LE POÈTE ROL'CUF.K
• iràce ii son travail, à ses habitudes d'ordre et de régularité, Roucher qui n'avait aucune fortune en se mariant. jouissait, en 1789, d'une aisance honorable1.
Il avait trois domestiques et même un secrétaire, Médéric Messent, l'un des associés de l'entreprise du Voyage universel.
Madame Roucher pensait réaliser bientôt le rêve de toute sa vie; elle aurait une maison de campagne et le poète, qui venait de faire son budget, l'entretenait dans cet espoir2.
Avant que la Révolution détruise tout ce bien-être Roucher en mourant ne laissait pour toute fortune que quatre cent quarante-sept livres en deniers ou en assignats . entrons un instant dans l'intérieur du poète.
Le mobilier était confortable; les meubles ornés de ces appliques de cuivre ciselé qui donnent tant de prix aux chiffonniers et aux commodes de cette époque ; le salon recouvert de velours d'L'trecht cramoisi, avec bois peint en irris.
1. Les Mois, malgré leur insuccès, sétaieut bieu vendus, puisqu'au mois de janvier 17S4. il restait à peine chez l'éditeur quelques exemplaires des deux éditions du poème.
2. Un projet de bail février 1187 . pour un appartement dans une maison située rue des Fussés-Monsieur-le-Prince, n° 117 et qui appartenait au collège d'Harcourt. montre, quelles étaient, à cette date, les conditions d'une habitation bourgeoise à Paris; c'était un entresol comprenant cinq pièces dont la cuisine donnant sur le derrière, sur le devant une chambre et un salon éclairés par fenêtres a balcon, de plus une chambre de domestique au quatrième et deux caves, le tout moyennant six cents livres par an. les termes aux ■ quatre quartiers de l'an ordinaires et accoutumés ». — Les bailleurs s'obligent : 1* à ouvrir ou faire ouvrir a toute heure du jour et de la nuit la grande porte d'entrée: 2° à faire jouir les preneurs de l'usage de la fontaine d'eau d'Arcueil. sise dans la cour de ladite maison. Cette dernière stipulation prouve que. dès cette époque, les maisons qui n'étaient pas alimentées en eau de Seine avaient une plus-value.
IIH rf.Mi.WT LA IKHIlElK.
Le cabinet de travail était en bois île palissandre; sur quatre colonnes tronquées, les statuettes originales de Voltaire, Molière, Racine et Crébillon par Lucas Montiguy. Le 8 Thermidor, le délégué révolutionnaire, ayant reconnu qu'elles étaient « d'un bon artiste », les mit à la disposition de la commission des arts, en vertu de la loi de confiscation. Aux murs étaient pendues cinquante-cinq gravures, de différentes grandeurs, qui représentaient des poètes, des personnages célèbres et quelques sujets de fantaisie.
L'inventaire des habits n'est pas moins curieux à consulter. Houcher possédait entre autres choses : un habit de peluche de soie doublé de velours; une veste assortie audit habit : habit, veste et culotte de velours de printemps doublé de taffetas jaune ; habit et veste de soie ; un habit de ratine bleu de ciel, doublé de satin blanc, et sa veste assortie ; gilet et culotte de Casimir chamois.
Tout ce luxe était indifférent au poète qui avait mis dans sa bibliothèque toute sa fortune. Sur les rayons de ce meuble « à trois corps, à deux portes garnies de verre de Bohême », on rencontrait au hasard des formats ou des lectures : V Imitation de Jésus-Christ et le Roman de la Base, — le Dictionnaire de Trévoux. — des recueils d'histoire naturelle, d'économie politique à côté des voyagea de Gool\ on des romans de l'abbé Prévost, — la collection des auteurs latins dite de Manheiiu, — trente-quatre volumes de poètes italiens, — la Henriade, — ■ \' Iliade,
— Perse et Juvénal, — Horace, — les Sentions de l'abbé Poule, — Gessner, — tout La Fontaine, — les œuvres du roi de Prusse, — vingt-huit volumes sur le magnétisme, — - les Confessions de saiid Augustin, — le Mereine français, — Pline, — les Annales de la monarchie, — l'Histoire de Charles-Quint. — la Bible, — Montaigne.
— tout Voltaire, — Madame de Sévisrné, — d'Alembert,
LE l'OLTE ROL'CIIEK.
lit
— Plutarque, — Rabelais, — Ronsard. — Jean-Jacques
Rousseau. — Fénnlon, — Corneille. — La Bruyère. — La Rochefoucauld. — les Mémoires de Sully.
Mirabeau peint par lui-même, — la liêpublifjv. Bodin, — l'Histoire philosophique, de Raynal. — plus de mille brochures relatives aux travaux de l'Assemblée et à son cérémonial rappelaient l'époque tourmentée où l'on vivait.
Quelques livres d'une grande valeur, — des incunables du xvie siècle, — les ravissantes éditions de Berquin et de Marmontel, enrichissaient une bibliothèque qui, malgré la dépréciation générale, représentait encore en 1794 plus de six mille livres.
De 1780 à 1789. Boucher dépensa plus de mille livres par an pour augmenter cette collection.
Une tille don . - dévaluaient les désirs paler-
égayait la maison du poète qui n'avait plus d'autre ambition que de faire d'Eulalie une jeune fille accomplie et qui serait « son plus bel ouvrage .
A cette enfant de treize ans qu'il appelle son petit secrétaire, il parle de la Henriade et de< beautés d'Homère. Il lui apprend le latin, l'anglais, l'italien : il surveille ses travaux de dessin et de musique: chaque jour, il lui fait réciter quelques vers de Boileau. de La Fontaine ou de Racine: — chaque jour, il corrige le style de l'enfant, et. en même temps qu'il forme l'esprit de sa fille. Roucher ne néglige ni son caractère ni son cœur :
es matins, en te levant, il faut te dire : J.» veux que ce jour ne passe point sans profit pour moi. Il faut que j'attaque tel défaut et l'attaquer ainsi jusqu'à ce que tu I»' sentes corrigé tout à fait i>n lai In jour viendra >A il
il- PENDANT LA TERREUR.
pas loin où il faudra que je mette un intervalle de paix el de
repos eutre la mort et la vie active. Eh hien! c'est dans ret intervalle qu'il me sera si doux de te rencontrer... Je veux être ton ami; tu seras mon amie. Eais que je puisse dire réellement de toi ces vers que tu as lus l'année dernière à ton retour de Houilles :
Sur tui de mes vieux ans le bonheur reposait; Je sondais l'avenir et mon cœur y lisait Que ma Minette, un jour, d'une main caressante, Couronnerait de fleurs ma tête blanchissante 1
La femme, lui écrit-il une autre fois, doit être distinguée uniquement par les vertus, et parmi les vertus les qualités de l'intérieur tiennent une large place. Il y ;i flans un des plus beaux psaumes un mot d'éternelle vérité: Toute la gloire d'une femme vient de son intérieur. C'est cet intérieur qu'il faut s'appliquer à embellir.
Houcher jugeait avec raison que l'application aux choses du ménage ne doit pas être plus négligée que la culture raisonnable de l'esprit.
Quand le poète, en 1788, perdit son père, il annonçait cette nouvelle à Eulalie dans des termes émus que nous connaissons déjà et il ajoutait : « Conserve avec respect de l'amour pour sa mémoire. C'est la religion que je te demande. » C'est la seule fois, dans cette éducation tout empreinte des souvenirs de Jean-Jacques, que ce mot fut prononcé devant Eulalie.
Roucher, on le devine, était lier de sa fille. Madame Helvétius, — Notre-Dame d'Auteuil, comme on l'appelait — adorait l'enfant et élevait pour elle, dans sa propre chambre, de jeunes oiseaux qu'elle destinait à la volière d'Eulalie.
A ton retour, écrivait Roucher, tu trouveras ces nouveaux hôtes privés d'une main qui doit te les rendre plus chers.
Mesdames Aicylie et de Montalerubert. la princesse de Lislenois demandaient à la voir. — Cabanis, Laeépède. Marmontel ne parlaient d'Eulalie qu'avec enthousiasme.
Berquin, lui écrivait son père, a été bien sensible à uvenir. Il tVu remercie. Je l'ai vu hier à la Comédie- Française. On donnait l'Optimiste. L'hiver prochain je te le ferai voir. C'est un ouvrage charmant el qui. sûrement, le donnera du plaisir.
En dehors de ces consolations du foyer, Boucher en trouvait d'autres dans sa correspondance avec Dupaty et dans sa liaison avec Guyot-Desherbieis.
Au président qui venait d'être frappé d'une nouvelle persécution, Roucher rappelait, le 10 janvier 1780. ce *ers qu'il avait écrit autrefois :
Et toujours aux vertus le malheur réuni
H aussi celui du poète des philosophes :
Nom temtper imbrea nnAtêm kispidoa manant in agros.
On n'a pas impuuément une Ime et une raison supérieures, ajoute-t-il. L'envie ne s'en accommode poiut, mais sa bain-- est hien maladroite. Elle fortilie ce qu'elle voudrait étouffer H linit par être étouffée elle-même. Il faudra bien qu'on linisse par l'enregistrement. A coup sur, le roi ne reculera pas. Il vous a donné des provisions. L'honneur de son autorité veut qu'elles soient enregistrées. Dans 1 état d'asservissement où la dernière révolution a mis la magistrature, il n'est plusible de dire: Je ne veux pas, quand le roi dit: Je veux. 11 faudra batailler, je le sais bien. Vos ennemis me paraissent qs qui ne céderont qu'après avoir été forcés dan- leurs derniers retranchements.
I ! \ l'F.N H AN T I.A TERREUR.
Gela distrait le président de la mort de sa mère, et c*es! ainsi qu'on peut dire qu'un mil est parfois un bien.
Le hasard qui est si sage quelquefois vous a doublement frappé, en même temps, comme pour vous affliger moins.
Au lendemain des Mois, le 2o février 1780, il écrivait encore au président :
Pourquoi me laissez-vous sans réponse, mon cher ami, c'est-à-dire dans des inquiétudes mortelles? Pouvez-vous croire que je vive tranquille, tandis que j'ignorerai quel succès a eu la cabale de vos envieux? Vous suis-je devenu si indifférent (pie vous ne jugiez pas nécessaire de m'instruire de ce que vous faites? De grâce, mon bon ami, un mot et pas davantage si vous n'eu trouvez pas le temps; mais un mot. C'est souvent une grande consolation. Songez que vos succès, vos . chagrins sont les miens. Mon cœur a épousé vos intérêts pour toute ma vie. Apprenez-moi que vous êtes enfin tranquille, que vous le serez bientôt du moins et, si vous n'espérez pas ce jour de sitôt, mettez-moi avec vous en pari d'inquiétude. Songez que dans l'ignorance de tout, j'imagine et crains tout. Je ne vous parlerais pas des Mois si le Journal de Paris ne vous avait déjà instruit qu'ils ont paru mercredi dernier, 23 du courant. Je suis confiné à Montfort pour me tenir loin de tout ce qui pourrait me faire entendre les détracteurs, si je mérite d'eu avoir. Je ne sais rien de mon sort, sinon que la vente va bien. Je voudrais, si vous êtes toujours persécuté, que l'ouvrage fût déjà à Bordeaux. Le juste hommage que je vous ai rendu humilierait peut-être un peu vos ennemis, si toutefois ils savent rougir encore. Oh! que ne puis-je aller vous voir! Que j'aurais du plaisir à vous embrasser, à vous presser sur mon cœur, à me sentir pressé sur le vôtre! J'ai besoin de vous aimer et d'être aimé de vous. Nos âmes s'entendent, el la mienne s'élève et s'attendrit avec la vôtre. Il fallait que je vous écrivisse, mon cher ami. pour le filai-
lv. poète îiori.iir.n. I !•'>
>ir seul de tous «'-« rir<-. Je l'ai fait et il m* semble que |e -uis déjà plus tranquille sur votre sort.
L'amitié a-t-elle jamais parlé un plus beau langage et une pareille lettre ne forcerait-elle pas la sympathie des plus sceptique
Dupaty répondait à cette affection par des témoignages non moins touchants, et cependant, pendant quelques mois. Moucher nédi^ea même Dupaty. Garât écrivait au poète :
Je voudrais vous épar^n^r des torts qui sont dans votre conduite, sans être ilans votre cœur, mais que tout le monde vous reprochera, mon cher Roucher, parce que tout le monde ne sait pas distinguer les sentiments et la conduite d'un homme; il n'y a que Dieu et les amis qui sachent faire cette distinction.
Dupaty s'est plaint à madame Suard et à Garât du silence de son ami :
Lui qui est accablé de malheurs et de travaux, continue Garât, il vous écrit, et vous qui vivez dans le repos et la solitude d'une petite ville, vous ne répondez point. Il est indignement persécuté, il est menacé d'un décret et vous lui refusez isolations que vous pouvez lui donner...
Les trisl . la haine qu'il rencontrait de toutes parts
emportèrent prématurément le magistrat intègre et respectable. Roucher fut si profondément affligé de cette mort, arrivée en 1788. qu'il tomba lui-même gravement malade. Guéri, il se donna la seule consolation qui lui restait.
Dans une ode qu'il lit à sa mémoire et qu'il avait fait précéder de celte épigraphe :
N latin lucttu ingen
(toucher célébrai! h' philosophe éclairé., le magistrat
1 1 * J PENDANT I.A TERREUI1
honnête, l'homme excellent que son amitié pleurait encore.
Lors des premiers excès de la Révolution, le poète, resté fidèle à la mémoire de son ami, disait de lui « qu'il en serait mort de douleur s'il n'en avait pas élé la première victime1 ».
Il voulut consacrer encore le souvenir de cette affection par cette helle dédicace qu'il mit en 1700. en t'te de sa traduction de la Richesse des Nations :
A la mémoire de M. le président Dupaty, orateur éloquent, magistrat intègre, philosophe courageux-, enlevé avant le temps
à la législation, aux lettres, aux ails et à l'amitié. Cel hommage n'ajoute rien à la gloire d'un grand citoyen: il adoucit la douleur d'un ami.
ROI'CHKR .
Après Dupaty et au second plan, l'amitié de Guyot- Desherbiers a joué dans l'existence de Roucher un rôle important. Les deux amis demeuraient dans la même maison, rue des Noyers, c'est pour cela que souvent, dans les <.'o>iso/a/fOrts, Desherbiers est appelé le voisin du troisième ou l'oncle d'amitié.
Dans cette intimité. Roucher trouvait à satisfaire ses goûts littéraires, en même temps que son cœur s'épanouissait à ce contact d'une famille éclairée et respectable.
Desherbiers, dont la figure respirait la finesse, l'enjouement et la bonté, aimait beaucoup la littérature2: c'était un
1. « Aux jours de deuil et de sang, j'ai souvent entendu mon père répéter ces paroles. » (Enlalie, ébauches d'une notice sur son père'.
2. Il a composé de nombreuses poésies qui sont restées inédites, mais dont quelques-unes et particulièrement son poème sur les Chats auraient mérité les honneurs de l'impression. 11 y a dans cette poésie et dans cette gaieté quelque cho^e qui présage déjà, a deux générations
des hommes les plus gais et les plus distraits et l'on dit que Picard, son ami, le prit comme type de sa charmante comédie, Monsieur Musard. Desherbiers recevait chez lui Marmontel, Berquin, Lalande, Morel, Parny, et dans ce milieu Boucher occupait la place érainentc due à son caractère et à ses talents.
C'est ainsi que le travail, les charmes d'une union assortie, les devoirs paternels et les affections de l'intimité avaient sauvé Boucher de la crise terrible qu'il venait de traverser.
A la loge des Neuf Soeurs, de nombreux devoirs occupaient le poète. Les fonctions d'orateur consistaient moins encore à prendre la parole dans les assemblées qu'à diriger tous les jours l'administration de la société dont Boucher était, en réalité, l'archiviste et le secrétaire.
Ce fut Boucher qui eut à faire l'éloge de Dupaty quand ce magistrat, renonçant à une des dignités maçonniques, fut remplacé par « le premier astronome de la nation et de son siècle », l'illustre Lalande.
D'autres fois, reprenant le programme de la régénération t!e l'homme par le bonheur et par la vertu, il en arrivait à fulminer contre le despotisme et à proclamer, avec une hardiesse politique qui ne se montrait encore que dans les sociétés secrètes, l'avènement prochain d'une république idéale !
Et cependant Boucher, comme s'il avait le pressentiment du lendemain, s'efforçait de limiter le rôle politique de la loge. Bappelant à ses auditeurs la Société royale de Louée distance, l'auteur de- Comédies et Proverbes. Jurisconsulte avant 1789. Guyot-besherbiers se lit remarquer dans les assemblées primairei de la Révolution par la facilité de sa parole et l'énergie de ses convictions honnêtes: mais, plus heureux que Roarber, il traversa la tourmente et devint, en 1798. membre du con-eil des Cinq-Cents.
dres qui réunit tous les savants et tous les littérateurs du pays, il aurait voulu que l'assemblée des Neuf Sœurs fût dirigée par le même esprit, et que, sans abandonner les principes maçonniques, elle devînt surtout un centre où, dans les charmes d'une douce intimité, des hommes intelligents pourraient trouver le moyen de se tenir à l'abri du vulgaire.
Moucher terminait en rappelant la Grèce où « la coutume et les mœurs permettaient aux Appelle, — j'allais dire aux Yernet, si cette Grèce si hère avait eu la gloire d'en posséder, — la coutume et les mœurs, dis-je, permettaient aux Appelle d'exposer à leur porte les œuvres du pinceau et d'interroger, sans crainte du ridicule, l'opinion de la foule, même celle de l'ignorance, parce qu'il est des beautés qui ne peuvent ressortir qu'au tribunal du sentiment ». Morne adopta ces usages. Les académies françaises, au contraire, ne répondent pas à ce but; que la loge le fasse; qu'on y mette les lumières en commun; qu'on discute, qu'on critique; « que le talent qui commence se fortifie ici de la vigueur du talent qui est arrivé à la perfection et que celuici y trouve ces modestes observations qui l'avertissent du moment où le génie a sommeillé ».
On trouve dans les papiers de Moucher une lettre des plus curieuses qui se termine par ces mots :
« Je vous prie de me pardonner l'usage d'une main étrangère. Élie de Beaumont. »
Le grand avocat des Sirven et des Calas, l'ami et le collaborateur de Voltaire, n'avait pu que tracer ces quelques lignes au bas d'une lettre qu'il avait dictée le 9 janvier 178G, le matin même de sa mort.
Ce jour-là, Beaumont devait lire, devant la loge des Neuf Sœurs, un travail important; la maladie l'avait terrassé subitement la nuit précédente :
LE POÈTE BOUCHER. ll!l
Il a'esl pas possible, disait-il. de souffrir plus que j'ai souffert depuis hier soir jusqu'à présent et surtout cette nuit où je n'ai pu fermer l'œil.
Il priait donc Roucher de faire remettre à une séance ultérieure la publication de son rapport; mais, en même temps, il le suppliait de veiller à ce que sa lettre ne tombât i fils, qui faisait aussi partie de la loge. En outre, il demandait qu'au repas, son enfant fût placé à côté de Roucher et d'un autre frère sérieux pour qu'il ne prit pas une indigestion, « ce qui pourrait être mauvais pour lui, ajoutait ce père stoïque, s'il venait a apprendre ma mort en se levant de tahle ».
C'était un caractère bien trempé que celui d'Élie de BeaumoDt, et l'amitié d'un tel homme honorait singulièrement le poêle des Mois1.
Roucher. l'épreuve passée, retournait dans le monde où il retrouvait les succès de sa jeunesse.
Dans la fameuse prophétie de Gazotte. il tient une place qui montre — l'anecdote ne fût-elle pas vraie, — dans quelle société il fréquentait.
On se rappelle ces lugubres prédictions faites, au commencement de 1T8S, à la table d'un académicien grand seigneur qui réunissait chez lui la meilleure société de l'époque. Il y avait des femmes comme la duchesse de Gramont. des hommes de lettres comme Condore-t. <le? savants comme Railly; quand ceux-ci, et Ghamfort et Nicolaï et Vicq-d'Azvr et Malesherbes furent fixés sur le triste avenir qui les attendait :
— AU! Dieu soit béni, aurait dit Roucher dans sa gaieté m-