Publié en 1198, t. IX, p. 333 et suiv
)b PENDANT LA TERREUR.
//latitude, niaiserie, ridicule, baroque, barbare, délire, déraison, ignorance, impuissance, fatras, manque d'esprit, absurdité, égoïsme, se rencontrent à chaque page. Le poème a « tons les défauts imaginables, tous les ridicules possibles » ; La Harpe ne comprend pas que Roucher se soit assis aux meilleures tables de Paris; il le critique d'avoir parlé de Montpellier; d'avoir dédié son livre à son père, de « s'èlre servi de ce qu'il avait lu ». Il n'admet pas qu'on fasse allusion aux événements de l'époque ; qu'on parle de Catherine ou du grand Frédéric.
Maintenant, et pour nous consoler, rappelons-nous que La Harpe a déclaré « la Divine Comédie un poème monstrueux et rempli d'extravagances ».
S'il est obligé de reconnaître en certains endroits que Roucher a montré « un réel talent » et que quelques tableaux, comme la Débâcle, sont « admirables en tous points », La Harpe prend bien vite sa revanche en refusant au poète toute sensibilité et surtout en incriminant ses opinions. Dans sa ferveur de nouveau converti, il reproche à l'auteur des Mois « l'affectation d'une prétendue philosophie qu'il n'entendait même pas et qui a fait, dit-il, tous ses torts et tout son malheur ». Il l'accuse d'« avoir subi l'influence de Jean-Jacques, ce copiste de Plutarque... Je l'aurais renvoyé, dit-il, à son héros, à celui qui est à ses yeux le docteur des docteurs, à Rousseau1 ».
Et dans sa haine aveugle, confondant Roucher et Jean-
1. « Notez bien, dit à ce propos M. de Musset-Pathay, que c'est pour une opinion qu'admettaient La Harpe et Jean-Jacques. Il semble qu'il fût humilié d'avoir la moindre conformité avec un homme qui vivra plus que lui; qui avait plus de talents que lui; plus de vertus que lui; qui savait oublier el pardonner, tandis que le critique n'oublie rien, ne pardonne point et passe presque toute sa vie à chercher des fautes. » — Rousseau, moins sévère que La Harpe, louait un juiir Roucher sur ses vers ; le poète se défendant de ces éloges, Jean-
Jacques dans un même anathème, il prononçait ces paroles criminelles :
Roucher n'est pas mort martyr de la vérité comme il convient à de vrais sages, mais martyr de ses étranges sottises et de la fureur des étranges disciples de Rousseau.
La postérité a jugé les deux adversaires ; te nom de Roucher n'est cité qu'avec respect; celui de La Harpe, méprisé de son vivant, jusque dans le sein de l'Académie !, restera toujours le synonyme d'hypocrisie et de lâcheté.
La réaction ne tarda pas à se produire. Sous l'empire, Marie-JosephChénier.dans un Rapport sur le grand prix décennal de littérature, s'était exprimé ainsi :
Les formes de son langage violent toutes les convenances. Comment ce poème qu'il déchire l'arrète-t-il plus longtemps que vingt autres poèmes ensemble? Quel plaisir trouve-t-il à prolonger durant cent quarante pages non seulement des chicanes minutieuses, mais les plus ignobles injures ? Comment
Jacques lui dit alors, avec un ton de brusque vérité, en le frappant sur l'épaule : « Modestie, fausse vertu. Quand on a du talent, on le sent, mais on n'en écrase pas les autres. » Roucher a complété l'anecdote dans une lettre à sa fille (Consolations, t. II, p. 136). C'est Deleyre qui, se trouvant présent en 1171 à l'entretien de Roucher avec Jean-Jacques, avait d'abord reproché au poète sa trop grande modestie. 1. A sa réception, le 20 juin 1176, Marmontel rappela, avec une violence sans précédent? dans les s xivenirs de la compagnie, les immenses défauts du récipiendaire. (Sur cette curieuse séance, vir Griiuni. t. IX, p. 84.) A la mort du critique, son successeur à l'Académie, Lacretelle aine, semblait bien plutôt une voix vengeresse qu'un confrère faisant un discours, où l'éloge seul est permis. — Les traditions courtoises de l'Académie furent donc violées deux fois vis-à-vis de La Harpe. — Faut-il rappeler au>si que son épitaphe, gravée sur sa tombe au cimetière de Yaugirard et rédigée par son exécuteur testamentaire et ami M. Boulard, contenait cette ligne caractéristique en un tel lieu : « Quelquefois trop sévère dans ses jugements littéraires <>.
es mots déraison, délire, absurdité, niaiserie, bêtise tombents à chaque instant de sa plume? Ce ton convient-il à la vraie critique? Est-ce là le style de Quintilien ?
Plus explicite encore, l'éditeur de La Harpe, en 1826, écrivait :
Les articles qui concernent Racine le fils, Bernis. Gresset, Dorât, Lemierre, Saint-Lambert, sont instructifs malgré leur brièveté ; ils ont, tous ensemble, moins d'étendue que celui où Roucber subit seul une amère et impitoyable censure. On s'explique d'autaut moins la longueur de cet article qu'on y lit que le poème des Mois n'a plus de lecteurs. Pourquoi donc cet interminable examen des idées, du plan, du style et de la versification de l'ouvrage ? Pourquoi cet amas d'objections et de chicanes? Pourquoi ce torrent d'injures et cet acharnement à déprécier un homme de lettres qui avait laissé d'honorables souvenirs? Les malheurs de Roucber auraient dû suffire à désarmer la critique; il venait de périr victime de la tyrannie révolutionnaire dont il s'était déclaré l'ennemi bien avant son censeur et avec plus de courage.
De nos jours, pour ne citer qu'un nom, choisi parmi les plus respectables, M. Gérusez a porté ce jugement :
La Harpe ne pouvait pardonner à Roucber la fidélité à des principes que, pour sa part, il avait désertés. Au nom du goût, il oublia la décence et eut le triste courage d'outrager longuement, devant un cercle de lettrés, la mémoire de l'homme de bien dont le souvenir rappelle de bonnes actions, des écrits courageux, quelques beaux vers et une mort héroïque. Certes, Roucher était digne de mourir à côté d'André Chénier.
Roucher dédaigna de répondre; il suffisait à son honnêteté d'avoir refusé de s'incliner devant le critique. N'est-ce
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pas lui qui, citant dans une de ses notes, les excellents éloges de Sully et du maréchal de Saxe, avait ajouté1 :
J'aurais nommé l'éloge de Fénelon par M. de La Harpe, si l'auteur n'était pas journaliste; mais on dirait que je l'ai loué par timidité, tandis que je crains les défauts de mon ouvrage, et non les censeurs qui peuvent me les reprocher même avec amertume.
Il ne se faisait donc aucune illusion sur le sort qui l'attendait ; son acte courageux, il l'avait accompli volontairement. Jamais plus fier langage n'a été tenu à un critique tout-puissant; La Harpe était indigne de l'entendre.
En résistant à l'Académie, Roucher s'était montré un de ces hommes dont le talent, par ses allures propres, par je ne sais quoi de fier, d'honnête et d'indépendant, suscite mille jalousies et mille haines; il était donc tout désigné pour être la victime de cette cabale envieuse, seule cause de l'injustice qui pèse encore sur sa mémoire littéraire.
Buffon lui- même eut le malheur de se laisser entraîner par la nouvelle mode. Il écrivait à raadameNecker, « sa discrète amie », sachant bien que son opinion serait criée sur les toits, pour lui dire que le poème si vanté l'avait ennuyé et qu'il lui avait déplu jusqu'au dégoût. Dans sa mauvaise humeur déclamatoire, il disait :
Saint- Lambert au Parnasse n'est qu'une froide grenouille, Delille un hanneton et Roucher un oiseau de nuit.
Malheureusement pour lui, le grand naturaliste eut toujours des amis indiscrets.
En ouvrant le poème, Buffon court au passage où il
i. Tome Ier, p. 354.
devait être célébré. Vaines recherches ; il interroge un de ses amis, il lit et relit le poème et sur maintenant qu'il n'est pas nommé, il jette le livre avec dépit, en déclarant bien fort qu'il ne comprend rien à ce silence.
Roucher a connu cette anecdote; il ne l'a pas racontée; une lettre, retrouvée dans les papiers du poète, avait jusqu'aujourd'hui conservé ce secret1.
On était arrivé à faire tomber l'ouvrage. L'esprit voulut s'en mêler. Bussy, ayant reçu un exemplaire, remercia Roucher par ce quatrain :
De vos vers, triste destinée!
Les reprenant cent et cent fois.
Eniin, j'ai lu vos douze Mois Et je suis vieilli d'une armée.
R n'avait pas eu l'esprit d'attendre quelques mois et son accusé de réception était maladroitement daté du 28 mars 1780, c'est-à-dire d'un mois h peine après l'apparition.
On mettait autant d'acharnement dans l'attaque qu'on avait montré d'enthousiasme au moment des lectures. Quelques bons esprits, cependant, refusant d'entier dans la cabale, consolèrent Roucher du dénigrement de ses contemporains.
Dans les premiers jours, le poète, encore bien que rempli d'illusions, se déclare prêt à supporter courageusement tous les assauts. Le 6 mars 1780, il écrit au marquis de Tourny :
Vous parlez de la postérité à un enfant qui vient de naître et que des serpents veulent étouffer. Si j'étais Hercule, ce serait
1. Loin de s'en venger, dans une lettre des Consolations (t. II, p. 188) où il raconte une petitesse de Buffon vis-à-vis de Linné, Roucher dit avec indulgence : « Qui sait si la jalousie n'a pas joué ici son petit rôle. Mais, chut ! sur cette faiblesse du cœur humain. »
moi qui les étoufferais; mais je ne le suis pas el l'issue de cette luttp est encore bien incertaine. Vainqueur, je n'en serais pas plus lier; vaincu, je n'en serais pas plus malheureux.
Les jouissances de la composition l'ont déjà largement p^yé de son travail; cependant, il est sensible aux louanges du marquis :
Vous avez couru avec trop de distinction une autre carrière où l'on poursuit également la gloire pour penser qu'on s'y refuse, lorsqu'elle arrive. Ainsi, j'avouerai sans honte que je suis flatté que vous m'ayez jugé poète.
Mais Roucher est encore bien plus heureux du jugement qu'on porte sur son cœur ; c'est par là qu'il ambitionne d'être appr-cié. et qu'il • pense valoir quelque chose ».
Parlant de l'essor qu'il a voulu donner à la poésie française, des voies nouvelles qu'il a essayé de lui tracer et des critiques que cela lui attire, il en arrive à faire des auteurs classiques et de ceux du grand siècle un classement bizarre :
Homère serait le lion, Milton l'éléphant, Boileau le bœut, Corneille l'aigle, Racine et Virgile le cygne et, unissant par Molière à qui je donnerais presque toutes les qualités des auties, j'y ajouterais une forte dose de la finesse du renard.
Dans le post-scriptum, il donne ces détails sur l'une des gravures :
Madame de Tourny et vous, monsieur, vous mettez trop de prix à la gravure de votre rosière. Le dessin n'est pas ce que je voulais qu'il fût, encore moins ce qu'il devait être. Je le souhaitais de la main de M. Greuze; lui seul était fait pour traiter ce sujpf. Il m'avait promis de s'en charger. Mais ses
occupations l'ont empêché de remplir sa parole. Alors je me suis vu contraint de m'adresser à qui j'ai pu1.
Tout concourait encore à entretenir Roucher dans ses illusions. Sylvain Maréchal, dans le Journal de Paris, adressait des vers à la gloire du poète des Mois 2, tandis que Girard et Pujos lui demandaient l'autorisation de faire graver son portrait pour enrichir la Collection des hommes célèbres du siècle.
Roucher répond qu'il ne mérite pas cet honneur, lui que les critiques commencent à déchirer; cependant, ajoute-t-il, comme pour se consoler et se donner un témoignage à luimême :
Il serait bien extraordinaire qu'un ouvrage qui m'a coûté douze années d'un travail obstiné fût aussi barbare, aussi mauvais que l'ont voulu faire croire certains hommes de lettres qui, peut-être, ne le croyaient pas eux-mêmes3.
Montfort devenait un lieu de pèlerinage : Lacépède, Cabanis, Marmontel s'y trouvaient souvent réunis.
Roucher aimait ces visites; il appelait les poètes dans sa studieuse retraite. C'est là seulement, écrivait-il, à M. de Lœuillard, l'auteur d'un poème Sur les Maux de la servitude domaniale, « c'est à la campagne qu'on fait les meilleurs vers ».
A ce moment aussi, Roucher est choisi comme un arbitre
1. Ce.; lignes ne doivent pas faire croire, cependant, que dans ce poème des Mois, si luxueusement édité, les gravures aient été négligées : Elles sont au nombre de cinq et sont signées des noms célèbres de Mureau, de Marillier et de Cochin.