‹ Pendant la pluieChapitre 4 sur 32 · EX ITALIA REVERSUS · texte numérisé non relu

EX ITALIA REVERSUS

Ces inscriptions me rappellent ce que me dit un jour une aubergiste de Fréjus — près de mon Saint- Raphaël.

— Voici, monsieur, me dit-elle, un lit où ont couché Fempereur Napoléon P' et le pape Pie VIL

— Eh quoi ! m'écriai-je étonné, Napoléon I®' et Pie VU ont couché dans ce lit. . . ensemble ?

— Non, monsieur, reprit-elle avec un ton d'indignation légitime, lun après l'autre.

Ce qui est vrai. — Napoléon est venu deux fois à Saint-Raphaël : à son retour d*Êgypte et à son départ pour 111e d'Elbe.

Pie VII s'était arrêté à Fréjus lorsqu'il «. venait » ou était amené à Paris. — A Fréjus dont Fleury disait en signant ses lettres familières (je ne sais pourquoi, car le pays est charmant, mais il était alors au bout du inonde en prenant Paris pour centre du globe) :

« Par l'indignation divine,

» ÉVÊQUE DE FRÉJU8. »

Quant à cette « camaraderie » d'un pape et d'un mooarque mal en cour de Rome, on voyait, il y a quelques années, et on trouve encore en Italie, une photographie qui, par un artifice et des retouches adroites de l'artiste, représente le bon Pie IX et le très bon Victor- Emmanuel, bras dessus, bras dessous.

Beaucoup de bonnes gens ne pouvaient admettre que cette photographie, « nécessairement exacte», eût pu «être faite sans que le pape et le roi eussent posé ensemble dans cette attitude familière, ce qui n'a pas peu contribué aux bruits qui ont couru d'entente secrète entre ces deux puissants personnages — et célèbres Relieurs.

De Bolzano, je suis allé à Méran, — '> en remontant la vallée de l'Adige, Méran que les Autrichiens aiment à appeler une « station d'hiver », et à comparer à Nice. — L'impératrice d'Autriche y a même, sous ce prétexte, passé deux hivers; — les orangers, les citronniers, les palmiers, les lauriers-roses, les oliviers, etc., sont moins confiants et ne s'y aventurent pas. Méran, vallée ombreuse entourée de toutes parts de belles et hautes montagnes, les unes boisées et vertes comme des émeraudes, les autres nues, en porphyre bleu, violet et jaune, — doit être abritée de beaucoup 4e vents. Voici comment ce très beau coin de terre est devenu une « station d'hiver ». — C'est un pays de « cure »; la cure est une invention assez récente que je soupçonne les Russes de nous avoir importée. Cures de raisins, de fraises, de prunes, etc. — On vient faire à Méran une « cure de raisins ». Les raisins du Tyrol sont en effet excellents, et les vignes étendent joyeuse-

NOTES AU CRÀTON 105

ment leurs pampres sur la première assise des montagnes. On arrive en août, la cure dure jusqu'à la fin d'octobre. A cette saison, le froid, la neige sont arrivés à l'entour. Ce n'est guère le moment de voyager, — et puis, au même Méran, on fait une autre cure, « une cure de petit lait ». Cette cure coitnmence en mars ; il faudrait revenir dans mie saison où le retour ne serait pas plus commode que n'a été le départ à la fin d'octobre ; on reste, — et Méran devient une station d'hiver, parce qu'on ne peut s'en aller. — Température, du reste, relativement assez douce, si on la compare à d'autres points du Tyrol et de l'Autriche. Cependant on y a constaté quelquefois douze degrés au-dessous de zéro.

J'ai entendu un homme de mes amis qui, ayant passé plusieurs années à... admirer les blondes filles du Nord, se mit en rouie pour l'Espagne en disant : Je vais faire une « cure de brunes ».

C'est une singulière idée et assez laide que celle de Êdre des cures de tout ; — c'est une image riante et joyeuse que de se représenter de jeunes filles, de jeunes hommes, cueillant dans des paniers les grappes de pourpre ou d'or, et s'en régalant. L'idée qu'ils font une cure amène forcément d'autres et assez vilaines images et présente à l'esprit des tableauic de « malade imaginaire ».

Les Russes vont en Tartarie fah*e des cures de lait de jument. On a imaginé des cures — de faim. — Ça consiste à diminuer chaque jour, graduellement, les aliments du malade; on arrive à le déshabituer de manger et à déshabituer son estomac de digérer. La veille du jour où le malade mourrait de faim, on prend une marche inverse ; on commence à augmenter gra-

duellement et lentement, chaque jour, ses aliments, jusqu'à ce qu'on revienne à une quantité normale.

On m'a raconté une autre cure très curieuse. Un médecin vendait assez chèrement la santé aux malades qui venaient sMnstaller et se mettre en pension chez lui, au pied d'une haute montagne des Alpes. Le matin, le malade, réveillé à l'aube du jour, devait, chaussé de gros souliers, atmé d'un bâton ferré, commencer à gravir la montagne. Le premier jour, il ne faisait que quelques pas le long d'un ruisseau qui descendait en chantant de la cime des Alpes. Il devait y cueillir une certaine fougère, ornée d'un nom latin, la rapporter et la mettre sous son oreiller. — Quelques jours après, il fallait aller chercher plus haut et rapporter une certaine églantine rouge — la rose des Alpes — nom donné souvent improprement au rkododendrum ferfugineum. L'églantine se mettait également sous l'oreiller. A l'églantine succédait une autre fleur située plus haut dans la montagne, et tous les jours ainsi.

Au retour de chaque ascension, on buvait d'excellente crème et on mangeait des fraises qu'on cueillait soimême. A dîner, des truites qu'on devait également pécher soi-même et de savoureuses côtelettes de mouton. Puis on se couchait de bonne heure, et, le lendertiâiD matin, on se remettait en route. La guérison était bien avancée quand on avait rapporté pour son oreillef la gentiane printanière et la gendana tttûuUSy qui étalent presque sur les Sommets des galons de leurs belles fleurs bleues de cobalt; elle était complète lorsqu'on avait passé trois nuits sous l'influence du rhododendron ferrugineux, aux feuilles couleur de rouille, aux petites flcuts d'un rose vif, — le dernier hôte des Alpes, qui fleurit le pied dans la neige, où on allait le cueillir

chaque matin. Cette cure très raisonnable et très ingénieuse avait, dit-on, guéri radicalement le médecin d'une pauvreté opiniâtre.

Un ancien député de la majorité soi-disant républicaine vient de reconnaître par une brochure que le suffrage dit universel laisse quelque chose à désirer.

Espérons pour le salut de la France qu'on Unira par voir clairement ce que j'ai eu l'honneur de déclarer dès 1840, — opinion qui me fut très reprochée dans les clubs en 1848, — et que je n'ai jamais depuis manqué aucune occasion de reproduire, — à savoir que c'est le plus bête et le plus dangereux des mensonges. — J'irai plus loin que M. Pernolet, et je dirai pour la millième fois :

Avec le suffrage dit universel tel qu'il est pratiqué, et avec la presse telle qu'elle est exercée,

Aucun gouvernement, quel que soit le nom qu'il prenne,

N'est possible, — et que, avec ces deux éléments, tout pays marche fatalement, inévitablement à sa

Kuine complète.

Je vais à Franzensfeste.

. . • Vénus prend le petit Ascagne dans ses bras et sur son sein, et le porte aux bosquets d'Idalie, où elle le couche sur un tapis parfumé d*herbes et de fleurs.

(Tmc, Enéide, livre I.)

Un ami, que je n'ai jamais vu, m'écrit de Paris :

« Henry Loph a huit ans; son père et sa mère viennent de mourir à quelques jours d'intervalle. D reste abandonné dans l'immense désert de la grande ville. Plus de parents, plus d'asile, plus de pain. M. Mariani, le commissaire de police, le fait conduire par un gendarme ou un agent au Dépôt de la préfecture de police. y>

Là aussi sont conduits par d'autres gendarmes cl d'autres agents de police les ivrognes, les vagabonds, les voleurs, les assassins, les « filles » et leurs souteneurs, ramassés pendant la nuit.

Henry Loph est en prison : c'est lui apprendre bien tôt que c'est un crime d'être faible, d'être abandonné, d'être pauvr»

IJ y a bien le refuge d'Auteuil créé par Tabbô Roussel, ce digne descendant de saint Vincent de Paul, avec Vaide de la charité publique avertie, stimulée par un ioumal dont l'active sollicitude fait pardonner beaucoup à la presse. — Mais Tabbé ne peut prendre les enfanta qu'à douze ans.

Mais est-ce à la charité publique que devrait être laissé le soin des enfants? de ce peuple qui, dans un avenir prochain, va remplacer le peuple d'aujourd'hui?

La raison, la prudence n'indiquent-elles pas que c'est un des premiers devoirs de la société que ce qu'il faut aujourd'hui, c'est modérer, réfréner la génération actuelle et élever celle qui va la suivre. Le soin des enfauts. devrait-il être laissé à des expédients? ne devrai t-cc pas être une institution politique et sociale? N'est-ce pas la vraie « question sociale »?

Ces enfants abandonnés par la mort de leurs parents ou leur criminelle indifférence, au lieu d'être considérés comme une chargé pour l'État, devraient être traités comme un trésor dont il s'emparerait avec une tendre avidité.

Ces enfants, à l'abri, par leur abandon même, des mauvais principes, des mauvais exemples, des mauvais conseils de la misère, doivent et peuvent former une pépinière d'hommes et de citoyens bien élevés, instruits dans un métier utile, accoutumés à respecter les lois, à discerner la vérité à travers cette bibliothèque d'idées fausses par lesquelles des malfaiteurs de langue et de plume ont remplacé l'ignorance du peuple et la font quelquefois regretter, à aimer la patrie devenue leuî seule mère. Quel danger y a-t-il, quel avantage n'y atril pas à avoir à déverser chaque année à même les populations le plus grand nombre possible de ces pupilles

JIQ PENDANT LA PUJIE

de la France, auxquels on a pu donner, avec Tinstruction, réducation dont on ne s'occupe pas?

Mais noUi on pense uniquement à la « question politique », et la question politique, c'est de prendre, défendre, ou reprendre les places rétribuées et de $*y

fortifier.

Ne vaudrait-il pas mieui^ racheter et adopter quelques chemins de fer, quelques mauvaises affaires de moins, et s'emparer de l'institution de l'abbé Roussel, lui donr ner une extension qui n'aurait de limites que le nombre des enfants qui auraient besoin d'y être admis, ^ ep commençant par un asile tout ouvert, un nid tout chaud, où sans formalités serait conduit de çon plein droit tout enfant abandonné, sans qu'il eût à passer le seuil de la préfecture de police, afin que la patrie puisse — comme Vénus fait à Ascagne — le prendre et le réchauffer dçins ses bras et sur son sein et le porter bien vite sur un lit parfumé d'herbes et de fleurs, au lieu de le traîner dans ce « dépôt » qui sent, qui pue la misère, la pourriture, la crapule, le vice et le crime? Ce n'est ni à des gendarmes, ni à des agents de police, qui ont ailleurs leurs utiles fonctions, qu'il faut donner ces petites créatures, mais à des femmes qui ont perdu leurs enfants, ou à des filles, cœurs sans ouvrage, qui ont amassé des

trésors d'amour.

La société actuelle ne s'aperçoit pas qu'elle ressemble

à Cadmus semant les dents du dragon.

Les enfants abandonnés, je ne dirai pas aux hasards, mais à la certitude des mauvais exemples, des mauvais instincts, des mauvais conseils;

Les jeunes gens attirés dans les villes, villes qu'on aide, qu'on pousse à s'étendre, — abandonnant la terre Y aima mater — pour encombrer les professions

LIS FBTITS SNPAIITS lit

libérales ^ les industries de luxe, sans que rien les avertisse ofBcieUem^t de reneombrement;

Les enfants jetés aux Tices et aux crimes; les jeunes gens acquérant des besoins auparavant inaonnus, des ^q[)étîts énormes, des soifs inextinguibles qui ne peutvent être assouvis que parle tumulte et les révolutians, qui faut monter à la surface la fange devenue écume:

Ces deux générations, ce sont bien les dents du dragon; c'est de la semence, mortalia semina, d'ennemis que la société conjSe aux sillons.

Voyez-les grandir; du milieu des sillons surgit une fbrèt de lances odes htatœ, — puis toute une moisson dlioiiimes armés.

Seges clypeata viroruio.

Us s'entretuent, et de leur poitrine haletante, ils frappent la terre, la patrie, leur mère ensanglantée.

Sanguineam trepido plangebant pectore matrem.

Heureux s'il en reste quelques-uns pour aider à rebâtir la ville !

Non operis comités

Quam posait urbem,

h ne puis regarder des enfants sans attendrissement ■* soit qu'ils pleurent, parce que je me souviens de mon enfance triste, et de Famertume trop peu connue des larmes de ces petits êtres, — soit lorsqu'ils jouent jet rient, — parce que je songe que la vie la plus heureuse même renferme un certain nombre d'étapes douloureuses,

inévitables, et que chaque instant les approche des pre mières de ces étapes, sans compter tout ce que le sort leur réserve de soucis, de chagrins, d'angoisses, de désespoirs imprévus. — Il est évident que, pour peu qu'on ait une fois mal aux dents, il vaudrait mieux n'être pas né. — Et si je m'avisais, par impossible, de réclamer cpielque tendresse et quelque respect d'un eniant ou de petits-enfants, ce ne serait certes par au nom de ce lieu commun absurde qu'on leur répète si souvent : — « Vous devez aimer et respecter ceux à qui vous devez la vie. » — Beau présent, ma foi! — et présent fait surtout avec la préméditation de leur être agréable! — J'ai bien plutôt envie de leur demander pardon et de tâcher de leur faire oublier que c'est uniquement pour la recherche ou par l'entraînement d'un moment deplaisii que je suis cause que ces pauvres petites âmes errantes dans les rayons des astres et l'arôme des fleurs ont été affublées d'un corps humain et menées à la vie, comme Henry Loph a été mené, l'autre jour, au dépôt de la Préfecture de police.

Cela va encore assez bien dans la première enfance, quand on les tient enfermés chaudement dans le duvet et la ouate de l'amour. Je me rappelle avoir autrefois adressé à ma fille, à sa première aurore, des vers tristes. Ne froncez pas le sourcil, je ne m'en rappelle que trois :

Enfant, reste petite, et par pitié pour moi, Me sors pas de cet âge où je puis tout pour toi. «•••.. ..•■.....*•.....•• Je ne suis ni puissant ni riche hors d'ici.

En effet, cela va bien tant qu'ils sont tout petits, tant qu'on les habille avec un mètre d'étoffe, et qu'ils ne demandent au costume que d'être assez simple, assez peu coûteux pour avoir le droit de le salir et de le déchirer sans être grondés;

Tant qu'on peut, par les joujoux, leur donner tout ce qui fait l'envie des grands, réduit par les bimbelotiers à la proportion de leur âge et de leur stature, à la modestie de notre bourse : des troupeaux, des chevaux, des carrosses, des maisons, des forêts, des armées, etc.

C'est ce que Victor Hugo traduisait si bien un jour : t L^idée que je me fais du paradis, c'est, disait-il, un endroit où les parents scHit toujours jeunes, et les enfants toujours petits. »

Avant d'être père, je préférais beaucoup qu'on n'amenât pas d'enfants chez moi.

— Vous n'aimez pas les enfants! me dit un jour une femme de mes amies.

— Au contraire; mais j'ai peur d'eux, parce que je suis contre eux absolument sans défense. — Je trouve qu'ils ont raison de courir dans mes plates-bandes, de dépouiller mes cerisiers et de se faire des cannes avec les branches, — raison de cueillir mes fleurs et de les jeter au courant du ruisseau, raison d'arracher mes tulipes pour aller les replanter dans un jardin de sable qu'ils se feront au bord de la mer, — raison d'ôter et de jeter ce qu'il y a dans mes poches pour faire de la place à entreposer et serrer leurs joujoux, — parce que j'ai une mémoire, — heureuse pour les petits qui vivent à l'ombre de moi, — et que je me rappelle que, j'ai fait tout cela.

Nous autres hommes, nous n'aimons pâs les enfants â la manièse des femmes.

Dans rintérêt de ces chères petites créatures, la Prondence a fait de Tamour maternel xm touchant égoTsme; Tenfant est une portion de la mère : il existe pour elle et elle en souflBre pendant de longs mois, avant qu'H exiâte pour le père ; elle Ta déjà rêvé grand poète, ambassadeur, général, qu'il n'existe encore que pour elle. Quand ce petit être informe, rouge, aveugle, sourd, vient à la lumière, ce n'est que la mère que nous aimons d'abord en lui. Pour que nous l'aimions lui-même et pour hii-même, il faut qu'il commence à nous voir, à nous reconnaître, à montrer de l'intelligence ; il faut surtout qu'il nous ait donné du souci, de l'inquiétude, des angoisses, imposé un supplément de travail, il faut qu'il nous ait fait souffrir.

C'est ce qui explique un peu, sans le justifier, parce que c'est laid, ce propos d'Aristîppe, auquel on disait • « Mais cet enfant vient de vous !» — D cracha à terre et dit : a Cela aussi vient de moi. »

On aurait pu lui répondre : Envers cela aussi vous avez un devoir : marcher dessus pour n'en pas faire un objet de dégoût pour les autres.

Quant à l'enfant, il vous impose, lui, des devoirs sérieux, inexorables, et envers lui et envers vos concî» toyens; pour lui, vous devez l'armer pour la bataille de la vie; pour les autres,vous devez le rendre bon, juste, utile, soumis aux lois et capable de les défendre.

LB8 PETITS EMFAIITS !ltt

et m

Je né. sais pas de tableau plus heureux, plus joyeux que celui que je contemple deux fois tous les jours.

Trois beaux petits enfants, deux filles et un garçon, brunis par le soleil et Tair marin, accourent au son de la cloche autour de la table dressée sous les arbres, comme une volée d'oiseaux s^abattant sur un cerisier; — ils ont couru après les papillons et les libellules, ils ont poursuivi de petits poissons jusque dans l'eau bleue de la mer, — ils mangent, ils assimilent non seulement la très simple, saine et abondante nourriture qu'on leur distribue, mais aussi la vie, la santé et la gaieté, — et ils gazouillent à Tenvi, et ils n'ont qu'un souci, — quel dessert la bonne a-t-elle imaginé aujourd'hui en leur en faisant un mystère.

Mais tout en jouissant de ce spectacle, il est rare que je puisse m'empëcher de songer tristement :

Il y a ailleurs des enfants qui ont faim et auxquels leurs parents ne peuvent pas donner à manger, et je considère comme la plus poignante , la plus terrible des souffrances humaines, celle de la mère qui attend dans • l'angoisse le retour du mari , celle du père qui rentre les mains vides. Je ne suis pas certes pour Tabus des a circonstances atténuantes a, mais je ne sais pas, si j'étais juré, de quel crime je ne dirais pas : « Non, l'accusé n'est pas coupable 3>, si le crime avait été commis par un père, pour apporter du pain à sa femme et à ses enfants affamés.

. Dus le long martyre que souffrit la reine Marie»

116 PENDANT hk PLC7IE

Antoinette, ce qui m'a frappé le plus, dans les petits supplices atroces et bêtes qui lui furent prodigués avant le dernier, ce n'est pas de la voir exposée aux insolences les plus crapuleuses, ce n'est pas de la voir dans la prison raccommoder son unique robe, ou ôter ses bas, en restant les pieds nus pour les ravauder ;

C'est ce que raconte un historien contemporain et témoin oculaire du a retour de Versailles ».

« La voiture s'avançait précédée d'un homme remarquable par une longue barbe, qu'il avait rougie avec du sang. Il marchait entre deux autres qui portaient sur des piques les têtes de deux des gardes du corps égorgés. L'enfant, sur les genoux de la reine, avait faim et demanda quelque nourriture. Elle ne pouvait lui en domier. Elle pressa son fils contre son sein, et ses yeux, secs jusque-là devant l'outrage et les menaces, et le danger d'être déchirée laissèrent échapper un torrent de larmes. »

Au fameux siège de La Rochelle, la famine fut si horrible que seuls les riches pouvaient manger des rats. Une livre de peau de bœuf sèche coûtait vingt sous, deux feuilles de chou, dix sous, etc., et en lisant ces détails, je pensai aux pères, aux mères et aux enfants, et j'arrive à ceci :

« Un honmie, pendant huit jours, se tira tous les jours avec une lancette une certaine quantité de sang, et le fricassa pour en nourrir son enfant. »

Je ne songeai plus à ce degré de misère, jene songeai pas à admirer le père— je n'eus qu'une pensée : Ah! Texcellente idée! Ah I Theureux homme de l'avoir trouvée!

Il faut donc que c la patrie » non pas recueille comme une charité qu'elle ferait, mais saisisse, je le répète,

IiES PBTITS ENFANTS i|7

comme un trésor qu'elle acquiert, tous ces en&nts abandomaés, soit par la mort, soit par la criminelle indiflPérence de leurs parents. — Il faut qu elle ajoute à ce ieune troupeau toutes ces malheureuses petites créatures auxquelles des monstres, pères et mères, font souffrir un martyre quotidien dont les tribunaux nous révèlent quelquefois Tatrocité ; on condamne ces parents dénaturés à un emprisonnement; après lequel je doute fort qu'ils reviennent plus tendres pour leurs victimes, qui ont dû déposer contre eux devant la justice; ce n'est pas assez, ces gens-là, il faut les « dégrader » du titre de père et de mère, il faut les « exproprier » de leurs enfants, non seulement par humanité, mais aussi « pour cause d'utilité publique ».

Puis, — une fois en possession de ces enfants qu'elle peut élever à sa guise, en dehors des mauvais exemples, des principes dangereux, des idées fausses, — la patrie doit en faire une pépinière, — disons-le encore, — de bons, utiles et heureux citoyens.

Mais cette éducation, — ne pas confondre avec l'instruction, dont on s'occupe exclusivement, — ce n'est pas dans les villes qu'elle peut porter ses fruits.

Et à ce sujet, il faut que je fasse une révélation aux habitants des villes.

Et cette révélation, la voici :

La terre n'est pas partout revêtue de grès — et ne trahissant sa présence que par de Ja poussière quand il lait beau et de la boue quand il pleut.

On n'a pas partout pour horizon ces grandes sortes de a commodes » appelées maisons, dans les « tiroirs m

il8 I^ENDÂST LA ^LUIS

desquelles se serrent, s'entassent, en rangs pressés, cinq, six ou sept couches d'habitants superposés comme les sardines et les anchois dans leurs barils.

Ce n'est pas partout que le vent, avec des bruits sinistres, fait tomber des ardoises et des cheminées; ce n'est pas partout qu'on entend, jour et nuit, le bruit de ces innombrables voitures qui ne vous permettent pas de traverser une rue sans risque de la vie; ce n'est pas partout que les poumons n'ont qu'une part avarement distribuée d'un air « d'occasion », d'un air qui a déjà servi et sort vicié d'autres poitrines, et contenant beaucoup moins de gaz oxygène et beaucoup plus d'acide carbonique qu'il n'en doit entrer dans sa composition normale.

Ce n'est pas partout qu'il y a tant de sots, de voleurs, d'assassins, de filles publiques, de « souteneurs x> de ces demoiselles, qui semblent sortir d'une terre empoisonnée par les int^stices des pavés.

Ce n'est pas partout que le pauvre est si pauvre — et qu'il peut mourir de faim.

Ce n'est pas partout que l'opulence et le luxe étalent leurs splendeurs et leurs tentati<His malsaines.

Ce n'est pas partout que de vingt-cinq en vingfr-chiq pas, il y a un cabaret et un café, où la pauvret* est sollicitée d'entrer boire, avec des liquides sophistiqués, les doctrines malsaines des journaux.

Ce n'est pas partout que la rivière ne sert qu'à noyer soi ou les autres.

U est un endroit qui s'appelle la campagne ; là, au lieu de grès, vous avez les tapis v^ts des prairies, ou les ondes dorées des moissons,

 l'air pur, il ne se mêle au printemps que les senteurs de la jeune verdure, des violettes et du muguet ;

LES PBÎItS ËlfFÀNTS 119

Tété que celle des giroflées jaunes des murailles et Todeur des chênes; à Fautomne, le parfum safrané qui s'exhale des feuilles rougies des fraisiers sauvages.

Là, les bruits qu'on entend, ce sont de graves ou sonores mélodies; le vent bruissant dans les cimes des arbres, le chant des oiseaux, le murmure des eaui, le bourdonnement des insectes.

Là, la terre, la bonne mère, produit le pain et les légumes et les fruits, et en telle aJxindaiioe que bien peu sont assez pauvres pour ne pas pouvoir faire la part d'un plus pauvre qu'eux.

Là, la rivière fait tourner les moulins, nourrit des truites, des tanches, des goujons, des ablettes, et baigne les prairies ou « poussent lo les côtelettes et les gigots.

Là, on n'attend pas sa « vie » et celle de ses eninnts des caprices d'un ministre, d'un maître^ d'un patron ou de la mode; on n'attend rien que de la terre, du ciel et de Dieu avec lesquels on est en relations directes.

Là, on est à même les vraies richesses dont l'argent et les autres ne sont que les représentations et les signes.

Là, on est libre, indépendant; vous pouvez vous passer de toutes les autres professions, et aucun ne peut se passer de vous.

Là, chaque famille a sa maison, son jardin, son champ, maison petite souvent, jardin étroit, champ exigu; mai» vm sage de la Grèce, Pittacus, disait avec raison : ' GdKii-là est riche qui ne manque pas des choses qui so&t nécessaires, et qui ne désire point les choses qui ne sont pas nécessaires.

Là, les enfants ne sont pas une charge, mais une fortune, ce sont comme de petits poulets, de petits canards^ de petits chevreaux, qui, tout jeunes encore»

i20 PENDANT LA PLUIE

donnent des œufs et du lait, tandis, que les enfants de» bourgeois dans les villes sont de jeunes paons ou de jeunes singes qui ne sont bons qu'à amuser les regards.

Là, au lieu de la maison en face, on a devant les yeux la forêt verte, jaune ou rouge, suivant la saison,, la montagne avec ses croupes et ses ondulations, et Feau qui ruisselle.

La mer immense, ce ciel d'en bas, ou la rivière bordée de saules, et les splendeurs du lever et du coucher du soleil qui rendent si ridicules toutes les magnificences humaines.

Là les hommes ont de quoi se mouvoir et de quoi respirer.

En tous les sens, il n'est pas sain pour les hommes d'être trop près les uns des autres. — Pour conservei des raisins, la ménagère choisit les grappes dont le^ grains ne sont pas serrés. « Quand les hommes s'as* semblent, disait Montaigne, leurs esprits s'estreycissent. >

Oui, c'est aux champs, à la campagne, qu'il faut élever les enfants; nous avons trop de bacheliers, il faut refaire des hommes.

Nous avons trop de ces intelligences maladives. a chauffées », haineuses, dans des corps grêles, malingres, infirmes ; revenons à cet esprit sain qui habita les corps sains, il n'y a que les forts qui aient le moyen d'être bons.

Revenons à ce que je demande depuis si longtemps : que le maître d'école donne les leçons au centre d'un grand jardin qu'il cultive avec ses élèves et d'où sortent toutes les bonnes doctrines et toutes les bonnes semences, toutes les bonnes greffes.

RenonçDUS à Tagrandissement des villes — et à

LES PETITS EKPANTS 12f

réïargissemeni de la zone pestiférée qui les entoura, — rappelons-nous ce que disait Numa Pompilius, que « les villes sont l'excrément de la terre ».

Et ce ne sont pas seulement les enfants que je voudrais voir aux champs, avec l'espérance qu'ils prendraient rhabitude et le besoin de cet air, de cette ricliesse, de cette liberté, et y resteraient toute leur vie;

Mais aussi tous les ateliers, toutes les usines dont les travaux peuvent se passer du séjour des villes : les ouvriers seraient plus riches, plus heureux et plus sages.

J'en aurais long à dire là-dessus. Mais ceux qui pourraient mettre en pratique ces idées indiscutables tiennent à leurs habitudes, veulent jouir paisiblement de leurs vices, de la facilité qu'ils viennent d'acquérir de les satisfaire, ils ne veulent pas en être dérangés.

Ils me rappellent cet homme d'une santé misérable, qui, le soir, ne demandait pas à Dieu la guérison, mais disait avec componction :

a Mon Dieu, puisque votre volonté est décidément que j'exerce la profession de malade, accordez-moi du moins une maladie dont le remède consiste dans lepftté de foie gras. »

Q était une fois un directeur de troupe de comédienS; qui s'était installé dans une ville de province où j'ai passé quelque temps; le public, privé de théâtre depuis plusieurs années, lui avait fait et lui continuait im boD accueil, la troupe du reste qu'il avait rassemblée n'était pas trop mauvaise; les acteurs un peu vieux, un peu fatigués, un peu usés ; les actrices, quelque peu défraîchies; d'aucunes même fanées; mais les uns et les autres avaient une longue habitude de leur profession, ils conservaient religieusement certaines traditions des célèbres comédiens qui avaient « créé » et joué les principaux rôles; les femmes, avec un peu d'art, maintenaient une beauté suffisante, — à la lumière, et à distance. On jouait la tragédie, la comédie et le vaudeville ; les acteurs et actrices de comédie jouaient le vaudeville, mais les tragédiens et tragédiennes se seraient crus déshonorés de quitter un instant le cothurne pour le brodequin et de réciter quelque chose qui ne fût en vers de douze syllabes.

un jour Âricie s'enfuit avec un commis voya»

geur; on la remplaça par une actrice demandée en toute hAle à Paris.

La débutante ne plut pas au public, qui la «chuta» d'abord et la siffla ensuite. Agrippine fut accusée de n'être pas tout à fait étrangère au mauvais accueil fait à la nouvelle venue. Elle fut mise à l'amende et se déclara enrhumée une demi-heure avant une grande représentation de Britannicus. Il fallut faire relâche. Ces débats intérieurs avaient transpiré dans le public. De plus, la nouvelle Âricie s'était promptement fait un ou deux amis dans la ville; Agrippine, sifflée à son tour, sortit brusquement de la scène, se refusa de faire des excuses au public. Le directeur écrivit à Paris pour la remplacer. Mais fiurrhus, qui était scm amant, et Achille, qui espérait l'être bientôt, refusèrent de jouer à leur tour. Ds entraînèrent dans leur révolte Chimène dt le Gid. Si bien qu'une belle nuit ils décam* pèrent tous, et laissèrent le directeur et la ville sans troupe tragique. U y eut relâche pendant plusieurs jours* U vint de Paris de nouveaux acteurs qui n'avaient pu, ce qui était mauvais, signer, prendre d'engagement ailleurs» Us étaient détestables, on leur jeta des pommes doni quelques-unes seulement étaient cuites. L'ag^t dramatique de Paris répondit à une nouvelle demande du directeur qu'il n'en avait plus à son eervice que de plus mauvais encore jusqu'au renouvellement de la saison théâtrale. Le directeur, d'abord au désespoir» crut enfin trouver un expédient Garrick, se dit-il, et Baron, jouaient les deux gem*es; Talma a joué dans une comédie, V École des Vieillards; soademoiselle Mars a joué le rôle tragique de la du* chesse de Guise, dans le H^nri III d'Alexandre Dumas;

Frederick Lemaîire faisait frémir dans les rôles tragiques et mourir de rire dans Y Auberge des Adrets et Robert Macaire; Potier et Bouffé arrachaient, dans certains rôles, de douces larmes à leurs spectateurs, etc., etc. Il rassembla ses a artistes » et prononça un petit discours, dont le point le plus saillant et le plus efficace fut que, outre leurs appointements, ils auraient cinq francs de a feux » quand ils joueraient un rôle tragique. Après quelques objections qui ne demandaient qu'à être réfutées, on se mit à la besogne; on recommanda au souffleur le zèle le plus attentif.

Je ne m'étendrai pas sur les résultats de cette courageuse entreprise. Il suffit de dire que le Cid, Horace, Auguste, Pyrrhus, Achille, Hippolyte, etc., furent représentés par des gaillards qui n'avaient jamais joué que des rôles comiques, des rôles de valets, de grimes, de niais, de pères ganaches, etc. Crispin, Scapin, Mascarille, Jeannot, Jocrisse, Sosie, Dromon, Lolive, La- Qeur, etc., quelques comparses et quelques figurants, et un assez bon nombre de ces « artistes y> qui doivent un succès assez enthousiaste à cela qu'ils ont trop ou pas assez de nez, une excessive maigreur ou une monstrueuse obésité, une physionomie niaise, un défaut de prononciation, etc.

Andromaque, Chimène,' Esther, Phèdre, etc., parurent sous les traits de la Déjazet de la troupe, des soubrettes Lisette, Marton, Manette, etc.

Grâce à cette a distribution », des tragédies, des scènes, des morceaux qui, depuis deux cents ans, avaient le privilège de faire verser d'abondantes et délicieuses larmes, ou d'inspirer une terreur profonde, firent tout d'abord « crever de rire » pendant huit jours, la salle ne put contem'r la foule qui assiégeait left

portes du théâtre, et l'on devait chaque soir refuser des billets. — Après huit jours, quekfues spectateurs, fatigués de rire, se fâchèrent, mais d'autres que ça amusait encore, applaudirent. Aux applaudissements, on répondit par des sifflets, puis on échangea des injures, puis quelques coups de poing; — deux partis se dessinèrent; la ville, éveillée de sa torpeur accoutumée, prit un vif intérêt à l'affaire; on n'allait plus au théâtre pour voir le spectacle, mais pour se braver, pour se quereller. Le sous-préfet appela le directeur et le menaça de faire fermer son théâtre; le directeur répondit qu'il était en train de former par correspondance une troupe comme en n'en avait jamais vu dans la ville de ***. Le journal de la localité publia cette promesse.

n se passa encore une semaine; on ne riait plus t)eaucoup, et on somma le directeur de montrer sa' nouvelle troupe. Il répondit que l'affaire était manquée et qu'il allait s'en aller en fermant le théâtre. Grand tumulte, grande anxiété. Où ira-t-on le soir ? Où exhibera-t-on les toilettes faites pour le théâtre ?

Les femmes vont au théâtre au moins à moitié pour être elles-mêmes le spectacle ; les hommes y vont plus d'à moitié pour voir les femmes. On promit au directeur de patienter et de tolérer ses acteurs. Cela dura encore quelque temps, puis quand le maître de l'auberge où demeurait la troupe comique refusa de faireplus longtemps crédit, quand les divers fournisseiu*s menacèrent de l'huissier, une belle nuit, directeur et acteurs décampèrent en emportant tout ce qui se pouvait emporter. Heureuse la ville, s'ils ne mirent pas le^ feû au théâtre !

Ii6 PENDANT LA PLUIX

Eh bien, c'est absolument le spectacle que nous ^éswte la politique. Des hommes qui, dans la sphère que leur intelligence ou leurs études leur assignaient, auraient pu rendre quelques services en jouant les rôles de leur emploi, d&s troisièmes rôles, des comiques, des bouffons, des comparses, des < utilités », des figurante, prennent hardiment l'emploi des grands artistes, jouent audacieusement les Mirabeau, les Robespierre, les Bonaparte, etc., etc., tous les grands rôles de tragédie. Le public s'en amuse d'abord; les plus délicats ne tardent pas à s'en fâcher, veulent protester, mais la claque et les « billets de faveur » leur imposent silence, Jes insultent, les menacent, et la troupe fera la saison.

n faut savoir prendre son parti — et, pour mon <sompte, je ne vous dirai aujourd'hui que des choses capables de vous porter à la patience et à la résignation.

Vers l'an III de la première République, un certain Lacroix ou Delacroix, dont on trouva le nom dans les <X)mparse6 de la Ck>nvention, publia par fascicules:

Le Spectateur français

pendant le gouvernement

révolutionnaire.

Dans une préface assez naïve, Delacroix explique que les diverses livraisons qui composent le volume paraîtront présenter des contradictions. « Quand je commençai, dilril, Robespierre était dans toute sa puissance; les comités de surveillance recueillaient tous les discours, épiaient toutes les paroles, promenaient des regards inquisiteurs sur tous les papiers..., c'est dans

il: était une rois 127

oe moment de terreur que j'osai prendre la plume« L'embamis était de dire la vérité sans irriter Fimpo»tore, de dévoiler l'iniquité sans s'exposer à sa yengeance. H ftuit donc en lisant mon ouvrage l'apprécier moins pa les idées que j'y exprime que par celles que je fais aaitre. On sera frappé de la gradation des pensées qm* deviennent moins timides à mesure que la raison et la justice reprennent des forces, s

C'est ainsi que Delacroix s'exprime hardim^it sur les prisons : a Quel spectale, dit-il, que celui d'une République où ks principaux édifices suffisent à peine pour eontenir la foule des captifs qu'on y amène des cités et des campagnes, où le noble, le cultivateur, l'artisan se trouvent mêlés et confondus comme dans un vaste se-* pulcre, où celui qui arrête et qui garde est lui-même dans la crainte d'être arrélé et gardé à son tour, où on M re&d dénonciateur pour ne pas être dénoncé, où Ton c'^t de recevoir un ami et de lui confier sa pensée^ où le captif n'a pas seulement à redouter le tribunal, mais la fureur des émeutes populaires, etc. »

Mais bientôt l'auteur s'arrête ef&ayé, et reconnaît VtB la prison a du bon.

* A la République, à la prison, on doit de voir se révéla des vertus sublimes que sans la République et la pri- ^ ceux qui les manifestent eussent peut-être ignorées ^ttx*HQêmes. C'est là qu'on voit la jeunesse compatir ^x besoins du vieillard, rifldigenoe secourue par le ^beur ; une résignafîon courageuse à la mort. Pourri &utr*il que l'homme ait besoin du malheur pour ^^enir sensible et bon ? S'il est riche et puissant, le lH>a]ieur l'endurcit, il se croit aurdessus des atteintes ^^ sort, etc. l »

I^, tout est pour le mieux, et il serait à regretter

128 PINDANT LA PLUIE

que la prison et la guillotine n'eussent pas dcMmé à ces touchantes vertus l'occasion de se manifester. Malgré Cet adoucissement à sa sortie sur les prisons. Fauteur n'est par tranquille, il pense qu'il est opportun de donner quelques gages à la Convention, et de faire un peu ['éloge de Marat. C'est à propos de l'apothéose dudit Marat et de la translation de son corps au Panthéon :

« Je vois encore Marat, l'Ami du peuple, ramené, précédé par les acclamations, au sein de l'Assemblée ; ses dénonciateurs n'eurent pas le courage de soutenir sa présence et s'éclipsèrent devant lui, — la puissaDce passa de son côté avec la victoire. Ses rivaux se dispersèrent; plusieurs d'entre eux, saisis dans leur fuite, ou découverts dans leurs retraites, expièrent leurs erreurs et leurs crimes sur l'échafaud. »

« ... Le jour consacré aux récompenses est arrivé; autant il a été ignominieux pour les cendres de Mirabeau, autant il a été honorable pour celles de Marat. Les cendres de Mirabeau ont fait place à celles de l'Ami du peuple ! »

Après cet hommage rendu à Marat, Lacroix pense avoir payé sans trop de danger le droit de dire quelque vérité. « Qui le croirait, dit-il, si un de nos représentants n'en eût fait l'aveu à la tribune, que tous ces membres de comités stipendiés pour entretenir la terreur, exciter les délations, multiplier les emprisonnements et les meurtres, ont occasionné chaque jour la dépense de « un million six cent, vingt mille livres »? Quel empire, dans l'univers, depuis la réunion des hommes en société, aurait jamais produit dans ses comptes un semblable article de dépenses !» « Si l'on y ajoute les frais de geôle, de translation, de nourriture des prisonniers, d'exécution des condamnés, etc... »

... « Ces cinq cent quarante mille membres de divers tomités salariés à trois livres par jour ne forment-ils pas une armée plus dévorante que ne Taurait été celle de tous les tyrans dont nous abhorrons si justement le souvenir? »

Ici l'auteur s'arrête et pense à expier son mouvement d'indignation. Tout à l'heure il expliquait ce qu'il y avait de bon et d'heureux dans les prisons, il va maintenant développer les avantages de la ruine et de la misère, il feint de recevoir une letta'e ;

a J'ai moins de revenu et plus de richesse. La cause de cet heureux prodige est dans la Révolution. J'avais des domestiques, qui me faisaient payer chèrement leurs services, et me servaient mal. Je n'ai plus qu'une vieille servante. Ma femme fatiguait quatre chevaux pour ses visites et ses emplettes, elle ne fait plus de visites ni d'emplettes, elle marche et se porte mieux. Nous avions des loges à tous les théâtres, je ne me plais plus qu'au spectacle de la nature, etc.

i> Je ne m'attendais pas à m'enrichir par ma ruine, et à être ramené à la raison par ce qui me semblai* être un délire national, etc. »

— Vous voyez que la ruine et la prison, la guillotina et le délire national ont leurs bons côtés.

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