‹ Pendant la pluieChapitre 15 sur 32 · À H. HENRI DE LACRETELLE · texte numérisé non relu

À H. HENRI DE LACRETELLE

fo/m tour un de vos chefs-d'œaTre, si ce n'est paâ Totre chef-d'œuTTC d'amitié , de polémique , de verve, de tragique plaisanterie

» Nous avons passé la matinée à lire, relire et applaudir ces rudes et éloquentes pages, entre cinq ou six amis qui sont aussi les vôtres.

» J'avais bien besoin de ce secours* Il vient à son fleure. Béni soit celui qui s'est feit l'occasion d'une si éclatante réaction en ma faveur (M. Veuillot). Je vous ai aimé toujours. Apparemment que c'était un instinct. • • • • ••••••••••.••••.••«•

» Adieu. Serrons-nous la main et ne la desserrons jamais.

s Monaco, 23 janyier 1858. 3> ».... • ......i ...

Après ime représentation de la Pénélope normande,

« Légitime triomphe! Grand bcmheur pour moi qui vous aime tant. Je ne Ks et je n'entends que félicitations,

2> Tenez jeudi dîner en famille.

» Hier, j'ai cherché en vain à vous découvrir pour vous mettre la main sur mon ccerar, et vous dire qu'il bat plus vite quand il vous approche et que vous êtes content.

» LABfARTINE. »

Voici maintenant les vers annoncés, et qui forment un numéro du Cottrs de littérature :

A Alphonse Karr, jardinier.

Oh! que la liberté lente se fait attendre!

Qaand pourrai->e, à ce monde ayant payé rançon,

Suspendre comme toi, ma Teste à ton buisson

268 PENDANT LA PLUtE

Ef, déchaussant mes pieds saignants de dards sans nombre^ Te dire en t'embrassant : ami, ?ite, un peu d'ombre! Nous avons trop hâlé notre front et nos mains Au soleil, au roulis des océans humains.

Echappés tous les deux d'un naufrage semblable, Faisons-nous sur la plage un oreiller de sable. Et qu'insensiblement, flot à flot, pli sur pli, La marée, en montant, nous submerge d'oubli.

N'est-il pas sur le bord des champs que tu cultives, Parmi les citronniers, etc

S'il est près de ta mer une telle colline, Ami, pour mon hiver, retiens la plus voisine.

Te souviens-tu du temps où tes guêpes caustiques. Abeilles bien plutôt des collines attiques,

C'était aussi le temps où, poèmes de l'âma,

Tes romans s'efl<euillaient sur des genoux de femme.

Enfin te souviens-tu de ces jours où l'orage A la hauteur du flux fit monter ton courage, Prompt à tout, prêt à tout, k Tinsulte, à l'exil. Quand il fallait conduire un peuple avec un fil Et que tu traversais la grande olympiade?

As-tu donc oublié seul combien dans ces jours. Dans ta mâle galié la France eut de secours?

Ah! je m'en souviens, moi! Je crois te voir encore, A rheure où sur Paris montait la rouge aurore, Quand, ma lampe jetant sa dernière lueur.

Et qu'un bain de ma veille étanchait la sueur, Tu t'asseyais, tranquille, au bord de ma baignoire. Le front pâle et pourtant illuminé d'histoire.

Tu me parlais

Des victoires d'hier, du danger de demain.

Des citoyens tremblants, de l'aube prêle à naître. De la crainte du joug et de la soif d'un maître, Du défilé terrible à passer sans clarté.

Du pont de feu qui mène au ciel de liberté.

Tu regardais la peur en face, en homme libre. Et (a haute raison rendait plus d'équilibre A mon esprit frappé* de tes grands à-propos Que le bain n'en rendait à mes muscles dispos.

▲ M. HENRI DE LACRETELLE 26d»

J'appris à l'estimer, dod au poids d'an vain livre, Mais au poids d'un grand cœur qui sait mourir et vivre. Ils sont passés ces jours dont tu dois être lier; C'était un autre siècle, et pourtant. . . c'est liier.

Ainsi parle Lamartine de celui qu'il ne vous a pas plu de mettre au nombre de ses amis.

Je laisse de côté cent remarques faites au crayon en lisant voire livre, vos manques de respect, quand vous, accusez Lamartine de dureté, de hauteur, de niaises superstitions, etc. (Pages 34, 41, 83, 167, 169, 17S, 178,. 188, 186, 218, etc.)

J'ai à vous remercier, monsieur, de la rare et excel* lente occasion que vous m'avez offerte de m' affranchir de la modestie qu'on est convenu de faire semblant d'avoir, en m'obUgeant à revendiquer une aussi précieuse amitié.

Les quelques lettres dont je viens de transcrire des fragments sont à peu près toutes d'une date remarquable.

Lorsque Lamartine, qui avait achevé de se ruiner au pouvoir, c'est-à-dire à une époque où personne en France ne lui aurait refusé la moitié de sa fortune, dans la persuasion, alors générale, que lui seul pouvait sauver le reste,

Lamartine retourna à sa plume, comme les dictateursromains retournaient à leur charrue.

Seulement il faut dire que, plus juste que le peuple français, le peuple romain avait pris soin du petit champ de Cincinnatus pendant son absence.

Poussé à bout, il avoua un jour sa ruine complète. La France laissa perdre une belle occasion de se montrer équitable et grande, — elle fut ingrate et tristement avare.

^0 PKRDAHI LA PLVIl

C'est alors que j'écrivais sur le sodé d'un buste fait par Adam Salomon.

Lamartine et la France auront fait un Homère, ' L'ufi ToùrùiC le génie ètU'ftutre lïi *Uilsèrô. * ' *

C'est à ce siqet qae toos dites (page 186) : ce Nous restions accablés sous le poids des reproches qa'oa loi faisait, — sa défense était longue et trop psycholo- ^que. 9 (Textael.)

Je pense qae je puis m'arrèler là.

Oq Ta dît avee raison^ une vérité est un coin qu'il faut iaîre entrer par le gros bout, et entrer dans une inatière très dure, la tète humaine. Ainsi que ce l'Éternd » le dît lui-même à Moïse, à l'époque du veau d'or» S faut ôasm pardonner à ceux qui se soqI donné l'ingrat» iBÎfisîon de dire la yérîté, s'ils reviennent souvent sur les mêmes sujets, et frappent longtemps à la mième place pour enfoncer le coin, — le don à grosse tête.

Là d'ailleurs est la puissance de h. parole; elk n'est pas toujours un marteau puissant, mais elle est Feau qai, tombant goutte à goutte, finit par creuser le porphyre. Si je ne poùvaiis lire qu'un journal, je n'en lirais pas du tout. Un juge disait : <k — Le plus souvent une a&ire est très claire avant les plaidoiries; elle n'est obscure que lorsque les avocats ont parlé. — Silence, messieurs, criait un huissier, on n'entend pas l'avocat» — Nous n'en jugerons que mieux, » disait le juge. Qw; ^eraii-ce donc si un magistrat prétendait juger après avoir entendu un seul des avocats? C'est cependant ca

que font à peu près tous les lecteurs de journaui. H» oublient ou ne savent pas que le journaliste n'est pas un juge, mais un avocat; et ils se piquent, ils se font gloire de n'en lire, de n'en écouter, de n'en entendre qu'un. Voyez l'air dédaigneux avec lequel l'homme qui demande un journal dans un café repousse celui que le garçon lui apporte, si ce n'est pas celui précisément qu'il a pris l'habitude de lire.

J'ai raconté ailleurs l'histoire du maître d'école de mon village de Sainte-Adresse. Il m'avait demandé un journal, je le fis choisir dans le tas, et, tous les jours, il prenait le même journal. Un mois plus tard, je le rencontrai sur la plage, et j'échangeai quelques mots avec lui. Je fus effrayé de l'incendie qui s'était allumé dans sa pauvre tète. Je le guéris en le mettant au régime d'un autre journal qui plaidait contre le premier, et, comma le premier, plaidait sans contradicteur. Si bien qu'un jour, le trouvant trop guéri, je pris un prétexte pour ne plus lui donner de journaux.

n est une autre condition pour qu'une idée fasse fortune. Les saint-simoniens et les fouriéristes, au milieu de bizarreries, de saugrenuités, émettaient des idées justes; eh bien, quelques-unes de ces idées ont fait leur chemin et sont acceptées aujourd'hui, mais seulement depuis qu'il n'y a plus de ce religion saintr-simonienne, ni de secte fouriériste », depuis que ce ne sont plus les a idées des autres » et que ceux qui les professent aujourd'hui après les avoir dédaignées ou combattues, peuvent les donner comme venant de leur cru.

On sait l'histoire d'un des plus grands bienfaits de la Providence, la pomme de terre, ces petits pains qai

poussent tout faits dans le sol. Parmentier, qui l'avait introduite en France et la préconisait, fut accusé de vouloir empoisonner « le peuple », parce que la « morelle tubéreuse » appartient à une famille botanique au moins suspecte. — En vain le bon Louis XVI, pour la mettre à la mode, se montra plusieurs fois en public avec une fleur de <c parmentière d à la boutonnière de son habit, — il faut dire qu'il était lui-même si « passé de mode » qu'on allait bientôt l'assassiner.

Mais Parmentier imagina d'afficher une grande crainte qu'on ne lui volât ses tubercules et, au moment de la récolte, fit garder son champ par des soldats ; c'était le bien d'autrui, c'était un « fruit défendu »,' on en vola, on en mangea, le bienfait fut accepté en même temps qu'on le débaptisait, la parmentière fut appelée ponmie de terre par le peuple, et « solanum tuberosum x> par tes savants.

Il faudrait avoir ce courage, et j'avoue humblement ipie je ne l'ai pas encore, mais j'espère l'acquérir, — de ne rien dire et de faire le mort, quand on voit quelqu'un mettre en lumière et donner comme sienne et nouvelle une idée que vous avez émise et pour laquelle vous avez combattu vingt ans au milieu de l'indifférence publique, du dédain des imbéciles et des légers, et des accusations de paradoxe.

L'exécution de Lebiez et de Barré a été un spectacle encore plus hideux que de coutume, et on semble com^ mencer à comprendre qu'il faudrait supprimer ces inutiles et épouvantables représentations.

Il yi vingt et quelques années, je publiai « sur la peine de mort 9 une brochure dont il n'est resté qu'une

toute petite phrase; mais il faut dire que ia brochuijp^ n'était elle-même que le développemeat de oette touie petite phrase, et dans cette brochure je disais :

Les exécutioas publiques out eu pour but de frapper de terreur ceux qui pounaieut être teatés de commettre les crixxïes dont ils voyaient la terrible punition.

Pour arriver à ce but, on imagina des supplices si atroces — Thomme rompu, tenaillé, mis à la torture, déchiré par quatre chevaux, brûlé vif, etc., — qu'm » demande s'il arrivait souvent que ceux qui subissaient ces supplices fussent aussi cruels, aussi crioiiiieis que ceux qui les ordonnaient.

La justice, — H on ne peut s'empêcher d'ajouter: heureusement, a renoncé à ces enjolivements, à œs fioritures cruelles; la peine de mort ne consiste plus qu'à supprimer l'ennemi sodal. A la décollation par le sabre ou par la hache qui exposait le patienta voir prolonger son supplice par la maladresse ou l'émotion de l'exécuteur, on a substitué une mécanique qui donne la mort la plus rapide et par conséquent la moins douloureuse. En diminuant les souffrances des suppliciés, on a naturellement diminué la terreur que le suppliée pouvait inspirer à ceux qui étaient d^à sur la pente du crime, ^- le spectacle n'est plus qu'affreux et répugnant.

Pourquoi, disais~je, ne procéderaît-on pas ainsi : one exécution capitale doit être un deuil pul)lic; ce jolir-là les théâtres et les lieux de divertissement sont fermés; les églises sont ouvertes et on y dit des messes de mort.

A l'heure de l'exécution, les cloches font entendre un glas funèbre. Ceux qui se trouvent ou se sont trans* portés sur la place où l'exécution a lieu peuvent voir to condamné traverser une sorte de pont qui, de la prison, le conduit à une espèce de tente ou de pavillon tendu

ENCORE 27t^

de noir. Dans ce pavillon, oa d(»me au criminel, sous la formo d'une petite pillule, un de ces poisons fou* dr^yants que la science possède aujourd'hui, — à Timitation de la lente et froide ciguë que les Athéniens faisaient boire aux condamnés. A ee moment, un coup de canon, chargé de façon à être entendu dans toute la ville, dirait aux habitants que « justice est faite », et les cloches cesseraiœt de sonner.

Cette ÎDrme de l'exécution, ce mystère, firapperaient plus l'imagination que ces laides et sanglantes exécutions dont un public spécial, quoique nomI»*eux, a fini par se faire une petite fête.

Aujourd'hui, en Angleterre, dit-on, les exécutions se font dans la prison; je ne l'ai appris cpi'assez longtemps après la publication de ma brochure, mais rien ne prouve que je l'aie s^pris aussitôt que c'était institué, et que ladite brochure y soit pour quelque chose.

L'exécution de Barré et de Lebiez a été encore plus salement hideuse que de coutume, et quelques journaux ont parlé enfin de supprimer les exécutions publiques. Peut-être, pour obtenir tout à fait leur assentiment, faudrait-il garantir à certains « reporters » qu'ils n'y perdront rien et qu'il leur sera réservé d'entrer dans le pavillon noir avec le condamné. Ce privilège d'assist» de près aux exécutions, aux entrées de faveur et places numérotées tout près de l'échafaud, de recevoir des éclaboussures de sang, paraît leur tenir très au cœur, et un d'entre eux écrivait hier dans un jomnal : « Des intrus, se disant à tort membres de la presse, avaient envahi nos places, et nous étions exposés à voir très-

mal, lorsque heureusement im commissaire est venu rétablir Tordre. »

Il est certaines personnes dont on comprend faeileneat ]a présence sur le lieu d'une exécution : le condamné d'abord qui y joue un rôle tout à fait principal et néces- ^re; le prêtre dont c'est la belle et noble profession; Je bourreau dont c'est l'affreux état; mais poiurquoi cette foule qui n'est pas coupable, car si quelques scélérats peuvent en faire partie, ils n*ont pas encore été pris, et ne sont pas condamnés; pourquoi ces gens viennent^ls •subir ce triste, ignoble et répugnant spectacle?

Un vice de nos formes judiciaires, vice qui, s'il ne peut être corrigé tout à fait, pourrait au moins et devrait être amendé et diminué, c'est le long espace de temps <[ui s'étend entre le crime et l'expiation. Le forfait, la victime, sont presque oubliés quand arrive le jour de l'exécution, et la foule, qui sent plus qu'elle ne réfléchit, se laisse porter à la pitié pour le condamné. En même temps qu'il faudrait défendre la publication et la vente de ces lugubres et dégoûtantes facéties que Ton vendait encore cette fois sous le titre de « complainte », il serait sage de faire imprimer à un grand nombre d'exemplaires le récit du crime que le condamné va expier, avec une image coloriée, et de faire vendre ce papier un sou sur la place et les alentours. Alors ceux qui verraient cette image et liraient ce récit donneraient à la victime au moins un peu de la pitié et de la tendresse que sans cela ils réservent à l'assassin.

faut encore parler d'une conséquence, d'un corollaire des sottes rengaines contre la peine de mort appli*

quée aux assassins, qui est exclusivement réservée à leurs victimes : c'est l'intérêt de curiosité quelquefois sympathique qui suit le scélérat depuis sa condamnation jusqu'à l'expiation de son forfait, quelque épouvantable qu'il soit. On ne le perd plus de vue, on raconte comment il dort, ce qu'il mange, ce qu'il dit. U avait bon visage hier, un peu pâle ce matin. Mauvaise digestion, les haricots n'étaient peut-être pas assez cuits ou il en avait trop mangé. D a fumé trois cigares et joué au piquet avec ses compagnons ou les gardiens de la prison. Les journalistes, qui ne sont que les échansons du public, et doivent lui verser ce qu'il aime, fût-ce malsain, se font les Dangeau de Troppmann, de Lebiez, de Barré, etc.

Puis, si le scélérat, n'ayant pas les nerfs délicats, ne se trouve pas mal sur l'échafaud, — si la vanité, l'espoir à peu près assuré d'être honorablement cité dans les journaux lui donne la force de dissimuler sa terreur, toute la presse constate a son courage ». Comme s'il ne fallait pas plus de courage, de laid courage par exemple, c'est-à-dire de force de nerfs, pour couper une femme en morceaux que pour subir passivement un supplice d'un instant auquel on n'a aucune chance de se dérober.

Le courage consiste à afironter volontairement un danger que l'on voit, qu'on pourrait et qu'on ne veut pas éviter, parce que le but est grand, noble, généreux ; — le courage, c'est l'action de ce brave ouvrier, qui s'est fait, ces jours-ci, descendre dans un cloaque empoisonné où un homme était tombé asphyxié, qui a sauvé l'homme asphyxié, est tombé asphyxié lui-même et est mort héroïquement. U s'en faut tellement qu'on se soit intéressé à cet homme généreux autant qu'à Lebiez et à

fl9 PENDANT hk PLUIE

Barré, que je ne puis relarouver un journal qui ea parte et que j'ai le chagrin et la honte d'a¥oîr.oublié«oii nom que je n'ai lu qu'une foifc;

La Rochefoucauld, si audacîeusement, si puérilement^ si niaisement « réfuté > par M. Aimé Martin.. . Mais je m'arrête ici pour reproduire un ^ élotge d que fait de lui H. le député Eenri de Lâcretelle. — Outtœis la parenthèse :

( a Aimé Martin Tenait d'écrire, sous le titre de Y Éducation par les mires de famille^ un livre dont les souffles de la libre pensée soulevaient les pages. »

Tudieu! la libre pensée, — pour faire des mères librepenseuses et des filles libre-penseuses, -:-la libre pensée appliquée à l'éducation des filles! — ça ne doit pas a soulever d seulement « les pages du livre }i, çi doit soulever aussi plus de choses que je ne le veux dire. Fermons la parenthèse.)

Je disais donc que La Rochefoucauld parle ducynisnie d'un laquais qui, pour obtenir les applaudissements du pul^ic, et il les obtint, se mit à danser sur l'écbafaud où il allait être roué. Aujourd'hui, aux applaudissements de la foule, il ajouterait, grâce aux journaux, ceux de la postérité, car on a crié : « Bravo, Lebiez! » et les journaux ont enregistré cet hommage.

Plusieurs journaux — qui ont l'air d'en savoir plus qu'ils ne veulent ou n'osent en dire — ont répété à plusieurs reprises pendant le temps qui s'est écoulé entre la condamnation et l'exécution de ces deux hommes exécrables, que a des influences puissantes agissaient en faveur de Lebiez ]>, et il paraîtrait aujourd'hui que si

Lebiez n'avait pas en un complice, ces « influences » aoraÎQpt réussi à sauver l'assassin et à déshonorer ou la justice pu la clémence.

En effet, i) était impossible de faire grktQ à Lebiez sans étendre celte grâce à Barré, et s'il fallait absolument établir une différence, des proportions dans la responsabilité entre les deux complices, Lebiez, plus intelligent, dont la participation demandait plus de sang-froid, n'eût pas été celui auquel on eût pu attribuer la moindre part.

Qui pouvait donc valoir à Lebiez cette faveur de la part d'une « influence puissante »? Je disais l'autre jour que, dans la politique actuelle, quand il « retourne » carreau, tous les carreaux sont de fatout ; faut-il supposer que la protection accordée à Lebiez tient à ce <iu'il élisait des discours dans les clubs, à ce qu'il allait être le gérant du Père Duchêne, k cq qu'il se disait républicain? Je ne pense pas que la <r haute influence » à laquelle on attribue cette sympathie ait phis envie de lever le voile qui la cache, que l'homme politique qui a crié: «Bravo, Lebiez! » mais tous deux doivent se connaître, et sont dignes de se connaître.

^ B est un autre scandale qui doit être relevé. Un ^ reporter » jrfus audacieux que ses confr^es a envoyé ^ im journal une note que les autres journaux ont Presque tous reproduite, qudquesr-uns, je le suppose, ironiquement.

L'auteur de cette note a indécemment imité certaines habitudes de langage des prêtres, et comme elle contient ^ détails qui, s'ils étaient vrais, ne seraient connus que

des deux respectables ecclésiastiques qui ont assisté les deux monstres à leurs derniers moments, Tintention évidente de a Técrivain » est de faire attribuer la note à un des deux ecclésiastiques, et, de préférence, à M. l'abbé Latour, qui a remplissait pour la première fois ce ministère » et est moins connu que M. Tabbé Crozes, qui a eu de fréquentes occasions de faire connaître sa discrétion et son respect des convenances.

Je citerai seulement deux ou trois passages de cette note, en soulignant les expressions qui trahissent la plume d'un prêtre, ou plutôt « le pastiche ».

Selon la note, « Barré a reçu le pardon de Dieu ». en sait peut-être, à Fheure qu'il est, plus long sarce sujet que celui qui lui a donné cette « bonne nouvelle >• Biais si Dieu pardonne le crime de Barré, il ne faut plas nous le montrer si irrité quand on a mangé de la viande le vendredi.

V Lebiez a été admirable. H. l'abbé Latour, qui a reçu sa confession, en était dans l'admiration. Il s'est noblement conduit devant Dieu et devant les hommes. »

(Pas devant les femmes, pas devant les laitières.)

a D est mort comme le bon larron. »

Pourquoi pas comme Jésus-Christ lui-même?

(( Lebiez et Barré ont donné à l'aumônier les plus grandes consolations, d

Je croyais que les aumôniers allaient auprès des condamnés porter et non chercher des consolations,— mais ce mot a été écrit à dessein par l'auteur effronté du pastiche; c'est une sorte de tic de la plupart des prêtres, je parle de ceux qui sont d'une littérature médiocre; ils n'avouent jamais un plaisir, ce serait mondain; ce qui est un plaisir pour les autres est pour eux une « consolation ». Jai entendu un prêtre de campagne

dire : a J'ai eu la consolation de faire l'autre jour au château de M*** un excellent dîner, il y avait entre autres une certaine dinde truffée, etc. »

Suivent des éloges de Thumanité de H. Roch, l'exécuteur qui a, « par une heureuse innovation », trouvé le moyen de cacher le terrible couteau qui « ébranlait les plus forts courages ».

Barré et Lebiez n'ont pas eu les mêmes égards pour la laitière; — mais il est à remarquer que dans ce pastiche on accorde encore une faveur toute particulière au gérant du Père Duchéney — c'est pourquoi je n'hésiterais guère à attribuer ce pastiche ridicule et indéant, soit à la « haute influence », soit à l'homme qui a eue: « Bravo, Lebiez! » qui, du reste, ne sont qu'une seule et même personne.

Néanmoins, j'espère que d'eux-mêmes ou par les ordres de leurs supérieurs MH. les abbés Crozes et Latour vont s'empresser de répudier la paternité du pastiche que des gens naïTs ou même peu défiants seraient fondés à attribuer au moins à l'un des deux.

Il est quatre sujets contre lesquels la morale de papi» s'est, de tous temps, exercée :1e Jeu, ta prostiUitîon, r^d^andon et le meurtre des eûfants, et le doeL Elle a si complètement échoué contre les trois premiers points, qu'il faut cherdier une autre cause que son influ^ce à la diminution des combats singuliers, diminution qui va jusque-là que ce n'est pas une exagération de dire que, aujourd'hui, il y a beaucoup moins de gens qui se battent trop, que de gens qui ne se battent pas assez.

L'insuccès de ces moralistes austères — vient de ce qu'ils n'ont pas admis qu'il est non seulement inutile, mais dangereux, de boucher les égouts tant qu'on n'a pas réussi à tarir les ruisseaux. — Personne n'a jamais essayé de barrer en travers le Rhône, la Loire ou la Seine, pour prévenir les inondations; — on construit des quais, on creuse le lit des fleuves, ou des canaux de dérivation.

La législation sur le duel aujourd'hui est telle qu'il vaut mieux tuer son adversaire que le blesser : dans le

premier cds, la loi tous applique la peine de riiomicide avec préméâitati(»i; mais le joFy recule devant cette a|^lieati(Hi par un vieux reste d'esprit gaulois, de la gent porle-épée, et de bon sens^ qui dit que c'est à son corps défendant et pour ne pas être tué que le vainqueur a tué son adversaire, qui faisait de son mieux pour le mettre à mort ; le jury, ne pouvant que condamner à la peine capitale ou aux travaux forcés, ne condamne pas du tout, et usant de Téquivoque que fournit la question ai mal posée qu'on lui fait, — déclare Taccusé non coupable et l'acquitte.

Tandis que si un des deux combattants est seulement Messe, l'autre est certain d'une condamnation à l'emprisonnement devant la justice correctionnelle, non seulement pour lui, mais pour ses témoins, et ici surtout est le défaut de logique. On ne trouve plus trop souvent de témoins que des jeunes gens sans expérience, sans autorité, mais enchantés de « paraître » et d'être pour quelque chose dans un événement plus ou moins grave dont le public s'occupe pendant quelques jours, même au prix d'un peu de prison, et ce n'est pas leur faute quand l'affaire ne s'envenime pas et diminue par des arrangements pacifiques la part de gloire indirecte sur laquelle ils ont compté; de là des irrégularités parfois funestes. Il est incontestable que les témoins ne devraient pas ^e punis comme témoins, mais seulement, le cas échéant, comme témoins n'ayant pas fait leur devoir, devoir qui consiste : 1<» à s'efforcer d'empêcher le duel, &i la diose est possible, par un arrangement qui concilie l'honneur des deux adversaires; 2** à présider au combal ^ en assurant la loyauté, la r^ularité et l'égalité, auquel cas, loin d'être condamnés ni même blâmés, ils ont droit ^x floges du tribunal.

11 en est ainsi d'un sujet moins grave. En Italie, il y a dans tout convoi de chemin de fer des wagons « réservés aux fumeurs ». On ne fume que dans ceux-là. Ea Allemagne, il y a des wagons pour les a non fumeurs i. On y est à Tabri des émanations du cigare et de la pipe.

En France, il est absolument défendu de fumer, et on ^ume partout.

Quant à la prostitution, autrefois les filles publiques étaient parquées dans certains quartiers, dans certaines rues. Y allait les trouver qui voulait; on ne les rencontrait pas par hasard, et beaucoup en étaient détournés pas rembarras d'entrer dans ces rues, par la crainte d'être vu y entrer ou en sortir, — De plus, on leur permettait au Palais-Royal, exclusivement dans la a galerie de bois » , les autres leur étant interdites, de se montrer en grande parure, décolletées, etc.; il n'y avait pas moyen de les confondre ni de faire semblant de les confondre avec les autres femmes.

La morale de papier a fermé a la galerie de bois », les a chassées des quartiers dont elles étaient en possession, et leur a enjoint de s'habiller comme tout le monde, de se déguiser en honnêtes femmes.

Elles se sont répandues et éparpillées dans toute la ville, et tel qui n'eût pas osé aborder la fille décolletée, et en grande parure, ne se fait aucun scrupule de s'arrêter auprès d'une personne qui, à dix pas, présente l'extérieur de sa nièce, de sa sœur, de sa femme ou de sa fille.

De plus, beaucoup de filles et de femmes qui auraient reculé devant la prostitution, s'il avait fallu en revêtir la livrée et se confiner dans les antres consacrés, n'ont

plus hésité lorsqu'il leur a été prescrit de s'habiller comme les honnêtes femmes, et de se perdre à leur gré dans les quartiers qui leur plaisent le mieux. De là cette classe intermédiaire appelée : lorettes, biches, etc., qui échappent à la surveillance tutélaire, morale et physique, de la police ; de là un autre inconvénient: les femmes honnêtes ayant vu ces filles habillées comme elles, et souvent mieux qu'elles, parce qu'elles ruinent le public, tandis qu'une « honnête fenoone » ne peut ruiner que son mari, — et, tout bas, un amant les trouvant sur leur chemin, ont accepté le combat, et suivent les modes ruineuses qu'imaginent les courtisanes. — De là le goût imnionde des hommes pour des créatures qui ne sont plus habillées autrement, mais mieux et plus richement habillées que leurs femmes, qui cependant leur coûtent plus cher que des filles dont ils ne payent le luxe que pour leur part proportionnelle.

La lutte engagée dans la rue, la similitude du costume a entraîné jusqu'à un certain point une ressemblance d'allure, de tenue, de démarche et de manières, et par suite, parfois une déplorable confusion ou une i&cheuse hésitation de la part des passants.

Les ordomiances de plusieurs de nos anciens rois — celles de Louis IX surtout, contre les « femmes d'amour 9. et «( filles folles de leur corps », sont despotiques et cruelles, et en même temps inutiles et sans résultat.

Jean le Bon attaqua le mal sur un point qui, inexorablement observé, était et serait encore plus efficace que toutes les répressions, quelque atroces qu'elles fussent, et l'emporterait même sur la permission de se montrer

286 PBMDÀNT LA PLUIE

parées et décolletées : une ordonnance du prévôt de Pah^ de 1360 porte « défense à toutes femmes et filles de maiH vaise yie^ et faisant péchés de leur corps, d'avoir la hardiesse de porter sur leurs robes ou chaperons aucune gaze ou broderies, boutonnières d'argent blanches on dorées, des perles ou des manteaux fourrés de gris ».

Cette défeme fut renouvelée par ordonnance du {ffé- Tôt de Paris, le 8 janvier et le 6 mais 1415 et 1419.

fL Défense aux femmes dissolues d'avoir la hardiesse de porter de l'or et de l'argent sur leurs robes, des perles, des ceintures d'or ni dorées, des boucles d'argot à leurs souliers, ni aucun habit fourré de « gris » mèma voire d'écureuils, ni d'autres fourrures honnêtes. »

Un arrêt du parlement du 26 juin 1430 ajoute les « robes à collet renversé et à queue traînante ».

Un autre arrêt du parlement du 17 avril 1436 ajoato aux prohibitions le drap d'écarlate en robe, en chapeau, en collet, pcMgnets ou « porfîls », attendu que ce sont les ornements que portent les « damoiselles ». Également les ceintures tissues de soie qui sont amements de c( femmes d'honneur ».

Et contrairement à ce qui a lieu en France pour les lois et ordonnances, celles-ci furent observées pendant quelque temps. Outre l'amende et la prison, il y avait confiscation des vêtements prohibés.

Ainsi, oa voit dans « les comptes des domaines du roi » :

(1446.) « Vente d'une petite ceinture, boucle mordant, et de quatre petits dons d'argent, trouvés sur Guyamie Frogière, femme amoureuse, dédarés apfiartenir an roi par confiscation. »

(1428). <ic De la valeur et vendue d'une houppelande de drap pers fourrée par le collet de penne de gri^ dont

LA MORALE DE PAPIER 2g7

JeliaQuette Miehd, femme amourease, fut trouvée vêtue, et ceinte d'une ceinture sur un tissu de soie noire, et huit clous d'argent, et pour ce fut emjH'isonnoe et ladite houî^elande et ceinture déclarées appartenir au roi, etc. »

Il est incontestable que la pius grande partie des filles et femmes qui se livrent à la prostitution sont séduites surtout par l'espoir de porter de belles robes et de riches ajustements sans travailler, et qu'une ordonnance qui leur assignerait un costume uniforme — sans aucun luxe possible, et les faisant reconnaiire, détournerait beaucoup de filles et de femmes du métier de courtisanes et empêcherait I0 plus souvent les autres de venir provoquer les passants, non seulement dans les rues, mais dans les théâtres et autres lieux de divertissement public.

n faudrait en outre détruire une criante injustice commise quotidiennement par l'autorité, c'est-à-dire l'admission de catégories de prostituées, d'une aristocratie composée de lorettes, ete., que l'on laisse tranquillement étaler et dans les rues, et dans les spectacles, et partout, les dépouilles du public, tandis que les malheureuses qui n'ont pas eu l'occasion ou la chance de pouvoir faire les frais d'installation et se contentent d'exercer le même métier à bas bruit, au coin des rues ou dans les allées des maisons, sont à chaque instant arrêtées, maltraitées et mises eu prison.

Toute fille ou femme désignée par la voix publique comme se livrant à la prostitution, doit, après une enquête prudente et sérieuse sur ses moyens d'existence et la source de son luxe extérieur, être réduite à la condition des autres prostituées, recevoir la même « carte » et être placée comme elles sous la surveillance de la police.

Ainsi, on verrait disparaître ce scandale de voir que, s'il arrive un châle, une robe d'une magnificence particulière, un diamant de grande valeur, une perle rare, la plupart des honnêtes femmes savent d'avance que robe, châle et bijoux sont destinés à ces demoiselles, épouses tapageuses du public.

Les unes passent dans les rues tristes et humiliées de la simplicité de leur costume ; les autres se jettent dans toutes sortes de désordres pour arriver à l'égalité de recettes et subvenir à l'égalité de dépenses, car vous n'empêcherez jamais la plupart des femmes de mettre la plus grande partie de leur gloire et de leur bonheur dans les beaux ajustements.

. Quant à l'infanticide, depuis qu'on a fermé les tours, c'est au coin des bornes et dans les latrines qu'on expose ou jette les enfants.

Loin de repousser, de resserrer l'ini&titution de saint Vincent-de-Paul, que les moralistes de papier songent à « décanoniser », — il faudrait étendre cette sollicitude.

Il faudrait qu'un asile fût ouvert aux filles sur le point d'accoucher, et que, tout en se livrant à des travaux au profit de or l'asile > et en compensation de leur entretien, elles fussent, dans le mystère de cet asile et à l'abri des regards, chargées de l'allaitement de leurs propres enfants, de préférence à ces femmes mercenaires que la voix publique appelle oc faiseuses d'anges ».

Celles qui seraient vigoureuses pourraient allaiter un second enfant sans mère, — au besoin en faisant un mélange de l'allaitement avec le biberon.

Ajoutez à cette sollicitude l'admission par la loi, dans certains cas, et avec de rigoureuses précautions, de « la recherche de la paternité », et vous aurez plus efficacement mille fois travaillé pour Tabolition de Tinlanticido que par vos sèches mesures restrictives.

Nous voici arrivés à la question du jeu et de la loterie» question actuelle et qui au fond est le sujet qui m'a aujourd'hui fait prendre la plume.

D parait que le jeu est une des pensions les plus violentes et les plus irrésistibles : quelques-uns disent même la passion la plus ardente et la plus invincible.

Ici la loi n'a rien fait contre la passion. On a abandonné ce soin à l'éloquence, hélas! peu efficace des philosophes, mais on a agi, de tout temps, contre certaines formes de sa manifestation.

Pour ne remonter qu'à Louis XIV, ce prince, non seulement maintint les ordonnances de Louis XIII contre le jeu, mais les aggrava encore et les multiplia. Plus de vingt édils vinrent prouver, à la fois, et sa sollicitude et l'inefficacité de cette sollicitude.

Chose curieuse : dans la prohibition des jeux de hasard en date du 18 décembre 1660,

Il frappe de la même réprobation a les gens qui vendent du tabac ». Ce monarque, qui devait plus tard être réduit à de tels expédients pour l'argent et tout « imposer », ne songeait pas à faire payer l'impôt au nez de ses sujets et ne pouvait deviner que le tabac deviendrait bêtement un des revenus les plus gros des États. • Dans ses efforts contre le jeu, Louis XIV n'oubliaqu'une seule chose : l'exemple. En effet, tandis que l'on pour-

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snivait vigoureusement le « hocca », qui reparaissait et était de nouveau proscrit sous les pseudonymes de bassette, pharaon, barhaCole,p(mr'et-contre, etc., on jouait le hoecû à la cour et on le jouait gros jeu. Madame de Sévigné s'en plaint dans plusieurs lettres, et exprime la terreur de voir son fils en danger de s'y ruiner.

Les ordonnances et édits de Louis XIV contre cette forme du jeu appelée « loterie » ne sont pas moins nombreux et ne sont guère i^us victorieux.

Plus tard, le grand roi devint si besoig&eux d'argsat qu'en 1715, pour se procurer huit miUiofns en espèees, il dut avoir recours aux usuriers, et foire négocia pour trente-deux miUions de biQets.

n fut obligé de créer pour les vendre cette multitude de charges grotesques, de conseillers du roi pour Yecûr pilement des bois, -^ conseillers du roi essayeurs de beurre salé, — !• idem contrôleurs de beurre firais, — conseillers du roi inspecteurs des perruques, etc. «^Luimême manifestant son étonnement à son ministre Desinarets, de l'empressement qu'cm mettfflt à acquérir ces hoimeurs bouffons, celui-ci lui r^ondit : a Dieu protège la France et Votre Majesté; -^ aussitôt que le roi ci^ ime nouvelle charge ridicule, Dieu crée en même temps un imbécile pour l'acheter : Divisum imperivm om Jove Cœsar habet. »

Alors le roi oublia ses ordonnances contre la loterie, et en créa une lui-même, en y appelant, en y amorçant son peuple avec les airs caressants des grecs qui veuent endormir un pigeon pour le plumer (1 1 mai 4700) :

(c Le roi, désirant procurer à ses sujets im moyen commode et agi'éable de se faire im revenu sûr et considérable pour le reste de leur vie, même d'enrichir leur famille, en donnant au hasard des sonunes si légères,

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qu'elles ne puissent leur causer aucune incommodité, a, pour cet effet, ouvert une loterie royale à l'Hôtel de Ville, etc. »

Ces sommes légères Tétaient m<Mns qu'on ne croirait; la loterie se composait de « 460,000 billets à deux louis d'or chacun i>, et un écrivain du temps, saisi d'admiration et de reconnaissance pour ce bienfait du roi, s'exprime ainsi au sujet de Tinstitutîon de la loterie : « Les loteries sont l'unique jeu auquel les derniers du peuple puissent décemment jouer contre le souverain; c'est le seul jeu où l'on puisse, en ce moment, et d'un seul coup, fetire fortune, et se trouver dans l'abondance en ne risquant presque riea. »

Donc, mettre à la loterie, c'était être invité et admis au jeu du roi ; c'était jouer ccmtre le roi.

Et le roi tricbait, car la loterie royale, telle que je l'ai vue de mon temps, était un jeu insolemment inégal ; en effet, la chance la plus favorable au joueur était de jouer Vextrait simple, c'est-à-dire avec une chance pour soi et quatre-vingt-neuf contre. Les autres chances étaient énormément plus disproportionnées.

Certes il serait facile d'émettre ici des arguments très forts, très sensés, très invincibles, contre te jevi, sous quelque forme et quelque déguisement qu'il se présente, et de prouver qu'on ne gagne pas au jeu; mais ce n'est pas mon but, du moins pour aujourd'hui.

Aujourd'hui je veux admirer les scrupules de la moï^ de papier qui a refusé de mettre en loterie, en 1871, 1^ diamants de la couronne qui auraient payé au moins ^e partie de notre rançon et qui se plaint de l'immo- ^té de la loterie actuelle. Oui, tout en est immoral, ^ûgereux, absurde. Mais aujourd'hui se plaindre de la loterie de l'Exposition, c'est imiter un malade souffrant

d'une phtisie incurable, qui se plaindrait d'un cor au pied ou d'un petit bouton sur le nez.

On a fermé les maisons de jeu — comme on a fermé les tours, et le jeu s'est répandu, infiltré partout — au lieu du jeu public, inégal, absurde, mais soumis à des conditions connues d'avance et respectées sans des fraudes dont les banquiers n'ont pas besoin, vu les combinaisons proposées aux joueurs ; joue-t-on moins ? personne n'oserait l'affirmer, mais on joue avec moins de sécurité, on joue contre des grecs et des filous, et tandis qu'on ferme les tripots, il y a des catégories et une aristocratie de joueurs comme de filles ; on poursuit les pauvres, et les riches jouent et raccrochent impunément ; mais ce n'est pas seulement sur les tapis verts plus ou moins clandestins que l'on joue, le jeu est partout: à la Bourse, dans les affaires, dans les spéculations de tous genres, où plus hardis que les Chinois qui, dit-on, jouent leurs femmes et leurs enfants, on met son honneur sur le tapis.

Le jeu est Valéa, surtout dans la politique, jeu d'autant plus couru que la plupart des pontes ne mettent pas leur enjeu et jouent sur parole.

On ne lutte plus pour tel ou tel principe, telles ou teDes idées, telle ou telle conviction.

On parie simplement pour la rouge ou la noire. Quelques-uns, et ce n'est pas assez de dire quelques-uns, changent placidement de couleur, quand celle sur laquelle ils ont d'abord « ponté » rencontre une « série contraire i et leur semble trop lente à sortir, d'autres mettent leur enjeu « à cheval » sur deux ou quatre numéros.

Rien n'est si immoral, n'est si périlleux, n'est sidtW-

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nuanl que cette invasion du jeu dans la politique ; on n'étudie plus, on ne travaille plus, on ponte. A quoi bon, eneifet, étudier et travailler? J'aurais beau être ou devenir le plus savant, le plus habile, le plus brave, le plus intelligent des hommes, si je « ponte sur la noire », cela ne me servira de rien tant que sortira la rouge, et si la noire vient à sortir à son jour, je n'ai pas besoin de ce bagage.

Tacite raconte {Annales^ 1. XYI, p. 13) qu'un fourbe déclara en plein Sénat qu'il savait où étaient en-^ fouis les trésors de Didon. Tout travail fut suspendu pour se mettre à la recherche de ces trésors, et, de toutes ces espérances, il ne resta qu'une misère générale.

Plutarque, dans la Vie de Pompée, raconte également que quelques soldats, pendant la guerre d'Afrique, ayant trouvé quelques pièces d'or dans un vieux pot, toute l'armée, sourde aux ordres du général, qui voulait marcher en avant, se mit à fouiller la terre trois jours de suite.

Tous les jours s'augmente le nombre des gagnants à la loterie des affaires et de la politique. Le public ne remarque pas que si beaucoup trouvent les honneurs ^t la fortune à moitié chemin des galères, il y en a un plus grand nombre qui trouvent les galèi'es à moitié chemin de la fortune et des honneurs. Les perdants, les écloppés, les blessés, les tués tombent dans l'obscurité et dans l'oubli, les autres sont en vue et excitent l'envie et l'émulation.

Il n'en savait pas plus long que moi, il n'avait pas rendu plus de services que moi, il n'était ni plus honnête ni plus intelligent que moi, et cependant le voici en haut; pourquoi resterais-je en bas? Laissons le travail» et allons ponter.

âM PENDANT LA PLOIE '

J'arrête ici ce discours dans lequel toi^t lecteur de bon sens et de bonne foi trouvera plus de aentiments vrai* nient et sainement républicains que dans tout ce qui s'est dit dans les clubs et aasemblées privées ou publiques depuis huit ans.

REMINISCERE

n y a un proverbe allemand qui dit : « La pie ne voie jamais si haut que sa queue ne la suive. »

La loi du nombre sous laquelle nous vivons pour le moment et l'agitation, le bouleversement, le tobu-bohu qu'elle amène nécessairement, rendent souvent embarrassés et même dignes d'une certaine compassion ceux mêmes que cette agitation a aidés à escalader le pouvoir. Ceux-ci qui ont accepté, provoqué, imploré tous les concours et qui ont promis au moins tout et souvent davantage, — se voient sonunés de payer la carte des dévouements plus ou moins intéressés, et, même en divisant à l'infini des morceaux que les premiers arrivés ne trouvent déjà pas trop gros, il n'y aurait pas de quoi assouvir tous les appétite et satisfaire toutes les soifs, car il n'appartient qu'à un Dieu de nourrir cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons.

n ne faut donc pas s'étonner si de temps en temps un créancier matinal, ou bruyant, ou harcelant, ou insinuant, obtient au moins im acompte, et montre au

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public, dans une place à laquelle il ne semblait pas destiné, une figure aussi étrange que satisfaite et épanouie.

En temps de révolution et de sens dessus dessous, il est sage de se tenir en bons termes avec tout le monde, parce que tout le monde peut devenir tout, et, — pour ma part, j'ai quelquefois envie de saluer les chevaux que je rencontre, en me rappelant de combien peu il s'ien fallut que « Incita tus », le cheval d'Héliogabale, fût nommé consul.

Mais tout le monde n'a pas autant de mémoire, — et j'ai plus d'une fois constaté et prouvé que les Français, en général, ne se rappellent rien après six mois; — pour eux, ce qui s'est passé il y a six mois n'a jamais existé, — et on risque de les ennuyer en leur en parlant.

Autrement, on ne s'expliquerait pas l'étonnement, le scandale, l'indignation qu'a causés la lettre de l'ex-souspréfet de Carpentras.

Le ministère actuel ne passe pas pour représenter exactement la pensée de la majorité de l'Assemblée, — et la majorité de l'Assemblée est loin de représenter les sentiments de la majorité des électeurs soi-<lisant ou soi-croyant républicains. — Si l'ex-sous-préfet de Carpentras appartient à une couche inférieure du pouvoir actuel, il fait partie en même temps d'une couche très supérieure encore à trois ou quatre couches qui s'intitulent nouvelles, — et qu'on se rappellerait, si on se rappelait quelque chose, avoir déjà vues et sous la Terreur de 93, et sous la Commune de 71 .

Je taxerai donc les étonnés, les scandalisés, les indignés, de bégueulerie en entendant tout le bruit qu'ils ont fait à propos de la fameuse lettre, et je leur rappellerai qu'en France on en a vu bien d'autres auprès des-* quelles le style de cette lettre paraîtrait précieux,

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recherché, fade et alambiqué, — en ajoutant qu'il y a • assez de gens qui désirent et espèrent le retour de ces temps-là — pour qu'on doive se demander avec un peu d'inquiétude si ceux qui se chargent de les contenir en auront la force, — il est malaisé de gouverner la pondre quand on y a mis le feu, — et si on ne doit pas s'efforcer, d'un accord commun, de se mettre en mesure de résister.

Je vais chercher, parmi mes paperasses, une certaine grosse brochure de 408 pages, où nous trouverons, — sans qu'il y ait aucun moyen d'en nier ni même d'en contester l'exactitude et l'authenticité, — quelques spécimens du style, des formes et des idées des « patriotes » de 1792 et 1793, dont ceux d'aujourd'hui prétendent accepter l'héritage et la solidarité. On verra combien, en comparaison, est innocente et enfantine la lettre de l'exHSOus-préfet de Carpentras.

Cette brochure a pour titre :

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