‹ Pendant la terreurChapitre 6 sur 83 · Tome I", p · texte numérisé non relu

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de son mariage. Celui-ci n'y manquait pas et, faisant allusion à un prochain événement :

d de s'aimer quand les grâces s'unissent aux

vertus pour enchaîner l'amour ?

;'enfant qu.

Vous montrant les fruits les plus doux. Apres vingt an? exempts d'o: ;

>re : ■ Ils s .nt à toœ •

A cette époque commence entre Roucher et Cabanis une correspondance suivie dont bien des épisodes sont des plus intéressants. Cabanis avait fait, à Brive.. des études incomplètes. A quatorze ans, en 1771, son père l'avait conduit à Paris, et là, cet enfant, abandonné à lui-même, avait recommencé son éducation. Il lisait les Pères de l'i et les philosophes anciens ; Rousseau et Voltaire ; Roucher l'avait connu et lui avait inspiré le goût de la poésie1.

Le père de Cabanis, jurisconsulte et agronome distingué, ami intime de Turgot. rappelait son fils auprès de lui quand le prince-évèque de Wilna, Massalski, de p à Paris, décida le jeune littérateur à le suivre à Varsovie en qualité de secrétaire. C'était en 1773 ; Cabanis avait seize ans. Ce fut ainsi qu'il assista au premier démembrement de la Pologne.

Le 22 juin 177 i. il écrivait à Roucher pour lui demander si les petits littérateurs de Paris se font toujours la guerre...

Ou va s'évertuer sur la mort de notre bon roi, que tout le

l. Il était assez fier de >on élève; car, dan> ier. p. 361.

urs vers de Cabanis.

monde s'accorde à regretter1. Combien d'odes, d'élégies, etc., combien d'oisons vont s'écrier avec le froid Lamotbe :

Ah! messieurs, je m'égare Dans mes transports j'imite trop Pindare,

dont les vers viendront nous glacer, même près du pôle...

Roucher gagnera le ciel par la perpendiculaire s'il veut employer son carême de 1774 à lire toutes ces odes. On a parlé de Dorât à Cabanis ; il le trouve bien frivole.

Ses ouvrages ne sout pas moins propres à vous mériter les grâces du ciel, si elles sont le prix d'une véritable pénitence. L'abbé Quesnay — qui. par parenthèse, n'est plus abbé, — va partir pour Paris...

Cabanis engage Roucher à le voir.

C'est un garçon de mérite et très modestement économiste. Le roi de Pologne lui a fait un accueil très gracieux et l'a fait manger plusieurs fois à sa table.

Mais Quesnay dut s'en aller bientôt pour n'avoir pu s'entendre avec l'évèque, et Cabanis qui était dans la même situation voudrait bien trouver une place à Paris ; il la demande à Roucher. Son désir serait d'avoir un ou deux jeunes gens à diriger dans leurs études.

Je voudrais bien vous rendre la pareille, dit-il à Roucher, mais le comte Kzevovvski qui aurait été charmé d'établir une correspondance à Paris et qui était déjà prévenu en votre

1. Louis XV, mort le 10 mai précédent. — Ce jugement qui semble à bon droit, étrange aujourd'hui fut partagé au lendemain de l'événement par quelques contemporains.

faveur est aujourd'hui à Pétersbourg et y demeurera en qualité d'ambassadeur*.

En tous cas. le futur docteur est trop glorieux de l'amitié de Roucher pour ne pas s'en vanter tout haut parmi ceux qu'il fréquente, « de sorte que si, quelque beau jour, il vous prenait fantaisie de venir rendre visite aux moustaches polonaises, vous seriez tout surpris de voir votre nom et votre personne connus dans un pays où l'on ne parle que tous les dix ans de Racine et de Corneille ».

Louis XV venait de mourir et Louis XVI, après quelques mois, avait appelé au contrôle général des finances le vertueux Turgot. Dupaty, le père de Cabanis, Pelletier de Morfontaine étaient parents ou amis du nouveau ministre. Roucher ressentit bientôt l'heureuse influence de ses protecteurs; dès le mois de septembre 1774, il était nommé receveur des gabelles à Montfort-l'Amaury2. Turgot, en l'appelant à cette place, joignit la grâce au bienfait ; il lui écrivit :

Je veux, mou ami, que vous puissiez travailler pour la gloire seule el que votre esprit soit en repos sur les besoins • le votre famille ; un commis, à qui vous donnerez de modiques appointements, pourra toujours vous remplacer et vous éviter un travail aride si étranger à vos goûts el à vus talents.

Roucher ne fut pas ingrat. Il n'avait pas flatté son protecteur pendant qu'il était au pouvoir; mais, en revanche,

1. Ce projet de correspondance du genre de celle de Grimm n'a jamais été réalisé, bien que Bitaubé, lorsqu'il était à Berlin, ait, lui aussi, cherché à en procurer une à son ami.

2. La plupart des biographes de Boucher ont commis une erreur en attribuant cette nomination au poème écrit à l'occasion du mariage du dauphin. Le poème est de 1770. Turgot ne fut nommé contrôleur général qu'en août 1774.

comme autrefois La Fontaine et Pellisson, il ne l'oublia pas pendant sa disgrâce. Dans le chant Ier des M s'exprime ainsi :

Ministre de qui Rome eût adoré l'image,

Au doiu du laboureur, je viens te rendre hommage;

Ton éloge en ce jour me doit être permis.

Quand la faveur des rois te faisait des amis

Je me suis tu; mon vers suspect de flatterie

Eût été vainement l'écho de la patrie;

Mais lorsque tu n'as plus d'autre éclat que le tien,

Lorsque, de ton pouvoir, mon sort n'attend plus rien,

Je puis, libre de crainte ainsi que d'espérance,

Bénir mon bienfaiteur et l'ami de la France.

Tous ceux qui connaissaient Boucher s'empressèrent de le complimenter et de lui aplanir toutes les difficultés. Le président Dupaty se félicitait pour lui de la solitude qu'il allait goûter à Montfort « en sortant de Paris, après avoir essayé le goût des gens du monde et des gens de lettres relativement à vos vers. Je pense, lui dit-il, que vous serez le plus grand poète de notre nation. » Puis, le préférant à Voltaire, le comparant à Virgile, — l'amitié seule a de ces exagérations — il ajoutait : « Ut pictura poesis. Creusez cela et tout y est. La poésie n'est que musique et peinture. »

Thomas, l'auteur des Eloges, annonce à Roucher que toutes les affaires de son cautionnement sont iinies.

Vous avez, lui écrit-il, donné des cautions de votre génie à tous ceux qui vous ont entendu. Mais la ferme générale ne se contente pas de cette monnaie qui est, cependant, un peu plus rare. Il n'y a personne qui ne doive prendre le plus vif intérêt à tout ce qui arrive d'heureux au plus grand talent joint à la plus douce sensibilité.

Voilà Roucher installé tout près de l'église de Montfort, au pied de ces ruines imposantes qu'on croirait habitées par les Muses, maintenant que les chevaliers bardés de fer les ont quittées.

M. Révillout a parfaitement décrit celte période de la vie de Roucher :

Il Gt venir de Montpellier l'aîné de ses frères, Roucher d'Aubanel, pour gérer son bureau pendant ses absences. Alors commença pour notre poète l'existence la plus heureuse et la plus brillante. Libre de travailler à ses heures et sans souci du lendema n, il pouvait, à sou gré, se partager entre Paris et Montforî. < ntre le monde et la vie domestique. Tantôt, véritable anachorète, il se confinait dans la solitude avec ses livres, sa famille et quelques amis : tantôt, au contraire, homme de lettres recherché par les meilleures compagnies, il portait de saloD en salon, de souper en souper, sa vivacité languedocienne, son attrayante humeur, sa philosophie tolérante et ses vers.

Une des premières lettres qu'il reçut dans sa nouvelle résidence était de « son ami du Nord », de Cabanis. Le jeune homme était retenu par sa santé «jusqu'au printemps, dans le pays des ours. « M. Turgot, dit-il, veut bien m'employer dans ses départements et me rendre à ma bonne patrie que j'ai abandonnée en étourdi. » Cabanis parle du malheureux règne de Louis XV: il en connaissait les abus, « mais ceux-ci valaient encore mieux que les meilleures lois de ces tristes pays. En Russie, en Pologne ou en Prusse, le sabre et le poison régnent. C'est la tyrannie seule qui a arraché les éloges que quelques auteurs leur ont prodi Prenez ceci pour la profession de foi d'un repentant ou plutôt pour une réparation que je fais à ma nation contre laquelle je m'étais avisé quelquefois de clabauder. » Il

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parle du nouveau règne avec enthousiasme. « C'est le langage d'un exilé qui se réjouit à Babylone d'être sur le point de revoir Sion... » Enfin, il demande à Roucher des nouvelles littéraires, afin de ne pas avoir l'air, « à son prochain retour à Paris, de revenir de Pékin ». Où en sont les Mois? Qu'il ne les réduise pas de moitié comme il a fait pour la Rhodéide1; que son ami lui communique ce qui est déjà achevé. Sa lettre qu'il termine ainsi : « Je pleurerai votre absence en répétant vos vers. » est signée : Cabanis de Salagxac, nom que portait son père, mais sous lequel luimême n'a jamais été connu.

Le 8 décembre 1774, naissait à Paris, sur la paroisse de Saint-Jacques-du -Haut-Pas, Marie-Eulalie-Charlotte-Élisabeth Roucher, dont le nom devait se trouver mêlé d'une façon si poétique au souvenir qu'a laissé son père. Elle avait pour parrain messire Charlemagne-Eulalie Grandin de Montauclos, écuyer, capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, brigadier des gardes du corps du Roi, compagnie de Beauvau. La marraine était madame de Montauclos.

VAlmanaeh des Muses de cette année 1774 et celui de 1775 contenaient encore plusieurs pièces de Roucher. En dehors de vers galants et faciles dont on devine le sujet par le titre : A madame de H*** qui s'excusait de me recevoir à sa toilette: A madame la comtesse de Bussi qui avait joué dans un proverbe le rôle d'un jeune mendiant, ces recueils contenaient des fragments du poème des Mois. Le Chant de triomphe sur la ruine de Babylone parut en 1774, et les Plaisirs de l'Automne en 1775.

1. Poème qui n'a jamais été achevé et dont on ne trouve que quelques ébauches dans les manuscrits de Roucher.

Boucher fréquentait de plus en plus les salons aristocratiques et littéraires; aussi, Jean-Jacques, plus misanthrope que jamais, se plaignait amèrement de toutes les distractions mondaines de son ami.

Chez le père des deux Trudaine, où l'on donne deux grands dîners par semaine et un souper tous les soirs, Roucher rencontre une société choisie : tous les étrangers de passage à Paris, les grands seigneurs, les poètes s'y donnent rendez-vous. Le maître de la maison est un grand ami et un des collaborateurs de Turgot, qui a introduit son protégé dans ce salon, où Roucher fera un jour la connaissance d'André Chénier.

C'est encore Turgot qui a conduit le poète chez madame Helvétius. Dans ces salons à la mode, Roucher ressent de plus en plus l'inlluence philosophique des doctrines que la Révolution va bientôt mettre en pratique. L'amitié de Condorcet achèvera dans l'intimité ce qu'ont déjà fait les conversations mondaines.

Cabanis, qui vient de rentrer à Paris, est souvent le commensal de Roucher : le poète l'appelle à Montfort; madame Roucher prodigue au jeune homme, dont la santé était délicate, des soins maternels; Roucher, lui, s'occupe de former le moral de son ami. Il lui inspire assez d'enthousiasme poétique pour le décider à traduire Homère en vers français; il lui communique sa passion pour la littérature à tel point que Cabanis a pu dire un jour qu'il devait à Roucher d'avoir fait de lui un véritable écrivain.

Les deux amis étaient reçus dans la même société. Roucher, doué d'une prodigieuse mémoire, axait la voix chaude et bien timbrée, un geste expressif, une diction excellente, hardie, passionnée. Un portrait nous le montre à cette date avec des yeux vifs et brillants, où se révèle néanmoins la profondeur de la pensée ; la tète est forte, couverte de che-

veux drus et serrés; la bouche aux lèvres épaisses respire moins la bonté que la malice et la sensualité; l'ensemble des traits accuse la hardiesse et le mépris du qu'en-dirat-on. L'abbé Arnaud l'appelait « le démon du Midi », et La Harpe, reprenant le mot pour son compte, s'écriait : « A Dsemone meridiano, libéra nos, Domine ! »

Tantôt, c'était madame de Boufflers qui suppliait Roucher de lui accorder une lecture en lui laissant le choix du jour et de l'heure.

L ne autre ibis, c'était le duc de La Rochefoucauld, celui qui fera partie des feuillants et qui n'émigrera qu'après le 10 Août; il envoyait sa voiture à Montfort pour enlever de force le poète : — « Nous vous donnerons à souper, à coucher, lui écrivait-il, et la voiture vous ramènera demain matin. »

Pendant quelques années ce fut une mode, une véritable fureur; on s'arrachait le poète qui ne se laissait pas toujours faire de bonne grâce. Mais, pour un salon où mademoiselle de Lespinasse se levait enthousiasmée en disant : « C'est un boisseau de diamants que vous venez de nous jeter à la tète, » il y en avait aussi où Ton rappelait trop à Roucher qu'il n'avait été invité que pour réciter ses vers. C'est ce qui arriva chez le duc de Bourbon où, le prince ayant assez clairement donné à entendre par son ton et par son geste que la noblesse ne devait rien au poète, celui-ci substitua au morceau promis un épisode sur l'orgueil des grands. Piqué au vif, son débit, d'habitude si chaud et si. expressif, le devint encore davantage et frappa l'auditoire de confusion et d'admiration. Le morceau achevé, Roucher se retira.

Le lendemain, le prince joignit une tabatière d'or aux excuses qu'il fit porter au poète; malgré les instances les plus pressantes, les excuses seules furent acceptées. Jamais,

LE rOÈTE ROUCHER.

depuis cetto époqne, Roucher ne consentit à retourner chez le duc autrement qu'en v

À la cour. Monsieur, qui se piquait d'aimer la littéridemanda une lecture. Roucher, introduit par son bbé de Besplas, lut, avec son succès habituel, quelques-uns des plus beau* de son poème. Le

XVI fui tellement satisfait qu'il offrit à l'auteur de le prendre comme bibliothécaire; mais le poète déclina cette faveur dans la crainte de compromettre son indépendance.

La vogue de Roucher, les ovations qui lui sont faites partout trouvent un écho dans les correspondances littéraires du temps.

La Harpe a reconnu que ces lectures étaient

c'était le vin nouveau qui troublait tout ; Thomas exaltait « celui qui savait parler une langue si imposante et si noble, et qui donnait un nouveau c tère à notre poésie •> ; un des correspondants de Guyton de veau lui écrivait :

C'est un poète, un vrai poète, qui vient de paraître. Admirez ce vers qui parle d'un moulin :

La meule tourne, crie, elle

Quel malheur que l'auteur ne veuille publier ses Mois que dans quatre ans ! N'allez pas croire que c'est le prestige de sa qui en im vers t-nivrent lors même qu'il les

-?n gasconnant. Eh bien, cet homme merveilleux, le croiriez- ? on ne l'a connu que par hasard; il était borné à une société de cinq ou six poètes de profession qui écrasaient tout doucement sa modestie pour étouffer sa supériorité, maintenant, il a été découvert. On le nomme, on le prône partout. .M. Turgot vient de lui donner un emploi de cinq mille livres dans les fermes, qui lui donnera le loisir d'aller chercher

des idées à l'aspect des Alpes. Cet homme, enfiu, s'appelle M. Roucher. C'est bien le même qui a inséré quelques morceaux dans YAltnanach des Muses. Son taleut n'est pas pour les pièces fugitives.

Griram, dans sa Correspondance, l'annonce, lui aussi, avec enthousiasme :

Un jeune poète a paru tout à coup sur notre horizon littéraire comme un météore éclatant dont rien n'avait annoncé l'apparition prochaine. C'est M. Roucher. Sa manière est bien à lui et on ne peut guère la comparer à rien de ce que nous avons vu jusqu'à présent.

Ce qu'il sait, des Mois lui fait présager que cet ouvrage sera supérieur aux Saisons de Saint-Lambert.

Roucher a, dans ses dessins, la simplicité d'Homère, dans son exécution le coloris fastueux de Thomson et la pompe de Virgile. Tout Paris partage cet enthousiasme. Son poème ne sera guère en état de paraître avant trois ou quatre ans ; il ne lui reste plus que peu de choses à faire, mais la correction d'un ouvrage si considérable exige sans doute un travail et des soins prodigieux1.

Elle est encore de Grimm (août 1778) l'anecdote si curieuse du vigneron de Montereau en visite chez Marmontel.

Comme on avait posé à ce paysan, dont l'esprit était extraordinairement cultivé, différentes questions sur sa vie, sur ses enfants, sur son curé, sur ses impressions à Paris, sur Voltaire, « M. Roucher, un de nos bons poètes, qui était présent, fut engagé à lui lire des vers. Ceux qu'il récita faisaient la peinture de la condition des laboureurs. Le

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