Grimm, décembre 1773, t. XI, p. 170 (édition Tourneux
vigneron les écouta a\ec une grande admiration et deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux pendant cette lecture.
» Quand elle fut tinie, on lui dit : te Voilà de beaux v Il répondit : « Monsieur, vous les appelez beaux; moi, je les appelle sublimes
» Le vigneron devint à la mode; on voulut l'avoir partout. »
Pour Roucher. la réponse du paysan avait encore plus de valeur que le mot de mademoiselle de Lespinasse.
Bacbaumont, qui se montre beaucoup moins bienveillant - rd de notre poète, est cependant obligé de constater l'immense succès des lectures.
M. Roucher, dit-il à la date du 19 janvier 1778, espèce de Gascon, venu de sa province ici, sans fortune, a, en vertu de son talent, été accueilli dans tous les bureaux de littérature et M. Dupaty, avocat général de Bordeaux, qui s'enthousiasme aisément des beaux vers, lui a obtenu à Montfort-rAmaury un emploi qui, sans exiger aucune résidence, lui procure à Paris un bien-être très bonnête... M. Roucber est de la secte des écouomi>'
Puis, annonçant que la Rhodêide est sur le ebantier et que les Mois vont paraître incessamment, l'infatigable conteur critique déjà les copies manuscrites qui courent de main en main ; ce qui semîde lui déplaire tout particulièrement c'est que, dans une note du poème, Roucher ait cité des vers de Cabanis, « jeune poète à peine âgé de vingt ans ».
Malgré l'enthousiasme qui l'accueillait partout où il se présentait, enthousiasme qui allait jusqu'au délire, d'après le témoignage d'un contemporain '. Roucher se montra tou-
1. l'n ami du poète, M. Baignères, docteur régent de la faculté de
jour» modeste. Nous en trouvons la preuve dans une lettre qu'il écrivait le 31 décembre 1777 à un de ses amis; comme celui-ci s'était excusé d'un tort passager envers Roucher, le poète lui répondait qu'il souffrait très volontiers la critique de ses vers.
La gloire n'est pas si nécessaire au bonheur, lui dit-il ; il faut travailler sans doute pour la mériter, mais, si on ne l'obtient pas, doit-on haïr les juges qui nous la refusent ? La haine est un sentiment que j'espère ne jamais connaître. Je trouve plus agréable d*èlre estimé que d'èlre loué... Le profit de la culture des lettres est de uous l'aire des amis.
Jean-Jacques Rousseau qui, dans ces années, voyait beaucoup l'auteur des Mois, rendait aussi justice à sa modestie. En voyant son jeune ami si répandu dans le monde, il avait craint pour lui l'orgueil et la paresse et, joyeux de s'être trompé il s'écriait au lendemain de ses. succès : « Ils ne me l'ont pas gâté ! »
Dans ses notes des Mois l, Roucher raconte quelques-uns de ses entretiens avec le philosophe de Genève. Il en est un qui peint bien l'esprit paradoxal de Rousseau. Le poète venait de lui lire le tableau des Vendanges, qui commence par ces mots :
Paris, s'amusa à composer une critique détaillée et souvent très impartiale du poème des Mois. 11 la fit précéder du récit de tout ce qui se passa avant la publication. « Ce poème, dit-il, fit les délices des sociétés les plus brillantes de Paris; on était même regardé comme du plus mauvais ton quand on n'avait pas entendu, au moins une fois, quelques lectures de cet ouvrage. L'auteur allait réciter ses vers et recueillait ici les sourires de la beauté, plus loin la protection de l'homme en place, et, dans cet autre endroit, le dîner de la finance. « On engagea l'auteur a publier son ouvrage par souscription; elle fut couverte dans les sociétés les plus distinguées de la cour et de la ville. »