Numéro du 26 mars
3. 11 fut donné suite au projet de Girard et Pujos et le portrait dû Roucher figure dans leur collection.
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du goût et de l'équité. Il encourage les jeunes écrivains avec l'autorité d'une réputation qui n'est pas encore atteinte. Dans une querelle entre Barthe de Montfort et Fontanes, tout jeune alors. Roucher porte sur celui-ci ce jugement que Napoléon devait ratifier à Sainte-Hélène :
J'estime infiniment, vous le savez très bien, ses grands et très grands talents. Je voudrais pouvoir rendre la même justice à son caractère qui me semble bien jeune encore.
Et ce conseil :
Si vous avez le malheur de voir clairement votre confiance et votre amitié trahies, n'éclatez point, ne faites aucun bruit, séparez-vous tout doucement de qui vous aura trompé.
Roucher, d'ailleurs, contiuue à être bien accueilli dans la haute société ; il correspond avec Turgot qui aUait mourir bientôt et qu'il pleurera plus encore comme citoyen que comme ami.
Il console madame Xecker, dont le mari vient de quitter le ministère : « Une grande bataille perdue, lui dit-il le 23 mai 1781. est moins mauvaise que la chute d'un bon ministre. » Ce n'est pas elle qui est à plaindre, ni son mari. C'est le peuple, c'est le roi, qui veut le bien et que l'on trompe toujours, qui seront les véritables victimes.
Au mois de septembre 1781, Duval d'Eprémesnil remerciait Roucher de l'envoi de ses lacunes et il profitait de cette occasion pour diriger contre Voltaire un réquisitoire des plus violents. Le poète lui répondait :
Je conviens avec vous, monsieur, que Voltaire a mérité les reproches que vous faites à sa mémoire et mon opinion sur lui est très connue d e ses enthousiastes forcenés. Je leur
ai dit un jour avec toute la franchise dont je suis capable que fêtais à genoux devant l'auteur, mais que je méprisais L'homme et que, si je trouvais son âme sous mes pas, je ne m'arrêterais pas pour la ramasser1. Daignez lire, s'il vous plaît dans le IXe chant des Mois la remarque- qui suit ce vers :
Poursuis donc Dupaty
Et vous verrez que, sans le nommer, je n'ai point trop ménagé Voltaire. Mais le juste ressentiment du mal qu'il a fait à son siècle ne doit pas nous fermer les yeux sur ce qu'il a fait de bien; avouons que nous lui sommes redevables de cet esprit général de bienfaisance, d'humanité et surtout de tolérance dont nous avions un si grand besoin pour nous sauver du fanatisme. Sur ce point même on peut l'accuser, je le sais, d'avoir passé les bornes; mais plaignons l'esprit humain qui, par sa malheureuse condition, est presque toujours en deçà ou au delà du Lien. Remarquez encore, s'il vous plaît, que les qualités morales de Voltaire ne sont pour rien dans l'éloge que j'ai fait de cet homme célèbre et qu'on sentira davantage si l'on rapproche ma lacune du morceau qui la suit et que j'ai consacré à Rousseau. Je présente le premier à l'admiration des hommes, tandis que j'offre le second à leur amour. J'ai placé Voltaire parmi les chefs-d'œuvre d'un Dieu; il l'était certainement par l'universalité de ses talents. Je me suis élevé contre le refus de sépulture qu'on a fait à ses restes; ce refus était illégal. Vous savez mieux que moi, monsieur, que nos lois n'autorisent ce refus que contre un homme déclaré schismatique ou apostat par le jugement exprès d'un tribunal ecclésiastique revêtu île la sanction d'un tribunal civil. Ce jugement n'avait point été prononcé contre Voltaire vivant, on ne pouvait non plus le prononcer contre Voltaire
1. La même pensée, singulièrement audacieuse, est également venue à Victor Hugo qui, du reste, ne l'appliquait pas à Voltaire :
Et s'il trouvait cette âme au coin des bornes, Il la dédaignerait!
mort que par suite d'une procédure et il n'y avait point de procédure commencée. Ce refus était donc une violation de nos lois; donc, quiconque veut vivre sous leur sauvegarde a dû s'affliger de les voir ainsi méprisées. Je suis même persuadé que, sans l'Histoire du Parlement, que vous avez raison de qualifier de libelle, ce tribunal eût été disposé à accueillir la plainte que les parents du défunt voulaient porter contre le curé de Saint-Sulpice en refus de sépulture. Le parlement le devait, du moins, parce que le premier devoir des magistrats est de faire exécuter la loi, même en faveur d>- ceux dont ils ont à se plaindre. Je conçois la petite passion de la vengeance dans l'àme d'un particulier, mais je ne la conçois pas dans une assemblée aussi auguste que celle des premiers magistrats d'un royaume. Vous voyez, monsieur, que je ne crains point de penser tout haut avec vous. Vous aimez tout ce qui est honnête, bon et juste, parce qu'on aime tout ce qui nous ressemble. La voix publique me l'avait dit et elle ne m'a pas trompé. Une de mes plus douces jouissances désormais sera de penser que je suis l'obligé d'un des hommes les plus éclairés et les plus vertueux de la magistrature. Oh! comme mon àme repose doucement entre vous et ML Dupaty. O sentiment m'élève et m'attendrit. Je ferai tout pour l'augmenter et pour l'accroître eucore. J'en sais le moyen : c'est de tâcher de devenir meilleur tous les jours.
L'abbé de Besplas s'était chargé à la cour des intérêt* du poète. Voici les nouvelles qu'il lui en donne le 12 mars 1780. La lettre est datée ainsi :
Du séjour !... Dieux, quel séjour où l'amitié, la vérité, la justice n'ont pas ubi caput reclinent !
Vous êtes trop hardi, mon ami; vous vous êtes fait par là beaucoup d"enne;nis. J'ai pourtant dit à Monsieur (le futur Louis XVIII le mot de votre lettre : Flageltum nonappropinquabit tabernaculo tuo dont il a ri. Le roi vous a lu, au moins en partie, et les notes surtout l'ont intéressé... Job avait fait un
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pacte avec ses yeux ; vous devriez en faire uu avec votre plume.
Ce à quoi Roucher répond par ces lignes d'un entrain tout méridional :
Eh! pourquoi voulez-vous que je retienne la vérité captive, vous prêtre d'un Dieu qui vous ordonne de la publier non pas à l'oreille, mais sur les toits ? Vous avez voulu plaisanter sans doute lorsque vous m'avez reproché de la hardiesse. Je sais que vous respectez les puissances, mais que vous respectez encore plus la vérité. Certes, la littérature ne serait plus qu'un vil métier si on ne la faisait servir au profit de la société. Pour tout autre, je craindrais de parler ainsi, parce que la franchise de ma haine pour tout ce qui opprime serait traitée d'esprit de révolte. On me regarderait comme un homme dangereux ; mais vous me connaissez : vous savez que mes intentions sont pures... Depuis qu'on écrit, qu'on imprime, le séjour que vous habitez n'est-il pas toujours « Dieux ! quel séjour ! » Je me félicite des ennemis que je me suis attirés. Une des neuf béatitudes est de souffrir pour la justice. Je laisse dire les critiques. Je vais peut-être plus loin qu'eux et voilà pourquoi je dors tranquille. Us ont beau me jeter de la boue à la figure, viendra l'été qui la séchera ; alors, en me passant la main sur le visage, je me dirai : « Ils ne m'ont point fait de mal. »> Ksi -ce que je n'ai pas attaché quelques plumes de plus aux ailes de notre poésie ? Ne l'ai-jc pas un peu guérie de sa timidité? N'ai-je pas corrigé la monotonie de sa chanson? Enfin, n'ai-je point forcé son indigence orgueilleuse à recevoir l'aumône ? Que veulent donc dire ces alignements de mots que mille autres ont alignés avant eux? S'ils ont leur toise, j'ai la mienne. Pardon, en vérité, de cette explosion d'amour-propre. Mais vous concevez bien que si quelqu'un venait vous dire : « Vous êtes mort », votre premier mouvement serait de vous palper et que, tout votre corps répondant aussitôt à votre main, vous vous écrieriez : « Non, je suis en vie! »
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Chaptal écrit de Montpellier :
Lorsque je suis arrivé dans notre commune patrie, j'ai trouvé une effervescence générale sur votre compte ; vous av»z contre vous des ennemis et des envieux ; mais les hommes éclairés et instruits se sont prononcés pour vous. M. Duché, ami de La Harpe, de Marmontel, de d'Alembert et Cie me disait de vous : « C'est un homme à tète toute poétique. Quelle différence entre nos rimeurs compassés et sa large poe
Et demandant à Roucher ce qu'il fait, il donne en retour quelques détails sur ses occupations :
Les femmes s'enthousiasment, suivent mon cours; cela pourrait devenir à la mode. Qu'en sait-on ? Elles sont si inconstanti
De son côté, Mercier lui dit :
Vous êtes un vrai poète ; la force, la grâce, la facilité, un jet libre et hardi, voilà ce qui caractérise vos vers. Laissons donc parler les schismatiques littéraires et ne soyons pas intolérants comme des théologiens. Le goût est comme la lumière. Il est susceptible de toutes les nuances.
Bailly ne peut non plus s'empêcher de protester contre la cabale ; sa lettre montre que le savant était doublé d'un littérateur :
Le reproche qu'on vous a fait d*i miter Ronsard me paraît lout à fait ridicule. La plupart de ces enjambements si reprochés m'ont plu beaucoup :
Sur la roche sauvage où le chêne a vieilli J'irai m'asseoir...
En revanche, quand il y a description ou récit tranquille , l'enjambement me déplaît.
Je n'aime pas par exemple :
On dit qu'à ses regards l'indulgente Immortelle Apparut, lui sourit...
Je n'aime point encore :
Pour couronner enfin les richesses qu'étale Des jardins renaissants la pompe végétale La tulipe s'élève...
Dans la nomenclature des fleurs, Bailly préfère le cyclamen, chanté pour la première fois par le poète, à la frétilaire. Il termine en faisant des réserves :
Les mois anciens que vous avez fait revivre, les nouveaux que vous avez créés, les tours que vous avez hasardés, c'esl île la hardiesse. Peut-être en cela vous êtes-vous un peu pressé d'user du droit que votre talent peut vous donner un jour sur la langue.
Saint-Lambert et Roucher échangent des billets qui ne sortent pas de la banalité ordinaire des relations entre gens de lettres; avec Florian, les rapports sont naturellement plus affectueux, mais l'auteur des Mois ne fréquentait pas le même monde que le chantre d' Estelle, et les deux poètes ne se rencontraient que bien rarement.
La sympathie de Roucher était tout entière acquise à Chamfort qui la lui rendait. En apprenant que son ami vient d'être reçu à l'Académie, Roucher lui écrit :
C'est elle que je félicite. Pourquoi ne nomme-t-elle pas toujours des Chamfort? Mais c'est qu'if n'y en a pas.
L'auteur de la Jeune Indienne lui répondait :
11 faut que mon physique aille bien mieux, car je commence
à être enchanté de toutes les sottises qu'on me raconte et qu'on débite sur Mustapha. Je songeais déjà à me défendre d'un peu d'amour-propre lorsque votre billet trop obligeant m'est arrivé et m'a mis en danger d'une rechute...
Vos talents feront voir de plus en plus que vous êtes bien meilleur à étouffer. J'ai du monde chez moi et je suis obligé de supprimer tout ce que je sens sur cela. Je vous embrasse, monsieur, de tout mon cœur, pour vous embrasser et non vous étouffer, en dépit des mauvais exemples que me donnent certaines gens.
Malgré tous ces témoignages, l'envie et la haine avaient fini par terrasser le poète. Bientôt Roucher se sentit en proie à cette crise que les anciens nommaient Txdiiun vitx et que, de nos jours, Sainte-Beuve appelait la maladie de quarante ans. Heureux ceux qui peuvent y échapper et qu'un succès toujours grandissant a maintenus et conservés dans les illusions de la jeunesse!
Après un long silence, Roucher écrivait à Bailly pour s'excuser de sa paresse; une écritoire l'épouvantait, les livres l'endormaient. Mais il va mieux. « Je suis, dit-il, le convalescent qui visite ses amis. »
Et à Santerre :
h' vais me remettre aux lettres. 11 est vrai que je n'y apporterai point cet espoir de célébrité qui m'a leurré pendant prés de douze années. En travaillant pour la gloire j'ai travaillé pour une ingrate. Plus sage dorénavant, je n'aurai en vue que de cultiver ma raison.
Il vit isolé; il apprend à se passer des autres et à savoir se payer de ses propres mains.
le vous jure que je suis très versé dans cette science et que, dans un besoin, j'en pourrais donner leçon... J'admire Delil'e
d jq me place dans la catégorie de ceux à qui la gloire des autres ne fait pas de mal et qui sont assez justes pour louer même un injuste rival.
C'est en vain que Mercier cherche à le remonter : « L'ennui, écrit-il à Roucher, est la couleur noire; que celle-là seule soit proscrite ». Dans l'année 1784, la crise est encore hien forte. Un magistrat de Montauban, M. Poncet-Delpech, lui avait soumis le plan d'un ouvrage, et Roucher lui répond :
Je me hasarderais bien à crayonner le tableau de l'homme, si je n'en avais d'autres de commencés. Il me faudrait une longue vie, du courage et les illusions que j'ai perdues. J'ai vu trop tôt la chimère de la célébrité. Il me semble qu'elle ne vaut pas les frais qu'on fait pour elle. En province, on ignore ce qu'elle coûte; comment un caprice la donne et un caprice l'enlève.
Le travail, les douceurs de la vie de famille et quelques amitiés d'élite pourront seuls sauver le poète de cette épreuve cruelle.
Les lettres affectueuses de Cabanis parviennent à peine à le distraire un moment. Le 15 novembre 1780, son jeune ami lui écrivait :
Je suis toujours malade et le plus frileux des hommes. C'est là ce qui m'a empêché d'aller faire mon pèlerinage de Montfort. J'espère bien que vous viendrez cet hiver àParis pour voir madame Helvétius et l'abbé de La Roche. La gloire ne m'occupe plus pour mon compte, mais pour le vôtre. Soyez sûr que vous n'en aurez jamais, ainsi que de bonheur, ni autant que je vous en désire, ni (rapportez-vous-en pour cela à un siècle dénigrant) autant que vous en méritez... Il me semble qu'Homère devait être tel que je vous ai vu dans nos dîners
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paisibles et dans nos promenades de Montfort. L'homme à qui vous ressemblez le plus parmi les modernes, c'est Milton. L'envie cherche à vous rapprocher encore plus de ce modèle en vous disputant autant qu'il est en elle une gloire que la postérité vous paiera avec usure. Vous n'êtes pas de votre siècle, mon cher ami ; moi je ne me console d'y être né qu'en songeant que j'y ai trouvé quelques âmes comme la vôtre et quelques tètes à votre manière...
Foulez donc aux pieds toutes les opinions frivoles des eunuques de notre littérature.
Dans une lettre datée d'Auteuil, 2 avril 1781. Cabanis remonte encore son courage ; il lui conseille de travailler et de braver l'injustice du public envieux de Paris :
Garât m'a dit que vous renonciez au travail et que vous laissiez triompher l'envie qui ne demande pas autre chose. ... Votre ouvrage sera jugé un jour à sa valeur.
Puis, il en arrive à la mort de Turgot :
Parlons de la perte que nous venons de faire l'un et l'autre; vous avez sûrement pleuré M. Turgot : c'était votre bienfaiteur, c'était votre ami; c'était un des hommes les plus distingués du . c'était un des hommes les plus vertueux. Madame Helvétius a été surprise et affligée que vous ne lui ayez pas écrit un mot au sujet de ce funeste événement. 11 a été pour nous un sujet de parler de vous ; ce que nous faisons souvent. Huit mois de temps nous ont enlevé l'abbé de Condillac et M. Turgot; de ils hommes ne se remplacent pas.
Il envoie ses respects à ruidame Roucher; ses sentiments à d'Aubanel. le frère du poète :
Mimi (Eulalie), ajout e-t-il, en méritera bientôt dont il ne faudra pas qu'on vous charge d'être l'interprète.
La paresse et l'indolence de Roucher sont vaincues, dès qu'on fait appel à son cœur et à sa reconnaissance ; il répond de Montfort, le 8 avril :
Oui, mon cher ami, j'ai pleuré la mort de M. de Turgot, et je la pleurerai longtemps encore. Je dois à cet homme rare le soit dont je jouis. Je me suis fait un honneur de le publier et je me ferai uu devoir de le répéter à mes enfants afin que, pendant toute leur vie, ils bénissent sa mémoire. Madame Helvétius a raison de se plaindre de mon silence; rien ne pourrait l'excuser si c'était oubli ou indifférence de ma part ; mais, jugezmoi : mon activité n'est plus.
Il se plaint de cet état; il est à chargea lui-même.
Défendez bien votre âme contre toutes les folles espérances de la vanité. Rousseau avait bien raison de dire que les passions factices sont les vautours qui dévorent notre bonheur ! Je leur ai laissé dévorer le mien.
La solitude lui pèse et il n'a plus l'espoir de rien faire de bien.
Dieu ne s'embarrasse guère de toutes ces petitesses de notre âme. Il nous a faits pour un bonheur moins idéal et plus facile. C'est notre affaire à nous si nous gâtons son œuvre.
Roucher est tout heureux de l'élection de Chamfort, si supérieur à tant de ses confrères. 11 se rappelle au souvenir | de madame Helvétius, de Garât, et de l'abbé de La Roche.
Venez nous voir dans notre ermitage. Les campagnes sont déjà parées. Ma femme qui vous appelle toujours son grand fils voudrait bien que vous le fussiez réellement.
Roucher tenait donc une place fort honorable dans cette
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société d'Auteuil ', où il formait avec Cabanis, Marmontel. Destutt de Tracy, CondiBac, Franklin. d'Holbach. Turgot, Chamfort. Morellet, le premier noyau de ces Idéologues. dont l'opposition littéraire et philosophique inquiéta un moment la toute-puissance de Napoléon.
Malgré la divergence des opinions politiques, la mémoire tacher subsista pure et intacte dans l'àme de Cabanis. Le 11 germinal an XIII. le nouveau sénateur écrivait à Eulalie, qui l'avait félicité d'un récent ouvrage :
Oui, madame, le souvenir d>> monsieur votre père me sera toujours cher. Ses grands talents, ses malheurs, l'amitié dont il m'avait honoré autrefois me feront toujours prendre un vif intérêt à tout ce qui lui a appartenu et je n'oublierai jamais les années de votre enfance où j'ai eu l'avantage d'observer les premières lueurs de cet esprit si distingué que vous avez déployé depuis. Votre suffrage, madame, et celui de vos amis est une digne récompense de travaux entrepris pour éclairer les hommes.
Un autre ami de Roucher, Lacépède, lui écrivait pendant ces années douloureuses pour l'encourager et le soutenir :
Que de larmes vous avez fait couler!... Continuez, mon bon ami, faites des odes et vous doublerez votre gloire. M. Dupât y a raison de dire que la nature vous a fait pour tout... Faites des la Roucher et aimez-moi toujours.
Au poète qui tarde à lui communiquer ses travaux, il adresse cette requête délicate :
i. Dont l'histoire n'a jamais été écrite. L'auteur espère l'entreprendre; il a déjà recueilli de nombreux documents dans ce but. On sait qu'après 1800, les membres principaux de cette société furent : Marie-Joseph Chénier, Daunou, Ginguené, Volney, Laromiguière, de Gérando et Maine de Biran.
Matez mes jouissances et euvoyez-moi votre manuscrit que je puisse promptement m 'honorer d'une marque de confiance qui me touche et me flatte.
Et une autre fois, en donnant à Roucher le premier volume de sa Physique :
Vous verrez par mon ouvrage que, si je suis né sans talent pour la poésie, je n'en suis pas moins plein d'amour pour elle et d'admiration pour les grands poètes et particulièrement pour ceux qui, comme vous, chantent si bien la nature dont je cherche à expliquer quelques lois.
Parmi les académiciens, il en était un qui, outré de l'injustice systématique qui poursuivait le poète des Mois, s'était constitué son défenseur officieux devant la compagnie. A toutes les élections, il présentait la candidature de Roucher. Cet ami désintéressé était l'abbé Maury1. Au mois de mars 1786, désespérant d'arriver au résultat qu'il poursuivait, il voulut, du moins, faire obtenir au poète le prix d'encouragement de douze cents livres que M. de Valbelle venait de fonder. La noble fierté de Roucher se révoltait contre cette bonne volonté un peu importune. Dès qu'il apprit les intentions de l'académicien, il lui écrivit qu'il serait assurément flatté d'une récompense qu'il n'avait pas sollicitée; mais que, pour sa dignité et pour celle de l'Académie, il préférerait que la somme fût transformée en médaille. Maury, le jour même, approuve son idée :
1. Thomas comptait aussi parmi les défenseurs du poète. Il lui envoyait des billets pour l'Académie, « en attendant que Roucher pût en donner lui-même ». Marmontel, l'abbé Morellet, MM. de Chabanon et de Guibert se réunirent dans toutes les circonstances à Thomas et à Maury pour donner leurs voix au poète.
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Votre lettre est pleine de sens et de raison. Je ferai part ce soir de vos observations à l'Académie sans vous nommer et je désire de tout mon cœur que tous mes confrères en soient frappés autant que moi1.
Il terminait en indiquant à Roucher les objections que sa candidature rencontrait. Roucher répond le lendemain même, 14 mars 1786; il remercie Maury et l'assure de sa reconnaissance; il est sensible à ses conseils, mais il n'aurait jamais cru qu'on puisse lui reprocher « une ivresse d'orgueil. Orgueilleux! et de quoi? D'une chute retentissante ! » son silence, de l'orgueil ! Il est si peu ivre d'orgueil qu'il a besoin à chaque instant d'être averti par l'amitié d'avoir à se défendre du découragement. « Se plaint-on? c'est de. l'insolence! Vous taisez-vous? c'est de l'orgueil! » En réalité, il est ami du repos; tandis que l'orgueilleux aime l'activité et la domination. Roucher s'excuse de cette lettre.
Mais la défense est légitime quand on est attaqué... Il m'importe que vous me connaissiez. Mon apologie serait mal dans ma bouche. Dans la vôtre, elle aura le poids que votre personne et vos talents doivent donner à votre témoignage.
Il y avait plus qu'une sympathie littéraire entre le comte de Guibert et le poète. Le général- académicien, intelligent et ambitieux, était un original qui se lançait dans les affaires les plus compliquées pour s'effrayer ensuite des responsabilités qu'il pouvait encourir. Dans ces cas-là, il songeait aussitôt au fidèle et sage Roucher et un billet
1. Roucher obtint le prii; mais il ne m'a pas été possible de savoir si la substitution si désintéressée qu'il avait proposée avait été accueillie.
2. A treize ans, il avait fait ses premières armes pendant la campagne de Sept Ans.
appelait auprès de lui « l'homme dans le sein duquel il pouvait s'épancher avec confiance ».
Au Journal de Paris comme au Mercure, Moucher abordait les sujets les plus divers. Il s'y rencontrait avec Marie-Joseph Ghénier, Marmontel, Bailly, Imbert, d'L'ssieux, Lalande, Fontanes, François de Neufchâteau, Yicqd'Azyr, Pinel, Malet du Pan, Belïïoi de Meignies, etc.
Livres nouveaux , questions d'art ou de littérature , réflexions à propos d'un simple fait divers, souscriptions charitables à ouvrir, tout objet sollicite sa plume1.
Ainsi, Moucher tenait encore au monde par les discussions littéraires ou artistiques, en même temps qu'il se consolait de ses désillusions par mille travaux d'un genre plus sérieux.
1. Mercure, ier mars 1780. La littérature et les arts ne sont si négligés dans le midi de la France qu'à cause de l'éloignement de Paris.
Journal de Paris, G août 1780. Roucher défend la mémoire littéraire de Dorât.
28 mars 1781. Sur un enfant qui s'était sauvé de sa pension.
Avril 1780. Sur la richesse de la langue française.
Juin 1784. Roucher approuve le projet des statues à élever dans les galeries du Louvre à Jeanne d'Arc « qui sera vengée ainsi du ridicule que le génie n'a pas craint de répandre sur elle et d'attacher à son nom », et à saint Vincent de Paul « le citoyen le plus vertueux qu'ait produit la France parce qu'il en fut le plus utile ».
Juillet 1782. Sur un jeune sculpteur de talent, Lucas Monligny.
Janvier 1783. Supériorité de la langue française pour les inscriptions à mettre sur les monuments publics. La polémique, renouvelée de Santeul et de Perrault, dura plus de deux mois.
— A propos de la souscription charitable qu'il avait provoquée, Roucher avait reçu de Cubières, avec une obole généreuse, ces vers qui furent insérés dans le Journal de Paris :
J'ai vu des palmes du talent S'orner ta jeunesse paisible.
A notre estime il a des droits Le vert laurier qui te décore.
Le ciel te gardait toutefois Un triomphe plus doui encore
On retrouve dans toutes ses poésies la trace des préoccupations du moment : doctrines nouvelles, tinances. découde la science, édilité même, tout a un écho dans cevers. Roucher. qui avait une énergie de travail prodigieuse, gênée par une grande difficulté de versification. — ses manuscrits en témoignent. — s'entourait consciencieusement de tous les documents qui pouvaient éclairer son œuvre.
Pour écrire avec toute la perfection que sa conscience artistique réclame, il ne cesse de traduire les poètes anglais, italiens ou latins.
- défiant de ses forces, il communique ses essais à des critiques auxquels il demande de ne pas se laisser distraire par l'affection. Et ceux-ci de lui écrire comme faisait Marmontel en 1787 : « J'y répondrai par une sincérité san< réserve, bien persuadé qu'il faut être, comme disait Fontenelle, ami des imprimés et ennemi des manuscrit-.
h' Almanach des Muses, les Et rennes de la vertu, sont remplis des productions du poète.
Au mois de juillet 178i, Gustave III vient à Paris, et, le lendemain de son arrivée, Roucher lui adressait une ode avec cette épigraphe tirée de Virgile :
Quis noms hic nosti-is successit sedibus hospesî
La guerre de l'Indépendance américaine échauffe son patriotisme et, dans le Rétablissement de la marine française, le poète nous présente un tableau consolateur :
D'Eslaing, Bouille, Suffren se lèvent Qui, d'au bras triomphant, relèvent L'étendard pompeux de nos lys '.
L'ode sur les Embellissements de Paris lui fournit
l'occasion de célébrer chez Pelletier de Morfontaine, et le prévôt des marchands et l'ami de Turgot.
La mort d'Elie de Beaumont, que Voltaire tenait en si grande estime, inspira les Leçons de la Mort que Roucher lut à la loge des Neuf Sœurs.
C'est encore devant la même société et dans une autre cérémonie funèbre1 qu'il avait déclamé son Immortalité de V homme, cette ode admirable, inspirée par le plus pur spiritualisme et où Roucher revenait sur quelques-unes des doctrines qui lui étaient chères.
Nos passions ont fait notre incrédulité,
y disait-il. Et la pièce se terminait par ces vers qui expliquent l'intrépidité du poète en face de l'écliafaud :
Si l'homme veut régner, il faut que l'homme expire ; Au delà de la tombe est placé son empire : C'est la mort qui l'enfante à l'Immortalité.
Ce fut encore dans une circonstance semblable que Roucher composa et lut, en 1788, son ode à la Mémoire du président Dupaty.
Le poète se délassait de ces œuvres sérieuses par des pièces moins longues qui ont été publiées dans les recueils du temps.
Quand la marquise de Tourny, la charmante châtelaine de la Falaise, fut emportée par la petite vérole, Roucher célébra ses vertus dans une épitaphe en vers qui fut gravée sur la tombe de cette femme de bien.
1. Devant quatre ou cinq cents personnes présidées par Lalande. — Cette « pompe funèbre » était donnée en l'honneur de M. Court de Gébelin, auteur du Monde primitif et du comte de Milly, de l'Académie des sciences (Mars 1785).
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Sa muse allait jusqu'à aiguiser l'épigrararae et dans un recueil qu'il intitula l'Archi-sot, mais qu'il voulut toujours conserver manuscrit, Roucher attaquait, non sans verve, l'Académie, où il faisait entrer son héros, parce que les sots n'y sont pas encore assez nombreux, et les jésuites, si décriés à cette époque.
Ces vers légers, ces odes même, succès de sociétés particulières, ne suffisaient pas à l'activité du poète, et, malgré ses désillusions, il pensait à des sujets plus relevés. L'Astronomie, les Jardins, Gustave Wasa, la Rhodéide, etc., furent le fruit de cette pensée. En 1789, Roucher n'avait pas moins de cinq grands poèmes sur le chantier.
Dans la Rhodéide, qui devait compter six chants, dont cinq seulement furent composés, Roucher voulait célébrer la conquête de l'île de Rhodes par les chevaliers hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem; il en avait annoncé l'intention dans son Mois de Juin :
Me troinpé-je? de Ithode, au fond de ce lointain, Ne vois-je point d'ici le boulevard hautain? Oui, c'est lui-même : un jour il deviendra ma proie, Qianl ma muse, eafautaal une seconde Troie, Y conduira vainqueur ce peuple hospitalier Qui monta dans Solyme au rang de chevalier. Que tes rayons alors, soleil, dieu de la Lyre, Jusqu'aux transporis d'Homère échauffent mon délire!
Le manuscrit de ce poème est égaré, comme bien d'autres productions de Roucher que la veuve du poète confia, après sa mort, à des littérateurs amis qui, par négligence ou par oubli, ne les rendirent jamais.
En écrivant un poème sur les Jardins, Roucher ne voulait pas surpasser Delille, mais reprendre « les fleurs que celui-ci avait négligées » :
Et sur le mènie sol embelli par ces mains
Vers la gloire, après lui, s'ouvrir d'autres chemins.
Ce poème devait compter quatre chants. Le second est perdu.
Le poète se proposait de faire revenir les grands sur leurs terres, au milieu de leurs vassaux dont ils seraient les bienfaiteurs.
La muse champêtre de Roucher était faite pour cette poésie et bien des vers sont délicieux et charmants. Un critique appelé à examiner le manuscrit avait mis à la fin du premier chant cette note bien vraie :
Vieille poésie, si l'on veut. Mais en est-il qui fasse mieux aimer l'auteur et éprouver le charme attaché à tout ce qu'il décrit? N'y sent-on pas combien Roucher était bon, sensible et vertueux !
C'est dans ce poème que Roucher a décrit les ruines grandioses du vieux château de Montfort-l'Araaury :
Ces tours qui, de nos preux, ont vu fleurir la gloire, Ah! respectez ces tours. Rouan, Bouillon, Mailly Défendirent ce fort par delNesle assailli ; Ces glacis, cîs fossés et leur eau prisonnière Ont vu des Ligueville ondoyer la bannière. Sur ces angles, Sabran luttait avec d'Osmnnd, .Montmorency pour frère adopta Baufîremont; Près de ce pont mouvant, un jour, Aliénore Au sortir d'uu tournois dont leur amour s'honore Des faveurs d'uue écharpe accueillit, un Cnoiseul. Loyaux adorateurs de la beauté d'Iseul, D'Aubu^so î, Fézensac la choisirent pour dame. Ce portail fut témoin des secrets de leur flamme, Alors qu'en s'embrassait ils jurèrent tous deux D'aller le mériter par des faits hasarde 'x.
Entrez dans ce salon ; c'était à ses murailles
Que le prix des tournois, des joutes, des batailles,
Les casques, les brassards, les lance3, les écus,
Les drapeaux des vainqueurs, les drapeaux des vaincus
S'appendaient en triomphe et disaient les servies
Dont les vieux chevaliers enflammaient les novices.
Et cette voûte encore, au siècle des Nemours,
Couvrit le tribunal où siégeaient les amours.
Ici. de la constance on créait les modèles;
C'est d'ici que, honteux, sortaient les infidèles,
Lorsqu'en un voeu commun tous les vœux réunis
Renvoyaient les ingrats et jugés et punis.
Victor Hugo, au mois d'octobre 1825, logeait à Montfort dans la maison même qu'avait habitée le poète des Mois. Dans un cénacle d'amis, il y lisait la Fiancée du timbalier qu'il venait de composer ; et le lendemain, après une promenade aux ruines, il rentrait dans cette maison déjà visitée par la Muse, et portait en lui les premières ébauches de la pièce qu'il allait consacrer aux 7'uines du château de Montfort.
C'est dans la fréquentation de Bailly que Roucher avait pui>é l'idée de son Astronomie.
L'Invocation à la Nuit qui ouvre ce poème contient quelques beaux vers.
Roucher essayera de
...Révéler quels accords Du monde planétaire animent tous les corps ; Attachent les soleils aux plaines de l'espace, Précipitent vers nous la comète qui passe Et tracer le tableau vaste et prodigieux, Des biens que l'hooime doit à l'étude des cieux!
Sans doute; il aura à lutter contre la pauvreté du langage français :
A la hauteur des cieux comment lancer mon àme Et du génie éteint ressusciter la flamme? N'importe
Gustave Wasa, ou la Liberté de la Suède, devait être, comme le titre l'indique, un poème épique. On n'en trouve aucune ébauche dans les papiers du poète ; le projet cependant est positif, car Roucher y faisait allusion dans un article du Journal de Paris et dans une Ode sur Léopold de Brunswick. Les amis et les confidents du poète concevaient les plus belles espérances sur le succès de Roucher dans ce genre nouveau pour lui. En 1786, Cabanis lui écrivait :
Votre Wasa avance-t-il ? Je ne vois que l'intérêt vif d'un travail intéressant qui puisse vous faire oublier toutes les tracasseries des libraires et des critiques. Précipitez-vous dans le délire de la composition et, perdu pour le bas monde, oublieznous tous tant que nous sommes.
Les Amants de Lyon, qui, suivant la mode du temps, s'appellent encore l'Héroïsme de Vamour ou Thérèse et Faldoni, ou le Despotisme paternel, sont en germe dans ces quelques vers des Mois :
Et lorsque nos enfants qu'unit déjà l'amour Demandent que l'hymen les unisse à son tour Nous repoussons leur vœux! l'avarice d'un père Mettra sur un autel leurs destins à l'enchère. Barbare^! si nos mains les vendent au malheur Ah! permettons du moins la plaiute à leur douleur.
Telle était la thèse que Roucher, après Shakspeare, voulait soutenir ' ; l'œuvre est loin d'être parfaite. Les amis de
1. Grimm (VI, p. 43o, édition de 1829) raconte le fait réel qui donna à Jean-Jacques Rousseau, à Léonard, à Hapdé et enfin à Roucher l'idée de traiter ce sujet.
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Roucher, dans l'intérêt de sa réputation, furent les premiers, soit de son vivant, soit depuis sa mort, à combattre la publication de cet ouvrage pour lequel Roucher semblait avoir une certaine prédilection, si on en juge par quelques passages refaits avec amour. Quelques vers sont gracieux ; mais, malgré tout, ce mot d'un ami du poète reste toujours juste : « Cène sera jamais qu'un roman et non un poème 4. »
Ces divers travaux témoignaient chez Roucher d'une grande fécondité, d'un labeur immense, et d'une imagination toujours en mouvement.
En prose, il recherchait l'honneur d'être utile à la littérature et à l'instruction générale de ses contemporains. Si pour vulgariser dans les hautes classes les doctrines économiques, Roucher songeait déjà à traduire l'ouvrage de Smith sur la Richesse des Nations, il n'oubliait pas non plus les femmes, pour lesquelles, avec Lacépède. Lalande et Imbert. il créait cette Bibliothèque universelle des Dames, où il s'était réservé un petit cours de philosophie à l'usage de ses belles lectrices.
Il collaborait aussi avec Panckoucke, Berquin, Imbert, mais surtout avec d'Essieux et Duchesnay, à la Collection des Mémoires relatifs à V histoire de France.
Enfin, il avait organisé, sous la présidence de Condorcet, une société littéraire pour la publication d'un Voyage universel ou Encyclopédie des voyages. Ce projet, qui a été repris avec succès, fut entravé parla Révolution; en effet, une convention datée du 29 septembre 1789 portait qu' « il a
1. A la fin du quatrième chant, Roucher avait mis cette mention : « Achevé à Montfort le 2 de septembre l"So. dans le pavillon du jardin extérieur de Reine Blanche. » Sainte-Beuve raconte Lundis, X. p. 260 que le philosophe inconnu, Saint-Martin, à la fiu d'une de ses œuvres, le Crocodile avait écrit : « Terminé le 7 août 1192, dans le petit cabinet de mon appartement de Petit-Bourg, donnant sur la Seine. » Quelle singulière coïncidence!
été convenu unanimement qu'a ttèndu le malheur des temps
et la cessation du commerce », la publication serait remise au 1er février 1790, si un nouveau délai n'était pas nécessité par les mêmes circonstances à cette date '.
Une anecdote littéraire des plus curieuses se rattache au souvenir de l'une des œuvres de Roucher.
Le 27 avril 1785, Maximilien-Léopold de Rrunswick périsssait dans l'Oder, en cherchant à sauver des paysans, menacés par l'inondation.
Le comte d'Artois proposa un prix de trois raille livres que l'Académie française devait décerner à l'auteur de la plus belle pièce de vers sur cet événement. Roucher se mit sur les rangs; ses concurrents étaient nombreux et choisis : Ginguené, Grouvelle, Rioufle, Marraontel, l'abbé de Barrai, madame Levacher de Yalincourt, etc.
Roucher, satisfait de l'ode qu'il avait composée, redoutait cependant l'examen de l'Académie et ses amis partageaient ses craintes. Lacépèdc lui écrivait le 14 juillet 1786:
Vous craignez, mon cher ami, de n'avoir pas le suffrage de l'Académie. Tant pis pour elle, si elle ne vous décerne pas la couronne. Ce sera un mauvais feuillet de plus à ajouter à son histoire, et un trait de ressemblance que vous aurez de plus avrc le grand homme que vous avez immortalisé une seconde fois.
Les craintes du poète n'étaient pas vaines; il n'eut qu'un accessit et Ginguené une mention. Le prix était décerné à M. Terrasse-Desmareilles, officier de la maison royale!
1 Roucher fit encore une grammaire anglaise qui est restée manuscrite dans ses papiers; mais qui n'était peut-être destinée qu'à l'éducation d'Eulalie. — 11 collabora aussi à la Bibliothèque étrangère gui donnait la traduction des ouvrages célèbres; Roucher y traduisit le; Saisons Je Thomson.
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Voici ce qui s'était passé : la reine écrivit trois lettres à l'Académie en faveur du courtisan, mais sans le nommer, et en désignant simplement la pièce par la devise. L'Académie s'imagina que le comte de Provence qui aimait la littérature avait eu la noble émulation de concourir. Sans pousser plus loin l'examen et trouvant la pièce passable, les juges lui décernèrent le prix. En ouvrant la devise et en n'y trouvant que le nom d'un simple officier de la reine, les académiciens furent consternés, mais il n'était plus temps de se dédire !
Roucher était chez madame Helvétius, à Auteuil, quand on apprit la première décision de l'Académie. Le poète n'était même pas nommé.
Vexé, il débita ses vers devant toutes les personnes présentes; à l'unanimité, on les déclarait très bons, quand Chamfort affirma qu'ils n'avaient pas été lus devant l'Académie. Roucher se plaignit; on fit une enquête et il fut démontré que La Harpe avait dissimulé l'œuvre de Roucher derrière un meuble. Une seconde lecture fut ordonnée. La Harpe interrompait constamment; il voulait empêcher toute discussion. La justice, — justice toute relative, — finit par l'emporter et Roucher obtint l'accessit qu'il avait ainsi doublement gagné.
Tous les concurrents d'ailleurs en appelèrent de l'opinion des Quarante à celle du public. Ils tirent imprimer leur poème, et la ville fut d'accord avec la cour pour reconnaître que l'Académie avait commis une véritable injustice.
Roucher adressa son ode à la duchesse douairière de Rrunswick-Lunebourg, mère du jeune prince et sœur du roi de Prusse. En même temps, il en faisait parvenir une copie au grand Frédéric, à ce « roi qui, législateur, conquérant et philosophe, avait, comme le disait Roucher, réuni dans sa personne tous les genres de gloire ».
Dans son intérieur, Roucher montrait des qualités charmantes. Il avait des mœurs irréprochables et l'union du ménage ne pouvait que s'en ressentir.
Sa correspondance avec sa femme est pleine de cette douceur et de cette intimité qu'on ne saurait raconter, parce qu'elle est faite de ces mille riens, petits ennuis et petites joies, qui n'intéressent pas le public.
Si Roucher était affligé, sa femme le consolait :
Tu seras vengé tôt ou tard, lui écrivait-elle, de toutes les injustices qu'on t'a faites. Adieu, mon bon ami, du courage et tu écraseras l'envie.
De son côté, Roucher l'entretenait de ses travaux :
Je ne me sens pas, disait-il, cet appétit de travail qui me charmait autrefois. Ma raison est toujours là, surveillant mon enthousiasme, et peut-être aussi lui rognant les ailes. On prétend que les ouvrages doivent être ainsi faits pour être bons. Passe pour les ouvrages, mais je regrette pour l'auteur les plaisirs de la composition.
Il lui envoyait les parties achevées, les ébauches de ce qui restait à faire et la femme distinguée tantôt blâmait un passage et tantôt s'extasiait et admirait sans réserves.
Dès que j'ai vu des vers, je me suis mise à pleurer comme un enfant avant de les avoir lus. Dis-moi pourquoi, mon ami. C'est sans doute parce qu'il y avait longtemps que je n'avais rien reçu de toi en ce genre ; c'étaient des vers de mon mari. Je ne sais, mon bon ami, mais j'ai éprouvé une sensation délicieuse qui tient aussi sans doute à ce qu'il me semble te voir renaître à la gloire et à la vie. Tu te porteras mieux après, je crois. Ils sont délicieux. Je viens de les relire et je pleure encore. Je ne sais si c'est de l'enthousiasme, mais ils me
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paraissent doux et frais comme les fleurs doQt tu parles. Counon bieu-aimé, courage; tout ira bien. Je les relirai plus d'une fois, car ils me font bien plaisir.
Par goût, Roucher aimait la politique. Ses lettres sont curieuses sous ce rapport : elles intéressaient sans doute aussi le cabinet du lieutenant général de la police, car, à tout instant, Roucher se plaint que ses correspondances aient été interceptées ou du moins retardées.
Le 13 mai 1788, au lendemain du coup d'État de Loraénie de Brienne, après l'emprisonnement de d'Éprénesnfl et de Montsabert, Roucher écrit à sa femme :
On ne vous a pas donné de fausses nouvelles de la catastrophe générale. Le tout n'est que trop vrai! C'est un bouleversement universel! Adieu les droits de citoyens! Adieu les droits d'hommes! Plus d'intermédiaires, de réclamants entre la nation et celui qu'elle a fait souverain. Il en arrivera ce qui pourra, mais tous les gens sensés et patriotes gémissent en secret. Il faut dire comme Joad dans Athulie... Je ne te dis rien des opérations de la cour. La prudence impose la loi de se taire et je me tais. Reste à savoir qui l'emportera des volontés de la cour ou de l'intérêt de la nation.
Le 22 mai, d'Ablon, où Roucher est en villégiature chez son ami le président d'Ormesson :
Il est question aujourd'bui d'une déclaration du roi qui rétablira les choses sur l'ancien pied, par provision, jusqu'à la tenue des états généraux, indiquée pour le mois de janvier prochain. Tout serait peut-être déjà achevé, si l'on ne bataillait pas, d'un côté, pour obtenir les quatre magistrats exilés, de l'autre, pour ne pas les rendre. Cette nouvelle est trop belle peut-être pour être vraie.
Tout le monde, même dans le camp de l'opposition, — et Roucher en faisait partie, — rendait hommage aux bonnes intentions du roi.
Les affaires publiques, écrivait-il le 31 mai, sont toujours en stagnation. On voudrait faire accroiie qu'elles ont pris du mouvement; mais il n'en est rien. On imprime des mensonges, et à leur faveur on trompe celui qui est à la tête et qui serait effrayé s'il savait la vérité :
Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la vengeance céleste!
Le 7 juin, les troubles de Bretagne lui arrachent cette prophétie :
Tout cela est alarmant et Dieu veuille qu'on n'aille pas plus loin.
Roucher était naturellement bon et généreux ; un jour, avant son mariage, rencontrant un ami réduit à la misère, il avait, pour subvenir à ses besoins, vendu ses boucles d'argent; et, depuis, chargé de famille1, il avait recueilli chez lui le pauvre Bitaubé, que ses traductions d'Homère n'avaient pas enrichi 2.
Y avait-il parmi ses amis quelque sujet de brouille ou de discorde, il s'employait pour le faire disparaître et n'était satisfait que lorsqu'il y avait réussi.
1. Roucher avait deux filles dont une mourut un peu avant 1189; de plus, son père, en mourant, l'avait désigné pour le remplacer auprès du dernier de ses enfants, Roucher d'Orseranne. Ce jeune homme, d'une intelligence remarquable, mourut subitement chez le poète, en janvier 1789. Il avait vingt-deux ans.
2. Une autre fois, Roucher choisit dans sa garde-robe tout ce qu'il avait de mieux et de plus neuf pour en habiller Piccini qui n'avait pas de vêtements convenables.