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Inédit

En partant pour féchafaud, madame Maillet remit à Roucher un peu d'argent et un portefeuille qu'elle destinait, à sa fille, restée en Bretagne. Lorqu'il fut transféré à la Conciergerie, Roucher à son tour fit parvenir ce dépôt à sa femme et ce fut celle-ci qui remplit finalement la triste commission.

Vers la même époque, un jeune homme nommé Gézeron, qui avait aidé Roucher dans son travail de Smith, fut traduit devant le tribunal, condamné et exécuté. Roucher le pleura :

Je le regretterai longtemps, disait-il à Eulalie. Les dangers dont chacun se croit menacé ont beau pousser vers l'égoïsme et rassembler toute notre sensibilité sur nous-mêmes, je ne partage pas cette honte du cœur humain. J'ai donné des larmes sincères à la mort de cet infortuné jeune homme que j'avais cru digne d'un meilleur sort.

Dans son entourage immédiat, Roucher, à peu de jours de distance, avait vu tomber deux têtes qui lui étaient chères. Déjà les victimes se comptaient par milliers. L'éehafaud débarrassait ainsi les prisons ' ; mais la loi des suspects comblait les vides et la même charrette qui, le matin, avait fait la route de la Conciergerie rentrait le soir remplie de nouvelles victimes. Parmi les arrivants se trouvait le littérateur Ginguené :

Je viens d'embrasser tristement le citoyen Ginguené, écrivait Roucher le lb floréal. Il est notre compagnon d'infortunes depuis quelques heures2.

1. C'est à peine si, dans ces derniers mois, trois ou quatre heureux, comme Robert, obtinrent leur mise en liberté.

2. En 1195, Ginguené, mis par la Convention à la tète de l'instruction publique, se souvint de son vieil ami et du petit Emile de Saint

LE TOÈTE ROUCHER. 279

plus courageux se lassaient ; Chénier et Roucher continuaient à résister.

Le 23 floréal, le poète écrivait à sa fille :

Depuis deux jours, je commencée user mon huitième mois, si toutefois il ne serait pas mieux de dire que mon huitième mois commence à m'user. Cependant, je n'ai pas le droit de me plaindra : il y aurait même quelque ingratitude de ma part à maudire ma détention. J'ai vu le cœur humain de plus pi j'ai fait là une ample récolte. On suit des cours de physique, de chimie, de hotanique et l'on s'éclaire ; mais un cours de malheur éclaire bien davantage. Oh ! que l'espèce humaine est une pauvre espèce ! Que de pusillanimité, d'insouciance, d'irréflexion ! Cependant, soyons justes ; il y a là aussi, de la raison, du courage, de la grandeur, de cette dignité qui donne une haute idée de l'âme -humaine accoutumée à se travailler pour s'améliorer. Et d'ailleurs ma détention a profité à ma Minette. Ma iille, par mon malheur, s'est trouvée placée comme une plante en serre chaude.

Roucher ne s'occupe plus de politique ; il est aussi calme aujourd'hui qu'il a été passionné autrefois :

Autant mon esprit et mon âme ont pris part autrefois à la ration sociale, autant aujourd'hui j'attends en silence que le chaos soit débrouillé, et que je sois fait homme et citoyen à mon insu ; jusque-là je me défends bien de mêler aux ennuis de la captivité l'ennui plus grand encore de prévoir, de calculer et de prédire. Je m'en tiens tout bonnement à mes livres et à une correspondance de père de famille et d'ami. Que la République s'affermisse et prospère ! je le désire, mon cœur y prend part ; mais nous sommes ici si

Lazare: sans qu'aucune démarche eùlété faite auprès de lui, il accorda au fils de Roucher une bourse de pensionnaire au Pryunée français fLouis-le-Grand).

obscurément et si dangereusement placés pour en parler que le plus sage est de garder le tacet.

Faisons notre devoir, et laissons faire aux dieux.

Ce qu'il attend maintenant, ce qu1il désire, ce sont des juges; il a encore confiance dans la justice de sa cause :

Ils ne sauront jamais, ceux qui vont nous juger, tout ce qu'il y a eu de sincérité de désir, de pureté d'intention pour l'établissement de la liberté, dans le cœur de celui qu'on a calomnié du titre odieux dénomme incivique. Je ne me crois pas une vertu supérieure à toutes les vertus ; mais j'oserais bien défier d'en produire une. seule qui me laissât loin des citoyens les plus intègres. Mon mallieur est, peut-être, d'avoir marché droit dans le chemin tracé par la loi, sans regarder ni aux autres ni à moi-même surtout. Je n'ai pensé, rêvé que le bien général, jamais mon bien particulier. Aussi, quel que soit l'instant de ma mort, me trouvera-t-il aussi pauvre que m'avait fait l'instant de ma naissance.

Il s'en explique avec madame Lecoq l, le 1er prairial :

Les commissions populaires entrent aujourd'hui en activité pour juger les détenus. Quelle sentence attend votre ami? Je l'ignore. Si l'on me voit tel que je fus toujours, ami de la réforme, mais la voulant par les lois, quoique ces mêmes lois diffèrent de celles qu'aurait rêvées ma philosophie, il n'est pas douteux que ma captivité ne sera pas longue et que j'aurai la satisfaction de mêler ma voix à celle des Français qui, le 20 de ce mois, doivent solennellement célébrer la cause première de tout, le Dieu que la nation française r naît et proclame. Il est possible de faire de ce jour un des plus beaux de l'histoire des hommes. Jamais un pareil spec-

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