Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p
aussi ces matériaux «le travail que les amis se communiquent et qui montrent avec quelle conscience Roucher traitait les sujets les plus divers '.
De temps à autre, Roucher s'échappait pendant quelques jours pour venir s'occuper à Paris des intérêts de sa carrière littéraire.
C'est ainsi qu'au mois de mai 1770, il donnait, à l'occasion du mariage du dauphin, un petit poème intitulé la France et l'Autriche au temple de l'Hymen. On y trouvait quelques très hons vers, quelques pensées éle le tout dans le goût du temps, qui était, en somme, assez peu difficile. Cette pièce fit connaître Roucher dans hien des salons où son nom n'était pas encore parvenu ; mais c'est à la cour surtout qu'elle lui valut dos protecteurs et des amis.
Il ne faudrait pas croire que ces distractions, ces travaux, ces succès aient fait oublier à Roucher le titre réel qu'il occupait dans la maison de M. Pannelier. En septembre 1770, Jean-Jacques Rousseau, consulté par lui, lui écrivait une longue lettre sur les devoirs et la mission du préceptorat; il aimait à lui voir faire l'expérience de son système, et les termes de sa lettre décelaient déjà l'estime et l'affection qu'il allait professer bientôt pour son jeune correspondant.
Cependant, celte carrière de l'enseignement ne pouvait être que provisoire; Roucher le sentait bien. Il avait hâte de rentrer à Paris pour y trouver une plus vaste scène. De légers ennuis le décidèrent à brusquer sa détermination et à quitter le foyer où il avait passé quelques jours d'un réel bonheur.
4. C'est ainsi que, dans une longue lettre, Imbert fournissait sur la pèche de la baleine des détails nécessaires à Roucher pour cet épisode de son poème.
Le 1er novembre 1771, il prenait congé de son élève par une lettre noble et digne :
Vous allez passer dans d'autres mains, lui dit-il; regardez votre nouvel instituteur comme un ami bien plus que comme un maître. 11 en sera digne, puisque ce sont vos parents qui l'ont choisi. N'invoquez jamais devant lui votre ancien précepteur, M. Hocher ', parce que cela affligerait son cœur.
Il lui conseille de cultiver sa mémoire, mieux qu'il ne l'a fait jusqu'à présent. L'homme spirituel sans mémoire paraît un sot, tandis qu'un sot qui a de la mémoire semblera un borame d'esprit. « Jugez de ce que doit être un homme qui réunit l'esprit et la mémoire. » Qu'il soigne son orthographe; c'est là le signe d'une éducation complète. Qu'il lise les anciens et les auteurs du grand siècle. « Etudiez l'histoire et étudiez-la en jeune homme qui connaît toute l'importance de cette étude. » Il a un bon extérieur, que son âme y réponde; « mais de la sensibilité, surtout de la sensibilité! L'àrae froide est au rang des morts... » Roucher termine en lui recommandant les principes de probité, de bonnes mœurs et de religion.
Vous avez vu, lui dit-il, que ma conduite n'a jamais démenti mes conseils. Souvenez-vous de moi, je vous promets de ne vous oublier jamais.
Et ce post-scriptum attendri, d'une fierté mélancolique et quelque peu blessée :
Vous m'avez fait présent de votre canne et de voire bourse verte. Mon amitié les conservera précieusement comme des
l. Le poète, à celte date, portait encore le nom de Rocher qui se prononçait Roucher, suivant l'habitude méridionale. — Un jugement dut intervenir vers l'époque de son mariage (1774) pour lui donner ce nom de Roucher, sous lequel il figure uniquement désormais dans tous les actes.
kages de la vôtre. — M. Reynauld avait raison et moi j'avais
toit.
Roucher retrouvait à Paris ses amis Imbert, d'Ussieux, Berquiu; il avait maintenant des protecteurs qui pouvaient le servir. Parmi ceux-ci, l'intendant de Soissons, Pelletier de Morfontaine et Dupaty, avocat général, et bientôt président au parlement de Bordeaux, étaient au premier rang.
UAlmanach des Muses de 1772 renfermait une pièce de Roucher, VHymne à la Nuit, d'une facture facile et d'une grande élévation de pensées. Désormais, le poète était connu de tous et à l'abri des nécessités de la vie.
C'est alors qu'il s'adonne tout entier à son grand ouvrage. Il a répété plusieurs fois dans les notes des Mois que son puème était commencé depuis douze ans; il a raconté les tâtonnements du début; comment il l'avait refait jusqu'à quatre fois, ayant substitué l'alexandrin au vers de huit syllabes qu'il avait choisi d'abord1; il a dit les études qu'il avait dû entreprendre pour aborder ce sujet qui embrasse toute la nature, et les réflexions qui en étaient résultées.
Ces travaux et les relations mondaines l'absorbent entièrement pendant ces années.
Au début de 177 i, le 23 février, — date importante dans ■on existence puisque par un hasard étrange c'est à un jour près la date de sa naissance, et que, par une coïncidence certainement voulue, ce sera le jour de l'apparition des Mois, —
1. Les Mois, t. Ier, p. 99. Moucher annonce qu'il donnera dans ses les morceaux les moins défectueux » qui lui sont restés de sa première manière. Un des biographes de Houcher a parlé de vers de dix pieds dont l'allure semblait bonne; il a dit que, si celte mesure avait été adoptée, l'ouvrage aurait été meilleur. Or, tant dans les notes Imprimées du poème que dans les manuscrits de Roucher, je ne trouve que îles vers de huit pieds, dont quelques-uns, que j'ai déji cités, sont, en effet, très jolis.
Roucher épousait Marie-Agathe-Elisabeth Hachette, qui descendait en ligne directe de la célèbre héroïne de Beauvais. Comme pour tous les actes importants de sa vie, Roucher a mentionné cette noble filiation dans son poème des Mois*.
La jeune fille n'apportait pour ainsi dire aucune fortune ; le ménage débutait avec dix mille livres seulement. Mais Roucher avait été séduit par un timbre de voix charmant, dont le souvenir lui revenait encore sous les verrous de Saint-Lazare; par une éducation soignée qui rendait sa femme digne de lui; par un caractère au-dessus de l'adversité et dont le sérieux compensait, sans doute, à ses yeux, certaines aspérités.
Roucher figurait à son contrat avec le titre de bour de Paris ; mais à lire les noms de ceux qui avaient vuulu signer comme témoins chez Me Lecouflet, conseiller du roi et notaire au Chàtelet, on se serait cru plutôt dans une famille de vieille noblesse, si les derniers signataires n'étaient venus rappeler la profession littéraire du futur époux : le vicomte d'Hautefort, colonel en second du régiment de Flandre; le comte de Neuvy et de la Celle-sur- Loire ; la vicomtesse d'Hautefort; J.-B. Gigot d'Orcy, receveur général des finances de Champagne; mademoiselle Sophie de la Monnoye; J.-B. Gaspard d'Ansse de Yilloison, de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres ; Louis dTssieux, de l'Académie de Montauban; Barthélémy Imbert, de l'Académie royale de Nîmes; Joseph Legrand, docteur en médecine de la faculté de Montpellier.
Roucher était très heureux, si l'on en croit une lettre qu'il écrivait à son ami, le chevalier de Famars, en lui demandant de le féliciter de toutes ses forces à l'occasion