Inédit
ennemis. Si je pouvais me faire entendre de tous ceux qui la combattent, je leur prouverais jusqu'à l'évidence qu'ils courent le grand chemin de leur perle Mais les insensés n'ont l'oreille ouverte qu'à la voix de tous les préjugés les plus criminels. Tous nos malheurs sont leur ouvrage
Boucher compte bien que sa conduite servira un jour d'exemple à son (ils :
Le nouveau gouvernement qu'a voulu la France nous rendra véritablement libres, parce que la vraie liberté n'existe que dans les républiques constituées en sage démocratie; mais lors même que ce gouvernement sera solidement établi, ïhorizon sera troublé, de temps en temps, par des orages. Malheur aux républiques qui n'en connaissent pas! L'esclavage est tout près d'entrer chez elles! les tempêtes politiques donnent de la vigueur, de l'énergie, à toutes les âmes. Cependant, quelques hommes en sont toujours plus ou moins battus ; on 3 beau faire pour cacher sa vie à tous les dangers, les dangers vous trouvent partout. Notre Emile ne s'y dérobera pas plus que les autres; il faut donc lui apprendre, de bonne heure comment on fait tête à la persécution, au malheur.
Mes lettres pourront être, pour lui, un cours de morale pratique eh infortune, et le désir de me continuer pourra entrer nel giovinetto cuore.
Il va dans ses rêves jusqu'aux espérances les plus chimériques :
Le temps viendra où nous serons, peut-être plus que les Anglais, citoyens des champs. La république, établie sur la base des mœurs et des vertus, purgée de la gangrène financière, de l'excessive opulence qui ronge et corrode toutes les âmes sous les monarchies toujours dépensières et prodigues, les campagnes seront plus habitées. Les orages même de la tiberté repousseront vers la vie champêtre le plus grand
LE POÈTE ROUCHER. 22i
nombre dos hommes toujours faibles et pusillanimes et les charmes du repos seront pour eux un lien qu'ils n'auront plus envie de briser. Alors, devenus plus pensifs, plus observateurs, ce qui nous déplaît aujourd'hui nous plaira et Thomson et ses disciples seront lus avec intérêt: ils auront môme des imitateurs.
Boucher, on le voit, était, selon la belle expression du savant Ramond, du nombre de « ceux qui respectaient, jusque dans son délire, la mère qui les frappait ».
Le poète puisait dans le travail toute sa force de résistance :
Oh! l'heureux consolateur des peines de la vie que le travail! Que d'actions de grâces je lui dois! Si jamais, par un coup inattendu de bonne fortune, nous devenons propriétaires d'un petit jardin, je promets d'avance d'élever, dans le coin le plus riant et tout à la fois le plus retiré, une modeste colonne, avec cette inscription :
Al TRAVAIL
Il charmait nies ennuis à Sainte-Pélagie. Par lui je retrouvai ma première énergie.
Il s'occupe de revoir, en vue d'une seconde édition qui ne paraîtra qu'après sa mort, sa traduction de la liichesse de» Nations. L'éditeur voulait abuser de la position du prisonnier qui l'empêchait de se défendre; mais Roucher ne l'entendait pas ainsi : « Je corrigerai toutes les épreuves, sans cela je ne me mêlerai plus de cette seconde édition1. »
1. Néanmoins, après le 9 Thermidor, l'éditeur voulut s'approprier tout le mérite du travail. La veuve de Roucher et sa tille durent protester par la voie des journaux : • Nous venons de voir paraître, dirent-elles, un avertissement du citoyen Buisson sur la seconde édition de la Richesse des Nations, ouvrage traduit de l'Anglais Adam
En même temps, et pendant qn'Enlalie traduisait Prior, Rouchei' préparait une édition française de Thomson.
Il avait encore une autre occupation qui lui était bien chère; elle lai l'appelait et l'image d'Eulalie et les plus doux souvenirs des dernières années.
Sa fille continuait ses études de botanique: elle lui en parlait, elle lui envoyait des (leurs.
Voilà, disait-elle, un bien beau jour! j'ai trouvé celui d'hier encore plus beau : si nous étions ensemble, n'irions-nous point au jardin des Plantes"? Oh! oui, sûrement, et nous en aurions rapporté quelques fleurs. Eh bien, supposez, s'il est possible, que vous vous êtes promené avec Minette ce matin, que vous arrangez les plantes que vous avez cueillies avec elle, et qu'elle ne vous aide point à les arranger. Oubliez un instant Sainte-Pélagie. Venez dans votre cabinet. Asseyez-vous à votre bureau, et jouissez du plaisir que donne l'agréable occupation de la botanique. Est-ce fait? 11 faut donc, me direz-vous, faire tous les frais de l'illusion ? Non, mon cher papa, je veux vous en épargner une partie et raccourcir un peu du chemin. Je vous envoie, en conséquence, une petite boîte botanique, hien remplie; du papier, des épingles, etc., que ne puis-je réaliser le reste!
Vous savez assez que la plupart des hommes se payent soit en or, soit en llatteries, ou même, le plus souvent avec tous les deux. Ces deux monnaies ont une valeur à peu près égale pour
Smith par A. Roucher. Il semblerait, à la lecture de la fin de cet avertissement, que c'est quelque autre personne ou bien le citoyen Buisson lui-même qui a réformé, dans cette seconde édition, les imperfection- de la première. Il est essentiel de prévenir le public que c'est Boucher, lui seul, qui, du fond de sa prison, l'a revue et considérablement augmentée. Il venait de livrer au citoyen Unisson les dernières épreuves, lorsqu'il a été traduit au tribunal et condamné. Ainsi Roucher, au milieu des persécutions qui l'avaient enseveli à Saint-Lazare, travaillait encore pour son pays et ne voyait que ce qui pouvait lui être utile et profitable. »
LF POÈTE BOUCHER, 223
certains Êtres; elles efi ont seulement plus ou moins, selon le caractère et l'espèce de ces êtres. Voici le fait. J'ai écrit un mut à Valois, ne pouvant aller moi-même au jardin des Plantes : une petite honnêteté par-ci, quelques caresses pour Famour-propre par-là mit fait l'affaire. La monnaie, dont j'ai fait usage, a satisfait mon galant jardinier, comme je m'en suis npereuepar les beaux échantillons qu'il m'a envoyés. J'en ai arrangé plusieurs, et j'ai voulu qu'au moins un petit bouquet du parterre de Flore allât charmer et récréer une vue fatiguée de grilles et de verrous. Elles seront bien précieuses, ces fleurs desséchées dans la cellule. Je ne les regarderai pas suns verser des larmes, cl sans me dire : papa les arrangea dans sa prison . Ce souvenir alors n'aura plus d'amertume ; il ajoutera à la jouissance présente. Un jour, un jour viendra, il faut l'espérer, où tant de couches de malheur seront recouvertes par des couches multipliées de1 bonheur.
Ht le père se prêtait à ces illusions délicieuses ; en même temps qu'il répondait à l'envoi de sa tille par des stances charmantes qu'il appelait son « bouquet », il classait ces plantes délicates, ses « lazaristes », comme il les appellera bientôt; il les décrivait, il en formait un herbier.
Un moment, il se croyait échappé aux verrous de sa prison; il se voyait avec sa lille, courant les bois et les plaines, ou bien assistant à ces leçons du Muséum dont Eulalie lui rendait compte presque tous les jours.
Sainte-Beuve a dit de ces joies de la captivité :
Sa correspondance offre des pages louchantes, des qualités cordiales, un amour franc de la nature et de la famille : « l'n botaniste passionné, écrivait-il à Eulalie, en avril 17"*, n'est pas un conspirateur... Malgré moi, ma pensée me quitte à tout moment; et, quand je la retrouve, c'est au milieu des jardins et des campagnes dont je ne jouis pas, moi qui m'étais tant promis d'en jouir; et, pour m'enlietenir encore dan- cette di -
2'2Ï l'KMIANT LA TERREUR.
position d'âme, moitié pénible, moitié agréable, le hasard a fait que ce moment de l'année se rencontre avec la traduction de cette partie de l'été où Thomson, avec un charme inexprimable, une mélancolie philosophique, peint les délices de la promenade. »
Sons les verrous il traduisait donc Thomson, ajoute Sainte- Beuve; il regrettait de ne pouvoir suivre le cours de botanique et les herborisations de Desfontaines; il donnait à sa tille âgée de dix-huit ans, si distinguée par l' esprit et I»' savoir. de bons conseils de tout genre.
Ces conseils, nous les connaissons déjà. Il y joignait une communion littéraire d'idées et de pensées qui ne fait pas la partie la moins intéressante de cette correspondance.
Roucher engageait sa fille à lire chaque jour une ou deux lettres de madame de Sévigné et quelques pages de la Bruyère, et celle-ci lui répondait :
Je n'avais pas attendu, mon cher papa, pour continuer à lire madame de Sévigné que vous m'en eussiez parlé. Elle me plaît trop pour la négliger ; mais, je vous l'avoue, je ne veux que l'admirer et point l'imiter. Si j'ai le bonheur qu'il se trouve parfois, sous ma plume, un trait, un petit mot qu'elle aurait bien fait sien, à la bonne heure ! On ne peut, à mon avis, ni la copier, ni l'étudier pour la savoir.
Qu'arrive-t-il quand ou veut copier des grâces purement naturelles? On grimace, ou devient maniéré; on n'est alors ni bon original ni bon copiste. Je la crois donc trop naturelle pour servir de modèle ; on ne pourrait que mal réussir à vouloir attraper ses échappées. Qu'on vienne désirer, avec sa tournure, un cabinet tapissé tout en dessous de cartes! Cette idée est vraiment originale.
Une autre fois, elle complétait ainsi sa première pensée :
Elle a un talent bien rare, cette madame de Sévigné, pour faire des récits. Je voulais toujours, mon cher papa, vous par-
LE TOETE ROUCBER.
1er de sa Mort de Turenne. C'est avec sa simplicité et son naturel ordinaires, ou peu ordinaires plutôt . qu'elle demande des tannes et qu'elle en obtient, après un grand nombre d'anour un homme qui en a tant fait répandre. C'est avoir bien du pouvoir sur le temps que d'attendrir ainsi. Je vois qu'il n'est point d'événement frappant, de destruction petite ou grande d'un être, qu'il ne fasse oublier, ou du moins dont il n'altère le souvenir. De la plus grande douleur, il en tue tout le vif : on dirait qu'il n'est pas permis, même au plus grand homme, d'attendrir jusqu'à un certain point, au delà dune époque marquée ; on lui donne plus de regrets qu'à un autre, il est vrai; mais lui en donne-t-on plus longtemps? Pauvre humanité! Cette idée e-t teinte en noir; elle m'attriste, car je h crois vraie! Je ne sais, an reste, pourquoi je dis tout cela.
Madame de Sévigné, si elle m'eût entendu lire ses lettres sur Turenne ; si elle eût vu mes larmes, m'aurait dit : Vous n'argumentez pas d'après les impressions que vous éprouv. c'est avec quelque raison qu'elle aurait pu me reprocher de sentir d'une façon et de parler d'une autre. Mais, madame, vous seule peut-être pouvez me donner un démenti; sans vous. je ne me contredirais pas. Il faut finir cet article. J'étais partie, et quand une fois je vais le bavardage, Dieu sait quand, et où je m'arrête.
:itenant, c'est du Tasse que le père et la fille vont s'entretenir ;
Mon Dieu! que nous avons eu de peine à nous entend «lisais eonquistata, et toi, toujours liberata. Liberata est beau, sublime, touchant, bien varié, bien ordonné, grandissant toujours de force, de grâce et d'intérêt ; mais je n'en avais pas besoin. Un autre que moi, mon jeune voisin, plein d'amour et d'enthousiasme, et d'admiration, et de respect pour ce tant beau et tant malheureux génie, voulait le retrouver, s'il était possible, ou du moins le connaître sous de nouvelles formes.