La pièce si philosophique du chant i'Octobre
Rien ne s'anéantit: non, rien; et la matière Cuinine un fleuve éternel roule toujours entière.
est un hymne bien remarquable par le mouvement el par la p ■2. Les* Moi*, t. I'f, p. 41 el t. II. p. 225.
LE POETE R or clIKIi. HT
]{ msard et, dans un de ses madrigaux, j'ai trouvé la même expression employée pour désigner le chêne :
De nos aïeux la vieille prophétie.
Je dis que je me suis rencontré dans cette expression aussi franchement que j'avouerais l'avoir empruntée, Je suis bien loin de me croire le mérite qui Taisait dire à Virgile : Gemmas de stereore Knni, cl à Molière : Je prends mon bien où je le trouve, mais je crois que ce serait rendre service à notre poésie que de l'enrichir des belles expressions et même de beaux vers qui étincèlenl de temps eu temps dans nos vieux poètes. J'ai pris quelquefois cette licence sans pourtant que je demande grâce pour ce genre de larcin.
Dans le même ordre d'idées, on a reconnu que Roueher fut le véritable introducteur de la période dans notre poésie. Racine en avait fait quelques essais, mais Corneille et Voltaire ne tirent jamais sortir la pensée des limites de l'alexandrin. La période entraîne avec elle la nécessité du rejet, trouvé par les poètes de Rome et de la Grèce et repris avec éclat par Hugo et Lamartine ; le chantre de Joeelyn vovait même dans cette innovation le plus beau mérite des Mois, « ces Fastes français1 ».
[loucher a donc retrouvé les voies anciennes de la poésie: il avait rêvé sans doute un plus grand succès, mais il eut. du moins, la gloire d'ouvrir la brèche où d'autres sont passe.-.
Plusieurs années après les Mois, André Chénier eut, à son tour, cette vive compréhension du génie de l'antiquité; les deux amis restèrent isolés, et c'est là ce qui fait leur originalité en face des Delille et des Saint-Lambert1.
1. Nisard a dit de Kouclier ce simple mot : « C'est un vrai poète. »
2. Le colonel Staaiï. dans ion Histoire de la littérature, à l'article
M. Revillout, dans son Discours sur Boucher, insiste beaucoup sur la parenté littéraire des deux poètes :
A la vérité, dit-il, tous les débris de ce naufrage ne furent pas perdus pour l'art, et, sans compter les classiques euxmêmes qui, malgré leurs dédains ef leurs sarcasmes, ne sr> tirent pas faute d'en recueillir les épaves, Roucher trouva, de son vivant, un héritier de ses théories. Cet héritier fut l'aimable il malheureux André Cbénier.
Rien au premier abord de plus dissemblable que le talent des uVux poètes ; rien de plus ceitain pourtant que leur parenté littéraire. Dans le poème (l'Hermès, dans celui de ['Invention, il est impossible de ne pas reconnaître, souvent revêtues des mêmes images, les idées habituelles et les théories les plus chères à l'auteur des Mois l.
VA quand le jeune poète, voulant défendre le français contre les plaintes des écrivains médiocres, leur demande avec un poétique enthousiasme :
Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidèle? Kst-ee pour Moatesquieu qu'impuissant et rebelle Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, Creusant dans les détours de ces âmes profondes S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes?
ItoiciiER, a constaté l'effort commun tenté par les deux poètes; mrâ il n'a pas suffisamment indiqué que Roucher, beaucoup plus âge qu'André, fut, par là même, l'initiateur du mouvement.
1. On pourrait citer vingt passages de ces deux poèmes qui confirmeraient cette assertion. Je rappellerai seulement celui-ci, qui rend en fort beaux vers une idée bien chère à Roucher, sur le rôle que les progrès des sciences réservaient à la poésie. (Les Mois. Septembre, pp. 29 et 67. — Journal de Paris, 8 octobre 1782.
Mais quoi! ces ventés sont au loin reculées Dans un langage obscur saintement révélées; L'auguste poésie, éclatant interprète, Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.
(Edition Charpentier, p. 1 S7 .
L'Hermès recommence les Mois sur un plan meilleur. (Note de M. Revillout.)
LF POÈTE BOUCHE!. 69
.roirait-on pas qu'il a composé ce* vers après avoir eoten<lu Roucher répéter sur les toils son idée favorite : •> Notre français est un bel instrument de la pensée humaine ; ce n'est pas lui qui manque aux ouvriers ; ce sont les ouvriers qui lui manquent
Et la facture d'André Chénier : ces vers brisés dont il sait tirer de si grands effets, ces rejets expressifs, ces coupes heureuses, toutes ces nouveautés eutin qui le font considérer comme un précurseur de l'école moderne, n'en doit-il pas I ideo et l'exemple au chantre dos Mots? Mai-, ne sait-on pas que Roucher faisait précisément partie de ce petit aréopage d'amis auquel André confiait le secret de ses espéras
Comme si une autre consécration devait lui venir de celui-là même qui fut son adversaire le plus acharné. Boucher se fit reprocher par La Harpe des vers qui rappelaient dans leur forme les poésies de Ronsard.
Depuis 1780, l'opinion a changé et ce qui était alors une >uprème injure est devenu pour la postérité un titre de gloire et une recommandation involontaire*.
Roucher n'avait-il pas comme le pressentiment de ce retour de fortune lorsqu'il écrivait à son ami Desherbier- :
Mais dites-moi donc par quel art De jolis ?ers à votre prose Viennent s'unir comme au hasard.
Quand, pour dire la moindre chose, Moi, péniblement je compose Des vors qu'on nomme à la Ronsard!