. *
Effendon y trouva en effet les invités, qui étaient pour la plupart des lettrés, amis du haniste. Celui-ci les fit asseoir à plusieurs petites tables couvertes de drap écarlate richement brodé, et qui avaient été dressées en triangle. Chacun avait devant soi une assiette d'argent, un couteau, deux courtes baguettes d'ivoire pour mau-
1 Bleu que les Chinois impriment depuis longtemps, les bibliothèques particulières renferment beaucoup de manuscrits. On appelle ouvrages écrits en petit langage ceux dont le style lient le milieu entre celui des livres etla langue parlée.
* Collection d'ouvrages chinois en cent quatre-vingt mille volumes.
ger, une cuiller de porcelaine très-épaisse, et deux soucoupes, Tune pleine de soya\ Tautre contenant, en guise de hors-d'œuvre, du poisson salé et du cuir de Japon macéré dans de la saumure.
Les valets commencèrent alors à apporter successivement les mets préparés. On servit d'abord, dans des jattes de porcelaine, une soupe aux nids de salanganes; puis vinrent les fricassées de grenouilles, les côtelettes de chien, les nageoires de requin, les holothuries ou vers de mer, gros, noirs, longs de six pouces, et dont chaque anneau était armé d*une corne aiguë ; enfin les œufs, les viandes, les légumes, le tout accommodé à rhuile de ricin, assaisonné de chenilles salées et de jus de cloportes. Lorsque les convives voulaient boire, des domestiques, debout derrière les sièges, leur versaient, selon leur goût, du thé dans des tasses de porcelaine, ou du cam-chou (vin chaud) dans des coupes de métal.
Les plats furent ensuite enlevés, et Ton apporta pour second service des pâtisseries, des salades de pousses de bambous, et des carafes renfermant une eau préparée d'une odeur fétide.
Enfin vint le dessert, composé de conserves et de fruits délicieux
Les lettrés, qu'avait échauffés le repas, commencèrent alors à se défier, et proposèrent un de ces combats poétiques, dans lesquels le vaincu est condamné h boire le nombre de tasses de cam-chou fixé par son adver-
^ Liclueur tirée d*une fève.
i30 PEIfDANT LA MOISSON.
saire. You-hi fit apporter les bâtons d'encre, le papier, le pinceau, et chacun se mit à improviser des vers.
Le premier lettré, qui voyait de sa fenêtre la campagne illuminée par un soleil couchant, écrivit :
Les jours sombres et pluvieux qui ont précédé donnent un nouvel éclat aux champs cultivés par la main des hommes.
Les oiseaux, semblables à des améthystes et à des rubis, sautillent parmi les feuilles des bocages.
Quelques papillons voltigent encore sur les tètes fleuries des pêchers agités par le vent.
Les pelouses paraissent émaillées comme un tapis travaillé par une main habile.
Oh! le charmant festin! oh! le riant aspect! oh! les délicieuses senteurs !
Vivre est doux quand vos amis sont là, et que le ciel resplendit comme une tente de soie.
Après que ces vers eurent été lus et applaudis, le second lettré montra les siens.
Le laboureur transplante le riz en herbe dans une terre nou* vellement défrichée.
En peu de temps, il voit dans ce champ verdoyant et inondé rimage d'un beau ciel azuré.
Notre cœur est ce champ; il a sa parure et ses richesses lorsque les passions y sont pures et réglées.
Le seul moyen d'atteindre à ce degré de perfection, c'est de ne pas trop présumer de soi-même.
Ces vers parurent supérieurs aux premiers. Mais le troisième lettré, qui, comme Effendon Tavait appris dans le cours du repas, était veuf depuis peu de jours, lut à son tour l'improvisation suivante :
Le fameux Ou, dans un transport de jalousie^ tue sa femme : c'est brutalité.
L'illusti^e Siun meurt presque de douleur à la mort de la sienne : c'est folie.
- Le philosophe Tchouang s'égayc par le carillon des pois et des tasses î il prend le parti de la liberté et se livre à la joie.
Voilà mon maître à moi. Ma femme est morte, prenons l'éventail pour faire au plus tôt sécher son tombeau.
De grands éclats de rire et des applaudissements accueillirent ces vers ; le prix leur fut accordé tout d'une voix, elles deusftiutres lettrés furent condamnés à boire chacun dix tasses de vin chaud.
Lorsque cette condamnation eut été exécutée, You-hi, qui voulait traiter ses convives avec toute la splendeur chinoise, les conduisit à une galerie donnant sur la cour principale, qu'il avait fait illuminer au moyen de lanternes de papier colorié. Bientôt, à un signal donné, des feux d'artifice s'élancèrent de tous les points de cette cour, figurant tour à tour des arbres de flamme chargés de fruits de toutes couleurs, des parterres émaillés de fleurs ou d'immenses serpents s'élânçant jusqu'à la corniche de la maiâon.
Le feu d'artifice achevé, le hanisteûi paraître des bateleurs d'une adresse merveilleuse, et enfin des comédiens qui représentèrent une des pièces les plus célèbres de leur répertoire improvisé. Seulement, comme l'espace et les décorations leur manquaient, ils avaient soin d'annoncer chaque changement, en disant :
— Maintenant le théâtre, représente une forêt, ou un palais, ou un cachot.
iS'S PENDANT LA MOISSON.
Lorsqu'un des acteurs était supposé faire un voyage, il ne quittait point pour cela la scène; mais se mettant à cheval sur un bâton, il parcourait trois fois le théâtre, puis s'arrêtait en disant : — Me voici au terme de ma route. — Et il reprenait son rôle, comme s'il eût réellement franchi l'espace supposé •.
Bien qu'il eût assisté plusieurs fois à des spectacles de ce genre, Effendon s'y intéressait toujours. Il demeura donc jusqu'à la fin de la pièce, et ne quitta la maison du haniste que fort avant dans la nuit.
Cependant Marie, après avoir repris son costume habituel, était revenue pour rejoindre son père dans le salon où elle Tavait laissé.
Ne l'y trouvant [plus, elle s'imagina qu'il conservait quelque rancune de ce qu'elle avait fait, et qu'il était sorti pour l'éviter.
Ses yeux se remplirent de larmes à cette pensée*. L'affection de Marie pour son père avait, comme tous les sentiments qui ne peuvent s'épancher, une sorte d'exaltation inquiète et passionnée. C'était le seul être qu'elle pût comprendre et qui pût lui répondre ! Séparée des autres hommes par son infirmité, il n'y avait pour elle dans le monde que son père, et sur lui s'é-
* Les théâtres sont fort nombreux dans les grandes villes de la Chine ; on en trouve jusqu'à six dans une seule rue. On y est assis sur des bancs, et l'on a devant soi de pclilcs tables sur lesquelles on vous sert du thé, et où Ton pose une bougie pour les fumeurs. Les représentations se succèdent depuis le malin jusqu'au soir. Les rôles de femmes sont joués par des hommes.
LE FACTEUR DE CAKTON. d33
taieiU concentrées toutes les tendresses qu'une jeune fille partage d'habitude entre sa mère, ses sœurs ou ses compagnes ; aussi ne pouvait-elle supporter le plus léger mécontentement d'Eifendon ; une réprimande de lui, quelque douce qu'elle pût être, la jetait dans une sorte de désespoir.
Mais si elle s*était affligée d'abord de Tabsence du facteur, elle ne tarda pas à s'inquiéter sérieusement en voyant cette absence se prolonger bien au delà de l'heure accoutumée. En effet, le facteur ayant oublié de lui communiquer l'invitation de You-hi, ce retard paraissait inexplicable. L'heure du souper arriva sans qu'Effendon parût ! Marie l'envoya encore chercher dans les différents comptoirs ; on ne l'avait vu nulle part!
L'imagination de la jeune fille déjà émue se troubla insensiblement. L'impossibilité où elle se trouvait de communiquer ses inquiétudes, de les discuter et de les faire combattre, contribuait encore à l'exalter. Elle descendit elle-même plusieurs fois sur le port, marchant au hasard, et promenant sur la foule un regard avide, comme si elle eût espéré apercevoir à chaque détour celui qu'elle attendait ; mais la nuit vint sans ramener son père.
Elle rentra au logis et s'assit au balcon qui dominait la rue. Là, le front penché, le cœur serré, la tête eu feu, elle s'efforçait de percer les ténèbres du regard et de distinguer la silhouette si connue de son père. Enfin un valet envoyé aux informations rentra, et lui fit com-
prendre que Ton avait vu le palanquin du facteur se dU riger vers les faubourgs chinois.
Cette nouvelle réveilla encore plus vivement les craintes de Marie. L'exemple récent d'un Anglais sur* pris dans ces quartiers éloignés, et livré à tous les màu* vais traitements de la population chinoise, qui ne Tavait relâché que pour une forte somme d'argent, prouvait, en effet, que de pareilles excursions n'étaient point sans dangers. Pendant qu'en proie à ces craintes elle flottait indécise sur ce qu'il fallait faire, ses yeux se portèrent machinalement vers l'autre rive du Tigre, et elle jeta un cri. De longs jets de flammes s'éleVaient au-dessus du faubourg, et illuminaient l'horizon entier d'une clarté sinistre I
La jeune muette n'eut qu'une pensée , c'est que son père était là, et qu'aux périls qu'il pouvait déjà courir allaient se joindre ceux de l'incendie I Cette crainte lui ôta tout ce qui lui restait de raison. Eperdue, elle s'élança sur le quai et courut aux bateaux de passage ; mais la foule encombrait déjà les lieux d'embarquement, montrant les flammes qui grandissaient sur Tau* tre rive et appelant au secours. Après avoir vainement essayé de se frayer une route jusqu'aux champans, Marie se rappela une station de barques qui se trouvait plus bas dans un lieu peu fréquenté. Elle se dégagea de la mêlée et se mit à descendre le bord du fleuve en courant.
La nuit était sombre, le vent faisait entendre des sifflements lugubres, et le Tigre mugissait sourdement.
LiOrsqu'elle arriva au passage, une seule loche sans lanterne y était amarrée. Marie aperçut à la proue deux bateliers tartaresde mauvaise mine qui causaient à voix basse; mais elle y prit à peine garde, et, s'élançant dans la barque, elle dénoua le cordage qui la retenait au rivage, eu faisant entendre le cri aigu qui pour elle remplaçait la parole. LesTartares se levèrent et parurent se consulter. Marie, pensant qu'ils balançaient, tira vivement sa bourse, y pril une pièce d'or, et leur montra l'autre rive. Les yeux des bateliers étiucelèrent à cette vue ; tous deux coururent à la rame, et la loche déborda.
Cependant la jeune muette, dans son implatience, avait gagné la proue, et ses yeux cherchaient à distinguer l'autre bord du fleuve au milieu de la nuit. Mais la barque n'avançait que lentement. Deux ou trois fois même, il lui sembla qu'elle s'arrêtait, comme si ses conducteurs eussent hésité à continuer leur route ; et, en se détournant, elle les aperçut causant viveilient à voix basse. ËnflU; elle avait atteint le milieu du fleuve; l'autre bord commençait à se dessiner dans l'ombre, et elle le saisissait, pour ainsi dire, du regard, lorsque tout à coup deux bras vigoureux l'enveloppèrent ! Elle se détourna avec un cri; mais presque au même instant elle se sentit frappée à la poitrine, et tomba privée de sentiment.
Ainsi que nous l'avons dit précédemment, Effendoi^
i36 PENDANT LA MOISSON.
ne rentra chez lui qu'au milieu de la nuit, et ce fut seulement le lendemain, lorsqu'il fit demander Marie, qu'il s'aperçut de sa disparition. Les domestiques, ne Tayant point vue sortir, ne purent donner aucun renseignement. Le facteur fouilla tous les coins de la maison, courut chez ses amis, interrogea les voisins, et expédia ses gens sur tous les points de Canton \ mais toutes ces recherches furent d'abord inutiles. Enfin pourtant, vers le soir, des bateliers lui apportèrent une cravate tachée de sang, qu'ils avaient trouvée dans le Tigre, et sur laquelle Effendon reconnut le chiffre de Marie !
Le malheureux père demeura foudroyé devant ce lugubre indice ! Il n'en pouvait plus douter, sa fille était morte, et morte assassinée!... Mais où le crime avait-il été commis? dans quel but? par quelles mains? Son esprit se perdait en suppositions impossibles. En vain il suspendait, pour ainsi dire, son désespoir, afin d'interroger ses souvenirs ; rien ne le mettait sur la voie ; et, au milieu de ces obscurités, une vérité seule restait, mais irrécusable, terrible; on avait assassiné sa fille! Effendon répétait ces mots avec égarement, comme un homme qui cherche à s'éveiller d'un rêve horrible. Il se donnait en vain à lui-môme toutes les preuves qui rendaient ce malheur certain ; son cœur luttait contre sa raison ; à chaque bruit de voix dans l'escalier, à chaque porte vivement ouverte, il se détournait en tressaillant, dans Tespérance de voir Marie !
Mais les jours se succédèrent sans qu'elle reparût, et le facteur fut enfin forcé d'ajouter foi à son malheur.
Cette certitude le jeta dans un inexprimable abattement. Il brisa subitement toutes ses relations, abandonna la direction du comptoir aux agents inférieurs, et écrivit à la compagnie pour qu'elle s'occupât de pourvoir à son remplacement.
Ses amis essayèrent en vain de lui faire accepter quelques consolations ; il avait perdu jusqu'au pouvoir de les écouter. Couché sur un lit de repos devant le portrait de Marie, il passait des journées entières dans une immobilité complète, regardant sans voir et écoutant sans répondre. Son activité énergique et curieuse d'autrefois avait fait place à une sorte de torpeur indifférente ; on eût dit qu'en disparaissant la jeune fille avait emporté avec elle sa force et sa volonté ; —triste abaissement des âmes les plus fortes, quand elles se sont laissé remplir par une seule affection, et que le malheur frappe celle-ci dans sa racine.
Un jour qu'Effendon avait pourtant été forcé de se faire violence pour régler avec le Kong-hang quelques affaires que lui seul pouvait terminer, et qu'il passait devant la porte interdite de la ville chinoise, une longue troupe de chameaux qui arrivaient chargés de sel et de charbon le força de s'arrêter. Le dernier venait de franchir la porte, et le facteur, immobile à la même place, regardait machinalement passer les voitures à voiles en équilibre sur leur unique roue, les litières portées à bras, les grandes brouettes poussées par un seul homnfie et transportant les voyageurs avec leurs bagages, lorsque son regard tomba sur une somptueuse voi-
i38 PENDANT LA MOISSON.
ture à quatre roues et à panneaux de laque que traînaient plusieurs chevaux richement enharnachés. Elle était conduite par un cocher facile à reconnaître pour Coréen à Tampleur de sa robe, à son chapeau conique en bambous tressés, et à ses bottes de coton piqué. Sur les panneaux de laque noire se détachait, en relief doré, le bâton de mandarin, couronné d'une guirlande de jasmin argenté.
La voiture, arrêtée un instant par les embarras de la rue, venait de se remettre en marche, et passait devant Effendon... Tout à coup les rideaux de soie qui la fermaient s'agitèrent, et un cri partit!...
Le facteur, qui allait continuer sa route, se détourna éperdu ! Il avait reconnu cette voix qui ne ressemblait à aucune autre I... Dans ce moment, les rideaux s'entr'ouvrirent vivement, un nouveau cri se fit entendre, et un visage de femme se pencha au dehors I... C'était Marie.
L'Américain étendit les bras et voulut s'élancer vers elle !... mais la voiture entrait sous la porte chinoise, et les chevaux trouvant un espace libre remportèrent plus rapidement. Effendon éperdu la poursuivit en criant, et il allait Tatteindre, lorsque les soldats chinois qui gardaient la porte lui fermèrent le passage.
— Ma fille ! malheureux, c'est ma fille ! s'écria le facteur qui cherchait à se dégager.
— Aux factoreries, aux factoreries, chien ! répliquèrent les soldats en le repoussant.
— Non, reprit Effendon égaré, laissez-moi!... ma fille. ..je veux la suivre!
— C'est un fou! répétèrent quelques voix.
— Il faut le jeter dans le Tigre !
— Tenez-le bien.
Ils avaient, en effet, saisi le facteur, qui poussa un cri de rage, et fit un suprême effort en voyant la voiture près de disparaître au détour de la rue. Mais l'officier mantchou qui commandait le poste venait d'arriver, suivi de plusieurs autres soldats qui se jetèrent sur lui, le terrassèrent, et, après lui avoir lié les pieds et les mains a^^c les cordes de leurs arcs, le chargèrent sur un âne et le ramenèrent vers les factoreries, au milieu des insultes et des risées de la populace.
Le soir môme de ce jour, Walter Effendon et You-hi étaient enfermés dans la pièce la plus retirée de la maison du facteur américain. Le hanisiey assis sur un fau- 'teuil de bambous, semblait inquiet, et ses regards se portaient toujours vers la porte, comme s'il eût craint d'être surpris dans cette entrevue. Quant à Effendon, il se promenait d'un air agité, tenant des papiers à la main.
Rendu à la liberté depuis quelques heures seulement, il s'était empressé de mander le négociant chinois auquel il avait tout confié.
En apprenant le déguisement de Marie , qu'il avait toujours prise pour le fils du facteur, You-hi témoigna une vive surprise; mais lorsque Effendon arriva à lui
raconter l*étrange rencontre du matin » son étonnenient devint de Tincrédulité. Cependant rAméricain persista dans son affirmation. Ce double cri dont il était encore troublé avait bien été poussé par Marie ; ces traits qu'il avait entrevus étaient bien les siens. Sa fille n'était point morte, mais au pouvoir d*un ravisseur qu'il voulait découvrir à tout prix. Il venait en conséquence d'écrire une requête au gouverneur ou vice-roi de Canton, dans laquelle il exposait brièvement les faits et demandait que Marie fût recherchée et rendue.
— Si tu ne promets une récompense, le gouverneur ne fera aucune démarche, objecta You-hi.
— Tu as raison, dit le fitcteur ; je vais ajouter que je payerai pour ces recherches ce qu'il exigera...
— N'écris point cela, interrompit vivementle hamste ; ils exigeraient tout ce que tu possèdes. Offre une somme ronde... mille liangsyie suppose.
— Soit! dit Effendon, qui courut à une table pour joindre cette promesse à sa. pétition. Mais comment faire parvenir directement cette demande au vice-roi?...
— Tu n'as qu'un moyen, dit You-hi, et bien qu'il soit contraire aux lois...
— Tu as raison , interrompit T Américain en se levant; je coursa la porte chinoise.
— Et surtout, reprit You-hi, qui baissa la voix, ne dis point que c'est moi qui t'ai donné ce conseil; car si Ton mé soupçonnait d'être dans ta confidence, je serais perdu.
Effendon rassura le haniste eu lui promettant la plus
grande discrétion, et le quitta pour courir aux factoreries, afin de réunir ses anais.
Le moyen qu'il voulait employer pour faire parvenir sa requête exigeait en effet leur secours.
L'expérience ayant appris que les pétitions remises aux mandarins par les étrangers n'arrivaient jamais au vice-roi, les plus hardis avaient inventé une méthode bizarre, mais certaine, de les faire parvenir à leur adresse. Ils se rassemblaient pour cela au nombre de trente ou quarante, dispersaient à coups de bâton le poste qui gardait la porte , et se précipitaient dans la ville chinoise en poussant de grands cris, et en crevant les lanternes de papier des marchands. Ceux-ci, saisis d'une terreur panique , .prenaient aussitôt la fuite ; les gardiens des rues fermaient les barrières, et les dizainiers * couraient chercher un mandarin qui arrivait enfin pour connaître le motif de cette subite irruption. Alors les pétitionnaires abaissaient leurs bâtons , présentaient leur demande et se retiraient, certains que le vice-roi, instruit de ce désordre, voudrait voir la requête qui y avait donné lieu.
L'expédition d'Effendon réussit au delà de ses espérances, car le hasard amena la litière du vice-roi luimême au plus fort du tumulte, et ce fut à lui que le facteur remit sa supplique.
* Les rues sont barrées, de loin en loin, par des barrières que gardent des soldais, et que l'on ferme dés qu'il s'élève quelque tumulte. Il y a en outre, de dix maisons en dix maisons, un dizainier; c'est un chef de famille chargé, sous sa resr ponsabililé, de la surveillance d'une partie de la rue. Chaque bourgeois remplit à son tour ces fonctions de dizainier.
iA% PENDANT LA MOISSON.
Cependant deux jours s'écoulèrent sans qu'il reçût de réponse, et il se préparait à réitérer sa demande au moyen d'une nouvelle excursion, lorsqu'on lui remit un papier portant le cachet de mandarin de premier ordre. Il rouvrit en tremblant, et lut ce qui suit :
c( Moi, King-fo, pourvu du diplôme de tsin-sse ^, ayant porté tour à tour les deux boulons bleus et le bouton de corail ; portant aujourd'hui le bouton de pierres précieuses % et recommandé neuf fois sur le registre des ping-pou*; gouverneur de la province de Canton au nom du fils du ciel, le grand et souvecain empereur, « Au chef barbare de la factorerie américaine, c( Nous avons lu la requête que tu nous as« adressée comme suppliant, et en la lisant, nous avons reconnu la vérité de la parole du sage, quand il a dit que les cœurs des hommes étaient aussi variés que les différents sols du céleste empire. Car, de même que l'on voit des rochers stériles et des terfes dangereuses ne produisant que dest plantes empoisonnées, il est des cœurs d'où rien die bon ne peut sortir ; tels sont ceux des barbares étrangers.
* £q Chine, il y a deux degrés liltéraires : celui de Kin^jin (homme recommandé), et celui àetsin-sse (docteur avancé en grade).
• On sait que chacune des neuf classes dans lesquelles sont rangés loiis les fonclionnaires chinois se dislingue par un boulon différent.
^ Ping-poUf tribunal (ou ministère) de la guerre.
LE FACTEUR DE CANTON. iW
« Tu as désobéi aux ordres du souverain empereur et maintenant tu te plains qu'on t'ait ravi ta fille que tu tenais cachée dans ta maison ; mais sache que Thomme sage ne croit point à la parole de celui qui a violé les lois.
« Et quant aux mille liangs dont tu parles, nous voulons bien nous en contenter pour cette fois, bien que ce soit une amende insuffisante pour la faute que tu as commise en ne te soumettant point aux volontés du fils du ciel.
« Que ceci soit à tes yeux une loi. »
Nous n'essayerons point d'exprimer la douleur et l'indignation d'Ëffendon après la lecture de cette dépêche^ où se révélaient à la fois la haine pour l'étranger, l'injustice hypocrite et la rapacité qui forment, pour ainsi dire, la règle traditionnelle de l'administration chinoise. Son premier mouvement fut de rassembler les équipages des navires américains qui se trouvaient sur le fleuve, de les armer et d'aller demander justice à leur tête au viceroi. La réflexion lui fit comprendre toute la folie d'un pareilprojet.il courut chezYou-hi auquel il montra la réponse qu'il venait de^recevoir, en lui demandant conseil. Le hanisle l'engagea à renouveler sa requête. Lui-même, touché par les prières du facteur, et par l'offre de cinq cents liangs, promit de s'employer en sa faveur. Mais cette seconde démarche ne fut point plus heureuse que la première. Effendon eut beau se faire appuyer par les agents des autres factoreries et recourir à l'influence du
i44 PENDANT LA MOISSON.
Koiig-hang ^ le vice-roi persista dans sa décision.
Cette inflexibilité jeta le malheureux père dans une véritable folie de désespoir.
Tant qu'il avait cru sa fille morte, il avait accepté son malheur , sinon avec résignation , du moins sans révolte et comme un désastre irréparable. Semblable à ces soldats dont toute l'ardeur tombe subitement > et qui se soumettent à leur défaite , il s'était, pour ainsi dire, enveloppé dans une affliction immobile et silencieuse ; mais cette soumission abattue, qui n'était que l'abandon de tout espoir, disparut dès que celui-ci put renaître. A l'accablement succéda une sorte de fièvre de joie que les refus du vice-roi changèrent en rage. Livré à toutes les inspirations de sa douleur , et aigri par le sentiment de son impuissance, Effendon prenait mille résolutions aussitôt abandonnées , formait mille projets impossibles , et allait demandant à tous des conseils inutiles ou des secours qu'on ne pouvait lui donner.
Cependant You-hi avait continué à prendre des informations secrètes, sans pouvoir retrouver les traces de Marie. Enfin, uu jour il arriva chez le facteur, tout essoufflé et le visage épanoui.
— Elève un autel à tes génies domestiques, s'écria-til ; je viens t' apporter des nouvelles de ta fille !
Effeudon poussa un cri.
— Où est-elle? demanda-t-il éperdu.
— A Péking !
— Que dis-tu? Marie...
— A été emmenée de Canton, il y a environ un mois.
— Mais comment? Par qui? D'où as-tu appris?...
— Un moment, maître, un moment, dit le Chinois en s'asseyant et s'essuyant le front ; — pour trois demandes, il faut trois réponses.
— Mais tu es sûr, bien sûr que c'est elle? reprit Effendôn, qui respirait à peine.
— Si tu ne t'es pas trompé toi-même quand tu l'as reconnue dans la voiture à panneaux de laque.
— Je ne me suis pas trompé ; mais le maître de cette voiture ?
— Voilà ce que je cherche depuis trois semaines, répliqua le Chinois.
— Et tu as appris enfin ?...
— J*ai appris beaucoup de choses; mais, par les cieux azurés qu'invoque notre souverain empereur, si ta veux les connaître, il faut que tu m'écoutes.
— Parle ! parle ! dit le facteur suffoqué d'impatience et de joie,
— Tu sais, reprit You-hi, que nous avons à Péking un tribunal de censeurs chargé d'avertir le fils du ciel lorsqu'il se trompe, et de parcourir les provinces pour examiner de quelle manière les mandarins gouvernent le royaume du Milieu.
— Sans doute.
— Eh bien ! il y a un mois qu'un de ces censeurs se trouvait à Canton, et la voiture où tu as reconnu ta fille était la sienne...
— Mais<omraentMarie se trouve-t-elle enson pouvoir?
n6 PENDANT LA MOISSON.
— Ah! voila par où j'aurais dû commencer l'histoire ! reprit You-hi; et si tu ne m'avais point troublé dans mon récit...
— Enfin, qu'est-il arrivé?
— Il est arrivé, maître, que le soir où la fille a disparu elle a été bien réellement frappée par des assassins, puis jetée dans le Tigre, comme en faisait foi le mouchoir que Ton t'a rapporté.
— Ensuite ! interrompit Effendon haletant.
— Ensuite le courant l'a poussée près d'un de nos bateaux de fleurs', d'où elle a été aperçue.
— Et on l'a sauvée?...
— Mourante, à ce qu'il paraît. Heureusement que le censeur Fo-hu se trouvait là. Il a voulu qu'elle fût transportée dans sa demeure, et elle y est revenue à la vie, puisque tu Tas vue peu de temps après.
— Et tu as recueilli toi-même ces détails...
— Au bateau de fleurs, où tout s'est passé.
Effendon sauta au cou du haniste,
— Tu es mon sauveur, You-hi ! s'écria-t-il hors de lui; c'est à toi que je devrai ma fille. Mais comment la redemander à celui qui Ta recueillie ?
Le négociant chinois secoua la tête.
— Fo-hu consentira d'autant plus difficilement à te la rendre, dit-il, que ses propres enûmts sont morts, et que son avarice est insatiable. Il mariera ta fille à quelque mandarin de la. cour, moyennant une grosse somme.
^ Espèce de casinos flottants, ornés de fleurs, où se trouvent réunis Ipus les moyens d'amusements, et où les Chinois se rassemblent le soir en partie de plaisir.
. LE FACTEUR DE CANTON. i47
— Que dis-tu? Mais je demanderai justice à Tempereur.
— Et comment lui faire parvenir ta supplique?
— Tu as raison , reprit le facteur anxieux ; si les mandarins servent d'intermédiaire, ils la supprimeront. Mais ne puis-je la confier à des mains sûres?... Toipiême, You-hi, refuserais-tu de la porter a Péking, si je te promettais...
.— Ne promets rien, interrompit vivement le marchand; me mêler de cette affaire serait me perdre.
— Que veux-tu dire ?
— As-tu donc oublié que tout rapport avec les étrangers nous était sévèrement interdit, si ce ii'est pour notre commerce ? Je ne pourrais me charger de ta réclamation sans montrer que j*ai violé la loi imposée aux hommes de la dynastie des Han.
— Eh bien ! je trouverai quelque autre.
— Personne, Effendon l personne !
— Mais que puis-je donc faire? s'écria rAméricain éperdu.
You-hi plia les épaules.
— Te contenter de savoir que ta fille est sauvée...
— Jamais ! s'écria Effendon. J'ai dit souvent que la volonté pouvait remuer des montages; le moment est venu de le prouver. Quels que soient les obstacles, je reverrai Marie, ou je succomberai.
Quelques jours après cette conversation, la demeure
iAS PENDANT LA MOISSON.
d'Effendon était vide, et un nouvel agent se trouvait chargé de la direction du comptoir américain. Le facteur avait disparu sans que personne pût savoir ce qu'il était devenu. Quelques-uns le soupçonnaient de s'être embarqué secrètement pour retourner en Amérique; mais l'opinion générale élait que, poussé à bout de courage, il avait mis lui-même un terme à ses peines par une mort volontaire.
Or, pendant que Ton discutait à ce sujet dans la factorerie, Effendon, chaussé de sandales en paille de riz, coiffé d'un chapeau pointu ayant dix-huit pouces de bord, et enveloppé dans une longue robe en daba*y serrée par une ceinture à laquelle pendaient un couteau, un éventail et une boite à parfums, était déjà en route pour la ville de Péking.
Eu prenant le costume de marchand coréen que nous venons de décrire, il avait eu principalement en vue de justifier sa tournure et son accent étrangers ; mais il s'aperçut bientôt que cette précaution était à peine nécessaire. Incapables de soupçonner la témérité de son entreprise, et accoutumés d'ailleurs aux variétés de langages et de physionomies des races qui couvrent l'immense territoire du céleste empire, les Chinois ne prirent point garde à lui ; et ce qui , à ses propres yeux , avait paru une folie c[ue l'amour paternel pouvait seul justifier, lui sembla bientôt une entreprise presque facile.
^ Etoffe de colon dont on s'habille en Corée.
Le désir d'éviter toute rencontre qui eut pu le faire reconnaître, avait décidé Effendon a se rendre à Péking par eau. Malheureusement cette voie était encore plus lente que sûre ; car, bien que les Chinois aient ouvert dans leur pays trois cent cinquante canaux qui sont devenus le moyen presque unique de transport pour les marchandises et les voyageurs, leurs ingénieurs n'ont point encore inventé les écluses, et lorsque la barque arrive à un barrage, il faut Téchouer sur une double cale, au haut de laquelle se trouve une machine qui aide à la hisser, puis à la redescendre. Les retards continuels qu'une pareille opération apportait au voyage eussent donc permis au facteur d'examiner en détail le pays qu'il traversait, si son impatience ne Teût rendu insensible à tout ce qui frappait ses yeux.
C'était pourtant un spectacle aussi riche que curieux. Des milliers de bateaux se croisaient sur le canal, remplis de passagers assis sur des nattes, qui abrégeaient la route en jouant aux cartes, aux dés, ou au tsoimoi '. Les deux rives étaient diaprées de blé, de cannes à sucre, de riz ou de cotonniers, et les routes fourmillaient de paysans, à la^^ceinture desquels pendaient la bourse de tabac, la pierre à fusil et le brique, ou de femmes portant leurs plus jeunes enfants dans un sac fixé h leurs épaules. Ils passèrent également devant quelques lacs couverts de radeaux de pêcheurs qui faisaient plonger des leu'tzès (espèce de cormorans), auxquels ils enlevaient ensuite leur proie.
* Jeu qui se joue avecles doigts, comme la mourre.
En arrivant k Nanking, EfFendon trouva un grand rassemblement de bourgeois occupés à voir un combat de sauterelles qui donnait occasion à de nombreux paris •.
Le patron delà barque prit aussi dans cette ville un nouveau passager qui , comme Effendon, se rendait à Péking. C'était le fils d'un pauvre corroyeur qui, au lieu de continuer la profession de son père, avait voulu parcourir la carrière des lettrés. On sait qu'en Chine toutes les places, tant dans Tordre civil que dans Tordre militaire, sont données au concours, et sans égard pour la classe à laquelle appartient le candidat. Les aspirants qui ne réussissent point dans ces épreuves s'établissent habituellement comme maîtres d'école dans les villes ou dans les bourgs, et facilitent ainsi k de plus jeunes les moyens de se présenter dans la lice k leur tour. C'était grâce à Tnn de ces maîtres que le fils du corroyeur avait pu acquérir les connaissances demandées pour Texamen de dernier rang. Quant a Targent qu'exigeait cet examen, le corroyeur le lui avait procuré en vendant comme esclave un de ses frères, espèce d'idiot auquel il n'avait jamais pu apprendre son métier; car la loi chinoise, semblable kla lc4 romaine, donne au père la toute propriété de ses enfants, et lui permet d'en disposer comme d'une chose. Grâce k ce secours, Tchao ( on nommait ainsi le jeune Chinois) avait réussi k se faire recevoir let-
* Ces combats sont fort en usage, de même que ceux de grillons, de cailles et de coqs.
tré ; mais il n'avait encore pu obtenir la place que ce titre lui permettait de remplir.
C'était, du reste, un jeune homme remuant, causeur, officieux, et toujours en quête d'une occasion qui pût lui être profitable.
Quelques heures après son embarquement il était déjà familier avec Effendon, et lui avait raconté toute son histoire.
— Jusqu'à présent on ne m'a rien accordé, continua-t-il ; mais, ainsi que le sage Ta dit, Thommeest un petit ciel et ane petite terre soumis à mille variations ; que je fasse seulement le premier pas, le reste ira tout seul. Tu es mouamj, Kang-ho (c'était le nom pris par Effendon) ; je puis te dire mon plan. Tu sais que le dessous du ciel (l'empire chinois) est partagé en dix-neuf provinces qui ont chacune plusieurs fous (départements)> de même que chaque fou se divise en tcheous (arrondissements), et ceux-ci en lians (cantons). Mon titre de lettré me permet d'administrer un de ces derniers. Si je montre.de l'habileté, mon nom sera recommandé sur le livre du li-pou \ et j'avancerai rapidement. Je puis dans peu d'années remonter de degrés en degrés les neuf classes, et arriver à porter le bouton de pierre précieuse. Que je réussisse donc à acheter de quelque vieux gouverneur le droit de le remplacer, et le reste sera facile. Seulement, pour cet achat il faut une forte
» Il y a six tribunaux ou conseils supérieurs établis à Pélcing, et qui sont de véritables ministères. Le li-pou correspond â notre ministère de Tintérieur.
somme, el c'est afin de la gagner que je me rends à Péking, où les moyens de fortune sont phis nombreux.
— Et que comptes-tu faire ? demanda Effendon.
— Tout ce qui pourra me procurer des liangs ; car rie» ne me coûtera pour en gagner.
Cependant à mesure qu'iU approchaient de Péking, le nombre des barques augmentait sur le canal, et ralentissait encore leur course. Ils apercevaient, de loin en loin, d'immenses villes carrées entourées de fortifications que dominaient des arcs de triomphe, des tas *, et les hautes tours des monastères de bonzes. A quelque distance de ces villes se trouvaient les cimetières, où les tombeaux de différentes formes et ornés de pyramides, de statues d*hommes, d'effigies d*animaux, étaient, pour la plupart, entourés de thuyas et de cyprès. En passant devant ces champs de repos, Effendon fut témoin de plusieurs cérémonies funèbres que les Chinois célèbrent avec une grande pompe, la vénération pour les morts et le respect pour les parents étant les seules vertus religieuses qui leur soient enseignées* Dans ces cérémonies, les bonzes précèdent le cercueil porté par une vingtaine d'hommes , et surmonté d'un baldaquin. Derrière vient une litière dorée, autour de laquelle on brûle des parfums, et où se trouve une tablette portant les noms et les titres du mort, tels qu'ils doivent être inscrits sur la tombe. Les
* On appelle tas ces bâliroenU à cioq ou six étages, avec autant de toits avancés, que nous voyons dans toutes les peintures chinoises. On en ignore la destination.
LE FACTEUR DE Ci^TOIH. i53
enfants suivent, coiffés d'un bonnet particulier, et revêtus, par-dessus leurs habits, d'une robe de grosse toile. Arrivé au lieu choisi pour rinhuniation, on dépose le corps dans une fosse profonde, on le recouvre de terre mêlée de chaux, et, après avoir planté tout autour des bougies parfumées et des étendards coloriés, on se met à brûler, en l'honneur du mort, des chevaux, des habits ou des hommes de papier. Tout se termine enfin par un repas composé de mets précédemment déposés sur la tombe ; et lorsqu'il est achevé, les parents regagnent leur demeure, emportant la tablette dont nous avons psrrlé. -Ils la placent chez eux , près de Tautel consacré aux génies domestiques, et la parfument d'encens deux fois par année.
A quelques H • de Péking, les embarras qui se multipliaient sur le canal devinrent tels, que les deux voyageurs préférèrent descendreet suivre à piedla route pavée de granit qui conduit à la capitale du Céleste-Empire.
Au moment d'y arriver, ils furent pourtant arrêtés de nouveau par une revue de troupes qui interceptaieni toutes les issues. Effendon essaya en vain de se faire un passage entre les bataillons, il fut repoussé à coupB de bambous par les hommes de police, chargés de maintenir les spectateurs. Il fallut donc attendre patiemment la fin de la revue. Tchao , qui trouvait partout l'occasion de parler et de montrer ses connaissances, profita de ce retard pour expliquer le système militaire de la
' Mesure chinoise. Il faut dix li pour faire fine lieue.
iM PENOANT LÀ MOISSON.
Chine à son compagnon coréen. Il lui apprit que le fils du ciel avait h ses ordres plus d'un million de soldats, tant Chinois que Mongols et Mantchous. Ces soldats, qui se mariaient et se succédaient de père en fils, étaient dispersés dans les deux mille villes fortifiées de l'empire, où ils recevaient de l'Etat une solde et une certaine quantité de terre qu'ils cultivaient à leur profit. Leur armement était fort varié : il y avait des cavaliers qui combattaient avec des fouets armés de pointes de fer ; d'autres corps étaient fournis de fusils à mèche , d'autres de lances et de javelots ; mais la majorité de l'armée se composait de soldats semblables à ceux que l'on passait en revue. Or, ceux-ci portaient une double tunique, une cotte de mailles en nankin, ornée de plaques de métal, un casque en fer, surmonté d'une houppe de crins coloriés, un sabre, un arc, un carquois et une petite boîte où se trouvaient leurs cordes et leurs dards de rechange.
Tchao montra à Effendoli quelques bataillons d'élite appelés les tigres de guerre, à cause de leur costume d'une seule pièce, collant, zébré et surmonté d'un capuchon à oreilles , qui leur donnait quelque ressemblance avec cet animal féroce. Ils étaient armés d'un cimeterre et d'un bouclier de bambous.
Le défilé achevé, les deux voyageurs purent enfin reprendre leur route, et ils ne tardèrent pas à apercevoir les murs de Péking hauts de trente pieds, entourés d'un fossé, et défendus, de loin en loin, par de grandes tours.
Effendoii sentit sou cœur battre eu entrant dans la capitale chinoise. Il avait atteint le but de son voyage ; il respirait le môme air que sa fille ! Quelles que fus- •sent les difficultés qui lui restaient encore à vaincre, ce premier succès lui prouvait ce que peut le courage. Aussi son cœur commençait-il à reprendre espérance, et ce fut avec une disposition presque joyeuse qu'il s'engagea dans les rues de la grande capitale chinoise.
Ces rues tirées au cordeau, larges de trente toises, et s'étendant à perte de vue, étaient encombrées d'une foule si nombreuse qu'il fallait ralentir le pas dès qu'on y était entré. Elles étaient pleines de marcTiands de comestibles en plein vent, de colporteurs ayant leurs denrées posées sur. les deux plateaux d'une espèce de balance dont le fléau était appuyé sur leurs épaules, de forgerons et de savetiers allant d'un lieu à l'autre avec leur étalage portatif, de barbiers qui appelaient les pratiques au bruit d'une pincette d'acier, ou qui les rasaient avec un instrument triangulaire , peignaient leurs sourcils et leur brossaient les épaules. Des deux côtés s'élevaient des maisons en bois peint, décorées à leur sommet de boules vernies , et au premier étage d'une galerie couverte. Les rez-de-chaussée étaient tous occupés par des marchands qui appelaient les acheteurs en frappant sur des gongs retentissants. Effendon observa que chaque quartier avait son commerce spécial , et chaque boutique son niât orné de banderoles au-dessous desquelles des enseignes rouges ou noires étalaient en lettres d'or les noms des marchands , leurs généalogies,
156 PKMDANT LA MOISSON.
leurs vertus et celles de leurs marchandises. De loin en loin s'élevaient des paysangs (arcs de triomphe) de bois sculpté, et percés de trois portes qui rappelaient un grand événement, des colonnes sur lesquelles se lisaient des inscriptions en Thonneur de quelques hommes célèbres, enfin, des corps-de-garde fortifiés, tout garnis d*éteudards. Malgré la foule qui encombrait les rues, on apercevait presque devant chaque porte des jeunes gens occupés à jouer au volant, que la plupart renvoyaient fort adroitement avec la tête, les coudes ou le genou. Tchao , qui était déjà venu à Péking , jouissait de Tétonnement dont son compagnon ne pouvait se défendre.
— Ce n'est encore rien que tout cela , disait-il avec cette espèce d'orgueil que Ton met à faire les honneurs du pays que Ton connaît à l'étranger qui y arrive ; il faudrait voir la demeure impériale, où se trouve le. grand palais entouré d'eau auquel conduit un pont de jaspe représentant un dragon ; puis le temple du cieU dont la salle principale, soutenue par quatre-vingt-deux colonnes peintes en or et en azur, représente la voûte céleste ; les temples consacrés à Fou-hi et à Con-fut-zée ; enfin la grande imprimerie impériale, la bibliothèque, le tribunal pour les médecins, la maison des enfants-trouvés, et celle pour Finoculation et la vaccine. Péking est un monde qui demanderait la vie d'un homme pour être bien connu; car les deux villes chinoise et man-tchou qui le composent, réunissent près de deux millions d'habitants.
LB FACTEUR DE CaNTOX. 157
Tout en parlant ainsi, le jeune lettré s'était dirigé vers une auberge où il avait déjà logé , et Effendon le suivit. En y réfléchissant, il avait pensé que l'activité remuante de Tchao et sa connaissance de Péking pouvaient lui être utiles pour la recherche qu'il allait commencer. En conséquence, dès le soir même, il lui apprit quel était le but de sou voyage , et lui demanda si , moyennant une récompense, il voulait Taider dans cette tâche. -
Le jeune lettré accepta avec sa vivacité ordinaire, et le lendemain il se mit en campagne après avoir reçu les instructions du facteur.
Plusieurs jours furent employés par Tchao et par Effendon à prendre les renseignements dont ce dernier avait besoin; mais enfin le jeune lettré, qui avait lié connaissance avec les domestiques du censeur Fo-hu , vint en triomphe annoncer au facteur que le vieux mandarin avait bien chez lui une jeune muette qu'il faisait passer pour sa fille, et qu'il avait ramenée de son dernier voyage à Canton.
Ces détails ne permettaient guère de doute ; cependant l'Américain voulut acquérir une certitude, et écrivit un billet que Tchao se chargea de faire^ parvenir à Marie. Il revint effectivement, le soir même, avec quelques lignes écrites h la hâte par la jeune fille, qui implorait l'appui de son père.
La vue de cette écriture produisit sur celui-ci une impression impossible à rendre. Malgi^é tous les indices, il avait jusqu'alors conservé une sorte de doute sur
la vie de sa fille ; il ne pouvait renoncer à cette espérance ni y croire complètement, il avait peur de prendre ses désirs pour des raisons ; mais maintenant la preuve était sous ses yeux ; il voyait, il louchait ces caractères que Marie avait tracés, il les couvrait de baisers et de larmes.
— Conduis-moi chez cet homme, dit-il à Tchao lorsqu'il eut relu deux ou trois fois la lettre ; je veux qu'il me rende ma fille aujourd'hui' même.
— J'ai peur qu'il ne te refuse , fit observer le lettré.
— Pourquoi cela?
— Parce que nous touchons au moment où l'empereur se fait présenter les filles ou les nièces de ses principaux mandarins et épouse les plus belles. Si ta fille était choisie, ce serait pour Fo-hu une cause de richesse et de puissance.
— Ah! courons, s'écria Effendon ; je les forcerai bie» à reconnaître mes droits.
Cependant, lorsqu'il arriva chez le censeur on refusa de le recevoir ; tout ce qu'il put obtenir fut de laisser une lettre dans laquelle il réclamait sa fille. Il revint une heure après pour chercher une réponse ; mais les serviteurs de Fo-hu le chassèrent comme un imposteur, en lui déclarant qu'ils avaient ordre de le livrer aux gens de police s'il osait se représenter.
Effendon n'essaya point une résistance inutile; il se fit indiquer sur-le-champ la demeure du juge, et courut lui porter sa plainte.
Grâce à de riches présents, l'affaire n'eut point h su-
bir de retards , et le censeur fut appelé à comparaître dès le jour suivant. Le facteur avait d'abord espéré s'appuyer sur le témoignage de Tchao ; mais à la nouvelle du procès, celui-ci s'était prudemment éclipsé, et tous les efforts d'Effendon pour le retrouver furent inutiles. Il se présenta donc seul devant le juge, et se trouva en présence du ravisseur de Marie.
C'était un petit vieillard à barbe blanche, àTair avide et rusé ; il tenait à la main un bâton de bois précieux entouré de caractères dorés, et portait le costume d'Etat, composé d'une robe de soie ornée de deux griffons, de bottes à pointes courbées, et d'un chapeau de feutre violet, surmonté d'une pierre précieuse, qui indiquait sa dignité.
Effendon interpellé par le juge répéta son histoire telle qu'il Tavait arrangée, et raconta les circonstances qui lui avaient révélé la présence de sa fille chez le censeur (sans parler toutefois du billet qu'il avait reçu d'elle), et finit par demander qu'elle lui fût rendue.
Fo-hu prit la parole à son tour. Il couimeiiça par s'étonner de l'audace de cet inconnu qui osait s'attaquer à un des premiers dignitaires de FEmpire-Célesle. Il déclara que sa requête devait être marquée du signe sie (faux, menteur) , et fit approcher plusieurs de ses esclaves, qui , après avoir frappé la terre de leur front, affirmèrent que la jeune fille qui habitait chez leur maître était bien sa nièce, née d'un frère qu'il avait eu à Canton et qui venait d'y mourir.
Mais Effendon ne se laissa point effrayer par ces té-
IGO PEKOAM LÀ HOISaON.
moignages, et, maintenant son affirmation avec une hardiesse qui étonna le juge, il demanda que la muette fût conduite au tribunal , et qu'elle décidât elle-même la contestation.
— Si elle est la nièce de Fo-hu, dit-il, elle ne peut me connaître, et, bien qu'elle soit privée de la parole, ses gestes prouveront suffisamment que je suis pour elle un étranger ; si , au contraire , vous la voyez s'élancer vers moi et repousser cet homme, vous ne pourrez douter de la vérité de ma réclamation.
Fo-hu pâlit à cette proposition, et objecta Tindécence qu'il y aurait à faire paraître en public une femme de noble famille.
— Qu'elle vienne voilée, s'écria Effendon; mais qu'elle vienne , car elle seule peut décider entre nous.
Le juge ayant approuvé Texpédient ordonna à ses huissiers de se rendre à la demeure du censeur pour en ramener sa nièce ; et Fo-hu paraissant enfin accepter l'épreuve de bonne grâce, leur donna pour conducteur un de ses esclaves auquel il fit, tout bas, quelques recommandations. Effendon occupé à parler au juge ne s'en aperçut pas.
Après une assez longue attente, les gens qui avaient été envoyés reparurent. L'esclave et Fo-hu échangèrent un regard.
— Avez-vous trouvé celle que vous cherchiez ? demanda le juge.
— Elle est à la porte de ton tribunal, répondirent les huissiers.
LB FACTEUR DE CANTON. i61
— Ah ! qu'elle entre ! qu'elle entre, s*écria Effendon, qui ne pouvait maîtriser son émotion.
Mais Fo-hu fit signe d'arrêter.
— Avant que cet essai t'éclaire , dit-il au juge, j'ai une demande à t'adresser.
— Parle.
— Si cette jeune fille me reconnaît pour son oncle, cet homme est un imposteur.
— Sans aucun doute.
— Je demande donc, dans ce cas, qu'il subisse une punition exemplaire, afin de prouver à tou», comme dit le poëte, que la mauvaise action apporte sa punition aussi sûrement que le bouton du pêcher produit sa fleur.
— Ceci est juste , répliqua le juge , et sera exécuté selon ton désir ; mais voyons d'abord cette jeune fille.
Les huissiers allèrent ouvrir la porte et la firent afvancer.
Effendon fit un brusque mouvement pour s'élancer à sa rencontre ; mais il s'arrêta tout à coup avec un geste de surprise. Cette taille courte, cette démarche oscillante , ces mains aux ongles allongés , ce n'étaient ni les mains, ni la démarche , ni la taille de sa fille !
— Marie! s*écria-t-il tremblant, et les bras tendus. La jeune fille le regarda , parut effrayée, et passant
rapidement près de lui, dUe alla se jeter dans les bras de Fo-hu , comme si elle eût voulu se mettre sous sa protection.
— Tu le vois, dit le censeur triomphant, elle ne te connaît point.
—C'est impossible, s'écriaEffendou, qui luttait contre son propre doute. Marie ! Marie !
Et s'élançantvers la jeune fille, il lui arracha le voile qui couvrait ses traits ! ... Mais il recula aussitôt avec un cri de douleur : ces traits lui étaient inconnus !
Il s'ensuivit un moment de confusion qui suspendit la séance. La jeune fille effrayée et confuse s'était caché le visage dans ses mains. Fo-hu réclamait la punition de Finsolent imposteur, et le juge criait aux huissiers de l'arrêter. La chose était fticile, car Effendon se tenait à la môme place, immobile, muet, et pour ainsi dire écrasé sous le poids du douloureux désappointement qui venait de le frapper. Cependant, lorsqu'il se sentit saisir, il releva la tête et retrouva une partie de sa présence d'esprit. Il voulut élever des doutes sur la sincérité de répreuve; il demanda que de nouvelles recherches fussent faites chez Fo-hu; mais le juge l'interrompît en déclarant que son imposture était suffisamment manifeste.
— Et comme j'ai promis une punition exemplaire, ajouta-t-il, je le condamne, toiKang-ho, à porter le iclia pendant les deux années que tu passeras dans les prisons de l'Etat. Que ceci soit exécuté.
Le supplice du tcha ou cangue est l'un des plus usités dans l'Empire-Céleste . L'instrument de torture qui a reçu cenomestune sorte de charpente composée dedeuxpièces échancrées vers le milieu; on introduit le cou du condamné dans ces échancrures, puis, les deux pièces étant rejointes, le juge y appose son sceau et son arrêt, «fin
d'empêcher de les rouvrir. Le icha forme ainsi une sorte de collier qui varie, pour le poids, depuis soixante jusqu'à deux cents livres, et suit partout le malheureux patient. Un geôlier, armé d'un fouet, le promène ainsi chaque jour dans les rues, exposé aux huées de la populace et le ramène le soir à la prison.
Effendon, qui venait de subir une de ces promenades, était arrivé avec son gardien à Textréniité des faubourgs de la ville, près de l'un des canaux qui servent à y conduire les denrées des différents points de la campagne. Là, épuisé par la souffrance, il s'accroupit à terre et s'évanouit. Le geôlier voulut en vain le forcer à se relever en le frappant; Effendon demeura immobile.
— Je l'aurais cru plus fort, murmura l'homme au fouet en le regardant; que vais-je faire maintenant de cette masse sans mouvement?
Il promena les yeux autour de lui pour chercher quelqu'un qui pût l'aider à relever le facteur; mais le lieu était solitaire, et la nuit qui commençait à descendre ne permettait de voir qu'à quelques pas. Le geôlier se résigna à attendre, et s'assit près de son prisonnier.
Dans ce moment un bruit de rames se fit entendre sur le canal, et une loche accosta. Deux hommes en sortirent vêtus de la chemise blanche, du large pantalon, de la blouse boutonnée au côté , du chapeau de paille pointu qui indiquent les bateliers, et portant un fardeau qu'ils déposèrent à quelques pas.
Le geôlier, qui avait relevé la tête, reconnut le cadavre d'un noyé.
J64 PENDANT LJl MOISSON.
— Par les génies de Teau ! s'écria- t-il avec un sourire grossier, vous avez péché là un gros poisson !
— Et qui ne nous enrichira. guère, réplicpia un des bateliers.
— N'avezrvous donc rien trouvé sur le mort?
— Rien que cette petite cassette renfermant une fiole de drogues et des papiers.
— Au fait, son costume indique un médecin.
— Qui ne guérira plus personne.
— Voici pourtant un patient qui en aurait besoin , je ne sais comment le reconduire à la prison.
Les bateliers tournèrent les yeux et aperçurent alors Effendon.
— Ah ! tu as quelqu'un à ton collier de bois^ direntils en s'approchant.
— Un riche marchand de Canton, répondit le gardien avec une sorte d'orgueil.
— Riche ! répétèrent les bateliers, pourquoi donc alors n*a-t-ilpas acheté un remplaçant?
. Effendon, ^ue la fraîcheur du soir avait ranimé, tressaillit à ce mot.
— Est-il vrai qu'un autre puisse prendre ma place? demanda-t-il étonné.
— Si tu peux y décider quelqu'un, répliqua le geôlier.
— Mais comment trouver un homme qui y consente?
— On en trouve bien qui se font décapiter pour le condamné, objecta le batelier.
Les yeux du facteur brillèrent; il fit un effort, et se redressant malgré le tcha dont le poids l'écrasait :
LE FACTEUR DE CAMION. l65
— Qui de vous veut subir ma peine? demanda-t-il, et je l'enrichis pour sa vie entière 1
— Combien de temps dois-tu porter le grand icha? demandèrent les bateliers.
— Deux années.
Ils secouèrent la tête.
— Aucun homme n'y résisterait, reprirent-ils; mieux vaudrait la mort sur le billot.
— A moins qu'on ne permette parfois au prisonnier de déposer son collier, fit observer le gardien avec un clignement d*yeux significatif.
— Mais le moyen, quand la clef du tcha est aux mains des juges?
— On peut en avoir une seconde.
— Et le cachet !
— On le soulève sans le rompre.
— Peux-tu vraiment faire ce que tu dis? s*écrià Effendon.
— Pour un taël !
Le facteur fouilla dans ses vêtements et jeta la somme demandée aux pieds du gardien. Celui-ci se mit aussitôt à Tœuvre, et, au bout d'un instant, le tcha fut entr'ouvert.
En se sentant libre, Effendon jeta un cri de joie et se leva d'un bond.
— Un instant, cria le geôlier qui le saisit par le brns ; je l'ai montré ce que je savais faire ; mais il faut uiaintenant que tu replaces ton cou dans ce collier.
— Non s*écria le facteur, car j'ai trouvé un remplaçant.
— Et qui donc ?
— Ce cadavre !
— Que dis-tu ?
— Je dis que tu vas lui passer au cou ton grand tcha. Arrivé d'aujourd'hui à la prison, nul ne m'y connaît encore, et nul ne s'apercevra du changement. Revêts le mort de mes vêtements, déclare que j'ai succombé, et on ne pourra soupçonner la substitution.
— C'est impossible, dit le gardien, si on allait découvrir...
— Je te donne cent taëls !
— Cent taëls!
— Et autant à ces deux compagnons pour se taire.
— Affaire faite! s'écrièrent joyeusement les bateliers. Le gardien voulut opposer quelques objections ; mais
ils lui représentèrent vivement que c'était pour eux une occasion unique de s'enrichir, et il finit par se laisser persuader. Effendon leur remit la somme convenue en billets sur le hou-poUy et Ton procéda tout de suite au changement d'habits. Le facteur revêtit la robe du noyé, prit la petite cassette que les bateliers lui donnèrent, et. s'échappa ne pouvant croire lui-même à sa miraculeuse délivrance.
Il suivit quelque temps le faubourg en marchant aussi vite qu'il le pouvait ; mais arrivé à la porte de la ville mantchoue, les forces lui manquèrent, et il fut obligé de s'asseoir près de la lanterne qui en éclairait l'entrée.
LE FACTEUR DE CAîîTON. 167
Après quelques instants de repos , il se rappela la cassette qu'il portait et Touvrit. Ainsi que l'avaient dit les bateliers, elle ne renfermait qu'une petite bouteille de bronze soigneusement fermée et quelques papiers. Ceux qu^Effendon parcourut d*abord renfermaient des formules de différents poisons avec Tindication de leurs effets; enfin le dernier était une lettre adressée au médecin Wang-ti , et dans laquelle on le pressait de se rendre a Péking pour le grand projet qui lui avait été communiqué.
Effendon relisait cette lettre pour la seconde fois, et cherchait à deviner quel pouvait être ce projet, lorsqu'en levant les yeux il aperçut deux hommes qui se tenaient à quelques pas avec des lanternes, et qui semblaient l'examiner. Inquiet de leur attention, le facteur se leva pour continuer sa route en se hâtant de replacer les papiers dans la cassette; mais Tun des porteurs de lanterne, qui s'était approché, aperçut le nom gravé sur cell£-ci.
— C'est lui, dit-il à demi-voix, et en faisant signe à son compagnon.
— Qui es-tu, et que veux-tu de moi? demanda Effendon troublé.
— Ton nom n'est-il pas Wang-ti ? murmura le Chinois.
— Que t'importe ?
— Tu es médecin.
— Peut-être.
— Et tu arrives de Pao ?
i6S PERDANT LA MOISSON.
— Eh bien !
— Nous sommes envoyés au-devant de toi par Fo-hu.
— Fo-hu ! répéta Effendon en tressaillant.
— Viens ! il t'attend.
Le facteur hésita ; pendant ce temps une litière s'était approchée ; les deux Chinois l'enlevèrent, et après Ty avoir assis, donnèrent le signal aux porteurs qui partirent au pas de course.
Effendon voulut d'abord s'élancer au dehors; mais la pensée de sa fille l'arrêta. La méprise qui avait lieu allait le rapprocher d'elle, et lui fournirait peut-être les moyens de la voir !... Il résolut de profiter de ce hasard inattendu, en jouant aussi longtemps qu'il le pourrait le rôle de celui dont il portait les dépouilles.
Laissons-le donc conduire chez Fo-hu , et passant sous silence l'entretien qu'il eut avec le censeur et qui dura une partie de la nuit, transportons-nous au lendemain matin dans l'habitation impériale du jardin rond^ situé à quelques li de Péking.
Yuen-ming-yuen (le jardin rond et resplendissant) , où le fils du ciel passe habituellement les plus beaux jours de l'année, est moins une demeure d'été qu'une ville de palais. On en compte jusqu'à cent à colonnes de cèdre, à charpentes dorées, aux tuiles peintes de mille couleurs, et séparés l'un de l'autre par des cours magnifiques ou des jardins. Ceux-ci, qui occupent un espace de près de cent mille arpents, sont entrecoupés de iacs artificiels
traversés par des ponts de porcelaine, de collines sermontées de tours crénelées, de rochers couverts de kiosques, de belvédères, de pavillons si nombreux que leurs clochettes de cristal, agitées par le vent, font entendre sur tous les points leur musique vibrante et bizarre.
Or, ce jour-là , le souverain empereur recevait les grands de l'empire dans Tappartement particulier où se trouvait son trône, appelé la demeure du ciel serein. Devant la porte de la salle se tenaient vingt-deux jeunes seigneurs ayant à la main des parasols jaunes, quelques autres tenant des soleils ou des croissants^d^or, et un plus grand nombre portant des cannes à houppes bigarrées, des bannières au dragon, des haches, des hallebardes ou des massues dorées. Vis-à-vis de la porte d'entrée étaient rangées vingt pierres encadrant des tablettes de cuivre' sur lesquelles se trouvait indiqué le cérémonial à suivre lorsque Ton se présentait devant l'empereur.
Au fond de la salle, sur une estrade élevée, on. apercevait le trône auquel on arrivait par un escalier d'albâtre artistement ouvré. Ce trône, soutenu par deux dragons d'or massif, était entièrement couvert de pierres précieuses.
L'empereur venait de s'y asseoir. Son tostume se composait d'une tunique de zibeline recouvrant une longue robe de soie jaune sur laquelle se voyait le dragon aux cinq griffes, brodé en pierreries, et d'un bonnet en peau de renard que surmontait une perle d'une grosseur
iO
i70 PENDANT LA MOISSON.
prodigieuse. Il était entouré des princes du sang et de plusieurs gouverneurs de provinces auxquels on venait de distribuer du thé dans de petites tasses de bois. Quant à lui, Tœil vague et le front soucieux, il buvait à petits coups, dans un vase d*or, du lait de fèves *, qu'un échanson venait de lui présenter à genoux.
Bien qu'il fût encore jeune , ses traits étaient déjà flétris, sa taille courbée, et quelque mal secret semblait tarir prématurément chez lui les sources de la vie. Il sortit pourtant de Tespèce de rêverie dans laquelfe il était tombé en entendant le héraut jeter le cri :
— Allez et présentez-vous devant le trône.
Les principaux mandarins de la cour venaient en e^et d'entrer, et commençaient à se prosterner devant Testrade , lorsque la foule s'ouvrit tout à coup et laissa paraître le censeur Fo-hu tenant par la main Effendon qui avait revêtu un costume nouveau et magnifique.
Tous deux s'agenouillèrent devant le trône et inclinèrent leurs fronts jusqu'à terre; mais à la vue du censeur et de sou compagnon , l'empereur tressaillit : il fit un sig^e^ et tous deux furent amenés sur Testrade près de lui.
— Est-ce là le médecin que tu m'as annoncé? demanda-t-il vivement à Fo-hu.
— C'e^t lui, fils du ciel ! répliqua le mandarin.
— Tu me garantis sa science ?
— La province d'Ordos, dont mon frère a été nommé
1 Extrait de la graine du cytise des Indes.
LE FACTEUR DE CAlfTON. i71
gouverneur par toi, est pleine de miracles de cet homme. L'empereur se tourna vers le prétendu médecin.
— Et toi, dit-il, espères-tu pouvoir me rendre la force et la santé?
— Je Tespère, répondit Effencfon, pourvu que tu aies confiance en ton esclave.
— Que faut-il faire? reprit le malade avec cette soumission que donne la souffrance ; je suis prêt à tout, je t' obéirai en tout; éteins seulement le feu qui me brûle ici, et je te rendrai plus riche que tous les mandarins de Tempire du Milieu. Mais parle sans retard, car la douleur ne me laisse aucune trêve.
— Avant de t'appofter aucun Soulagement, répondit EfFendon , il faut que ton esclave t'interroge sans témoins.
L'empereur fit un geste, et tous les courtisans qui se trouvaient près de lui quittèrent Testrade.
Lorsqu'ils furent assez éloignés pour ne pouvoir entendre, le facteur se pencha vers l'empereur, et baissant la voix :
— Ou te trompe, grand prince ! lui dit-il ; et c'est le ciel qui m'a envoyé vers toi pour te sauver ! mais ne m'interromps pas , ajouta-t-il eu voyant le mouvement que fit l'empereur; ne te trouble point, ne pousse pas un cri, ne fais pas un geste qui puisse donner des soupçons, car on nous regarde.
— Que sais-tu donc? demanda le prince inquiet.
— Je sais que l'on veut ta mort.
— A moi!
i7i * PENDANT LÀ MOISSON.
— Une partie des mandarins de ta cour conspirent pour élever au trône ton successeur; et voilà pourquoi ta sauté s'est subitement évanouie.
—» Ah! j'avais donc raison quand je soupçonnais le poison ! s'écria l'empereur.
— Oui, reprit Effeudon ; mais tes soupçons les ont effrayés, et comme ils ont appris que le médecin Wangti connaissait des moyens plus subtils qui ne laissaient aucune trace , et conduisaient le malade à la tombe pfar une agonie qui ressemblait à la convalescence , ils se sont adressés à lui...
— Ainsi ils ne t'appelaient ici que pour assurer ma perte ! interrompit Tempereur, que cette révélation inattendue avait jeté dans une surprise mêlée de douleur et d'indignation ; et tu ne connais pas les noms de ces infâmes ?
— Fo-hu seul m'a parlé ; c'est à lui que j'ai promis de te verser aujourd'hui même le remède qui doit assurer leurs prpjets.
L'empereur garda un instant le silence, et semblait réfléchir profondément; enfin ses traits s'animèrent tout à coup, un éclair de triomphe presque joyeux traversa son regard, et se tournant vers Effendon :
— Tu as ce remède? demanda-t-il.
Le facteur montra la fiole de bronze renfermée dans la cassette du médecin.
— Remplis ce vase, dit l'empereur en lui tendant la coupe dans laquelle il avait bu son lait de fèves.
EiTendon obéit. Alors le prince fit un signe , et tous
LE FACTBIR DE CANTON. i73
les maudârius s'étant approchés, il reprit à haute voix :
— Les fils de la dynastie de Hau sont protégés du ciel, etune grande bénédictionvientdedescendresureux.
— Qu'est-il donc arrivé? demandèrent toutes les voix.
— Regardez cet homme, reprit l'empereur, et adorez-le comme un dieu protecteur; car sa science a découviTt un breuvage qui non^eulement soulage toute mala< die, mais fait refleurir en nous là vie, comme Tété fait refleurir les bourgeons.
Tous les yeux se tournèrent surEffendon, et un long murmured'admirations*élevadanslafouledes courtisans.
— Ce breuvage, reprit Terapereur, je pourrais le réserver pour moi seul ; mais il a été dit que le souverain maître devait être comme une rosée bienfaisante pour ses sujets. C'est pourquoi je veux que mes fidèles serviteurs aient leur part du trésor de vie.
Et saisissant la coupe :
— Qu'ils approchent donc, ajouta-t-il, tous ceux qui veulent puiser comme moi dans cette coupe la santé, la force et la jeunesse.
Il y eut à ces mots un grand mouvement dans la foule des courtisans. Tous ceux qui ignoraient le complot s'avancèrent avec empressement vers l'estrade, tandis que les autres restaient en arrière, en se jetant des regards inquiets. L'empereur les compta de l'œil : c'étaient les plus hauts officiers de l'empire ! Il les appela par leurs noms.
— Pourquoi les plus nobles ne passent-ils point les premiers? demanda-t-il en soslcvant la coupe d'or.
Avance, avance, Fo-hul c'est par toi que je veux commencer...
Le censeur, pâle et chancelant, fit quelques pas vers le trône ; mais tout à coup il s'arrêta, étendit les mains et tomba à genoux en s'écriant que le médecin était un imposteur. Ses complices Timitèrent. Alors l'empereur se leva menaçant, et s'écria d'une voix terrible :
—Le ciel a marquéle signe <ao sur votre front* ! Moi, qui suis le père et la mère de mon peuple, vous m'aviez entouré de vos ruses comme d'un filet , et vous y voilà pris vous-mêmes. Que les cieux azurés en soient bénis! Et vous, soldats, arrêtez ces empoisonneurs, et que la torture les force h l'aveu de leur crime.
A ces mots, les gardes accoururent des portes de la salle , s'emparèrent de Fo-hu et de ses compagnons qui furent emmenés.
Le reste de la cour semblait saisie d'épouvante. Il y eut un moment de trouble, pendant lequel le cérémonial d'usage fut oublié. Les plus fidèles serviteurs de l'empereur avaient entouré le trône, s'informant des détails du complot, et exprimant tout haut leur horreur. Enfin les yeux se reportèrent sur Effendon, qui, dans le premier moment, avait été oublié, et l'empereur, lui faisant signe d'approcher :
— Viens, toi qui m'as sauvé! dit-il avec bonté; viens, fidèle Wang-tiî et quels que soient tes désirs, exprime-les, ils seront accomplis.
Le facteur s'agenouilla.
* Signe des traîtres.
LE FACTEUR DE CANTOIf. 175
— Cominence donc par me pardonner de l'avoir trompé , dit-il; car je ne suis point médecin , et mon nom n'est pas Wang-ti. Tu vois devant toi, fils du ciel, un barbare étranger qui a bravé tous les périls pour venir te demander justice.
Il raconta alors en détail sa propre histoire sans rien déguiser, et tout le monde Técouta avec étonnement et admiration. Enfin, quand il eut achevé, l'empereur lui fit signe de se lever, et le regardant avec bonté :
— Le sage excuse le tigre qui déchire le chasseur pour sauver ses petits, dit-il; on peut donc le pardonner d'avoir violé les lois du dessous du ciel pour ta fille. 11 est dit d'ailleurs que le souverain empereur doit être une fontaine de délices pour tous ceux qui rapprochent. Relève-loi et reviens à Tespérance, car si celle que tu cherches respire encore, elle te sera rendue.
Cette promesse fut tenue, et un mois après, Effendon cingla vers l'Amérique avec Marie , dont la tendresse pour son père semblait encore avoir grandi. Elle avait en effet compris l'étendue de ce dévouement qui avait surmonte tous les obstacles, et vaincu pour ainsi dire les impossibilités. Aussi, lorsque l'onparlait devant elle d'entreprises difficiles, au succès desquelles le vulgaire refuse de croire, et qu'Effendon répétait selon son habitude :
— Avec la volonté on remue des montagnes !
La muette ne manquait jamais d'ajouter un signe qui voulait dire :
— Et ou les transporte avec l'amour !