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Inédit

LE I'OÈTE ROUCHER. 281

tacle ne se sera montré sur la terre... Qu'on me rende la justice qui m'est due, que je rentre dans mes foyers au milieu de ma famille et de mes amis, que je jouisse de cette liberté dont je n'ai pas mérité un instant de me voir privé!

Il cherche à remonter le courage de sa femme :

Il est impossible qu'après huit mois passés de captivité, lamé toujours tendue ne se relâche pas de temps en temps. Mais cet état n'est jamais de longue durée. La machine morale se remonte ; la plus légère réflexion sur l'inflexible nécessité suffit pour la remettre en mouvement. Sois-en bien assurée, ce n'est pas moi que je crains, c'est toi. Je n'ai de peines véritables que les tiennes.

Et cependant, il s'attend à tout :

En bon citoyen, je me résignerai à la volonté de la loi, et, en homme sage, j'ordonnerai ma vie pour en charmer, s'il est possible, les ennuis par un travail quelconque que je m'imposerai, et auquel je me livrerai régulièrement, n'ayant plus rien à faire que mon ménage de propreté de corps et de chambre. Vous qui avez pour moi une amitié si désintéressée, vous devez souhaiter que ce triste bonheur m'arrive. Si vous trouvez cette soumission trop pénible, vous aurez un grand tort ; car il arrivera bientôt. Ln imprimé placardé dans tous nos corridors nous en instruit. J'étais occupé à le lire, hier au soir, quand ma femme et ma tille sont venues à cette porte inflexible m'apporter quelques mots de consolation.

Rien ne pourra le vaincre, même les nouvelles rigueurs :

Dans l'intérieur, toute communication défendue de corridor à corridor. Une grandi- et vague inquiétude agitant toutes les àin^s et troublant tous les visages. Je ne sais quelle sombre terreur saus objet déterminé, depuis huit heures du matin

jusqu'à huit heures du soir, a poursuivi le plus fort comme le plus faillie. Chacun réalisait, pour ainsi dire, les chimères de son imagination, à la suite des recherches faites, dans les cellules du premier, par les magistrats du peuple, de tout ce qui peut compromettre la tranquillité de la république. Tu sais, ma chère fille, que, dans toutes les circonstances, je conserve assez mon âme en paix. Après tout ce que tu sais de mon inaltérabilité la nuit de mon arrestation et le jour de ma translation, en charrette ou en tombereau, de Sainte- Pélagie à Saint-Lazare, j'étais autorisé à croire que j'étais dorénavant à l'épreuve des événements. Il a fallu décompter aujourd'hui. Il a fallu quitter mes travaux ordinaires ; impossible de conserver cette impassibilité que l'étude demande. Vingt fois je me suis assis à mon bureau, vingt fois je l'ai abandonné. Mon esprit était loin de moi; il courait, dans le corridor du premier, après les perquisiteurs. J'avais beau me dire que je n'avais rien à redouter de l'œil même le plus sévère, l'inquiétude environnante m'a enveloppé aussi. On ne trouve point à s'arrêter dans le vague. Demain la recherche arrivera sans doute à notre corridor et, quel qu'en soit le dénouement, je me trouverai cent fois mieux par la raison seule que ce sera un dénouement... Emile dort depuis une heure. Il a bien remarqué le bruit confus, le Msbiglio qui courait dans le corridor: mais il n'a rien compris, sinon qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire. Oh! l'heureux âge pour lequel il n'existe ni passé ni avenir !

Ce quelque chose d'extraordinaire qui a frappé l'enfant, c'est une perquisition dans les cellules. Roucher la raconte en détails :

La recherche commence; les administrateurs sont dans les premières chambres de Germinal. Mon wise-man ' est

1. Mots anglais qui signifient homme sage. C'est un surnom que Roucher donnait à Chabroud.

à sor Emile, sur sa chaise rembourrée, joue et bar-

bouil! rtes sur la planche de la fenêtre, et moi je

noircis pour ma Minette du papier, comme à mon ordinaire.

La journée s'est passée dans l'attente de ce moment, mais [triétndes se sont calmées, sans doute par la nouvelle que les montres d'or et d'argent qu'on avait enlevées, hier matin, avaient été rendues le soir, peut-être aussi parce que l'on a su que les administrateurs mettaient dans l'exercice de leurs onctions la plus grande honnêteté, ce qui ne contribue pas peu à en adoucir la rigueur.

La recherche approche de ma cellule, je vais m'interrompre; ivant, que je b- dise un trait d'Emile. Roulant dans le corridor, au milieu des détenus, allant, venant, parlant, il a ioute ramassé des idées que ma cellule ne lui a point fournies. Sans que ni mon <a:re ni moi nous l'ayons vu, il a fait une pacotille de tous ses joujoux, petits pots de faïence, belles cartes et corbeilles de carton et furtivement il a placé le tout bien avant sous le lit. Il est près de huit heures, le voilà à la fenêtre, sur sa chaise, qui avant de souper me demande la permission de jouer à l'eau - - r-ois pots de faû-nce ;

j'y consens, et je le vois un moment après se glissant et s'enfonçant à plat ventre sous le lit.

J'en demande la cause, et il fient à moi me dire tout bas à l'oreille : et l'officier municipal, qui emporterait mes joujoux! je les ai caches. J'ai en beau vouloir le détromper, il a persisté à croire qu il serait dépouillé, car il a été tout remettre dans sa cachette. 11 y a grande apparence qu'il conservera quelque souvenir de ce jour de Saint-La:

- minuit, nous avons été quittas dans notre chambre de la recherche tant attendue; je dis vers minuit, car, depuis !e moment où cette mesure, qu'on appelle de sûreté, a commencé, l'horloge de la maison a sonner, et comme mon

icise-man n'a plus sa montre, ni moi depuis longtemps la mienne, ce n'est que par aperçu que l'heure du jour nr connue. Quelques personnes sont persuadées que la crainte a fait suspendre le cours de l'horloge. Il est r

qu'on ait assez mal jugé des détenus pour les croire capables d'un effort simultané, dans tous les corridors, à une heure convenue, et qu'on ait voulu leur ôter le moyen de partir d'ensemble. Quoi qu'il en soit, il est très sûr que l'horloge n'a plus sonné et que même elle ne sonne pas encore.

Du reste, la recherche dans notre chambre a été assez courte et dans des formes assez honnêtes. Un officier municipal, un greffier, un guichetier sont entrés, ont pris notre nom, nous ont demandé nos rasoirs, nos couteaux; nous les avons donnés. On nous a fait exbiber nos portefeuilles; il n'y avait pas au delà de cinquante livres dans chacun, et on nous les a rendus intacts. S'il y en avait eu davantage, on nous en eût dépouillés. — Avez-vous des armes! ont-ils ajouté. — Non, ai-je répondu; mais cet enfant de cinq ans dont je suis le père, et qui dort là sur un tapis, et un matelas mis en double, entre six feuilles de paravent, il a auprès de lui deux joujoux en forme de fusil et de sabre; faut-il les donner? — Oui, nous allons les emporter; mais le concierge les rendra au bambin, quand il retournera auprès de sa mère. Cela dit, ils nous ont quittés, et je me suis couché, mais pour mal dormir, en rêvant à ceux qui, hier, n'ont pas éprouvé un traitement aussi doux.

Notre cher Esculape, le bon Tap, qui loge au premier, sort de ma cellule. Il nous a raconté l'appareil effrayant avec lequel on a commencé, hier, la recherche dans leur corridor. Vers les neuf heures, soixante hommes, baïonnette au bout du fusil, s'y placent en deux groupes; quatre d'entre eux se placent à la porte de chaque cellule visitée. Sacs de nuit, matelas, les souliers même qu'on a aux pieds, tout jusqu'aux bas et chaussons qu'on porte, est fouillé et examiné. Rasoirs, couteaux, ciseaux, canifs, compas, on s'en empare. Les montres ainsi que les bagues et anneaux, l'argent et l'or monnayés sont pris. On prend tout ce qui, dans les portefeuilles, se trouve au delà de cinquante livres, et ce qui ajoute à l'effet de ce dépouillement, c'est la figure, le ton, les manières, tout l'ensemble des dépouillants contre les dépouillés. 11 est très vrai que plusieurs ont cru

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voir leur dernière heure arrivée. Ils ne vivaient plus dans le mois de mai, c'était en septembre. Ce que l'exécrable père Duehesne. d'anthropophage mémoire, appelait la bûche national■:, se levait déjà et tombait sur leur tète. Je le conçois; le est un terrible apôtre de l'avenir. Vers le soir, on ne sait pas trop pourquoi ni comment, tout cet appareil de terreur s'est adouci, la recherche a perdu de son premier caractère de santa Hermandad. Les montres ont été rendues et laissées, et la visite a pris un cours moins lent ou du moins plus uni. Elle a commencé à glisser. Ce récit de notre ami m'a été confirmé par d'autres personnes du premier et je vois clairement que le comble de la terreur était, là, véritablement à l'ordre du jour...

Nous ressemblons à de malheureux naufragés qui, après la tempête, jetés çà et là par les flots sur une plage se cherchent, s'embrassent et se racontent les divers accidents dont ils ont été le jouet.

Roucher a donc parcouru les corridors pour avoir des nouvelles de ses amis : '

J'ai rapporté de ma course deux anecdotes qui ne sont pas à négliger. L'une fait autant honneur à l'humanité que l'autre la déshonore ; mais par malheur celle-ci est sûre, et celle-là n'a pas la même certitude.

On dit que l'un des citoyens armés que l'on destinait à se répandre dans le corridor pour le garder, croyant qu'on le destinait à une fonction moins honorable et moins douce, a refusé obstinément d'entrer. Il y a grande apparence que ce brave homme n'était point acteur aux portes des prisons dans les fameuses journées de Septembre. Si ce refus est vrai, il avait donc aussi, ce citoyen, la tête pleine des horribles images qui ont tant travaillé l'àme des détenus surtout au premier ; nous sommes donc excusables, nous qui marchions dans les ombres de l'incertitude, de nous livrer à des craintes, à un effroi qu'avait un homme placé pour voir et lire plus clair.

J'ai conversé avec la personne à V Aiguille-Pinceau. Quoique la recherche fut déjà adoucie quand on est arrivé la nuit dans ma cellule, elle a été horriblement rembrunie par un mot qui n'a pas besoin de commentaire ; il suffit de le rapporter dans sa pureté native. Le voici. L'Aiguille- Pinceau représentait, avec sa voix douce et modeste, que, si on la privait de son couteau, elle ne saurait plus comment couper son pain, n'étant pas assez forte pour le rompre. Eh bien, lui a répondu tranquillement l'un des visiteurs, on te le rendra si tu dînes encore. Je ne sais ce que c'est qu'un pareil répondant, mais à coup sûr, ce n'est pas un homme. Ce mot m'a fait une telle impression, que je l'ai sans cesse autour de mes oreilles. Je veux m'en distraire. Pour cela j'ai recours à la mémoire de M. Ginguené qui nous est arrivé depuis quelques jours et me vient voir quelquefois...

D'objets en objets nous avons causé philosophie, littérature, que Cicéron appelait les consolatrices de la vie, et malgré moi je me suis amusé d'une épigramme que je ne connaissais pas, faite par Lebrun contre La Harpe, au sortir d'une séance du Lycée où ce dernier avait parlé, dit-on, avec peu de respect du grand Corneille. La voici :

Ce petit homme, à son petit compas Veut sans pudeur asservir le génie; Au bas du Pinde il trotte à petits pas Et croit franchir les sommets d'Aonie.

Au grand Corneille il a fait avanie ; Mais, à vrai dire, on riait aux éclats De voir un nain mesurer un Atla?, Et redoublant ses efforts de pygmée, Burlesquement raidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée.

Voilà la vraie poésie épigrammatique. On peut ne pas l'aimer, mais il faut savoir l'admirer partout où elle se trouve.

Désormais, les lettres vont devenir plus rares et plus

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courtes. Il faut employer les sous-entendus jusque dans les billets qui passent en fraude. Mais ces lettres respirent toujours le même courage, bien que la correspondance devienne de plus en plus triste surtout avec Eulalie. Comme celle-ci est plus courageuse que sa mère, «. Roucher s'impose avec elle une contrainte moins rigoureuse. Comme Milton, il s'appuie sur sa fille et paraît concentrer sur elle toute sa pensée pour chercher dans cette vision reposante non la consolation, mais l'oubli du supplice1.»

Aux premiers beaux jours, la mélancolie l'emporte un moment sur la philosophie ordinaire:

16 germinal, cinq heures et demie du matin.

Voici riieure à laquelle nous partions ordinairement, V dernière, pour aller, toi et moi, comme Jeannot Lapin,

Faire à l'aurore notre cour Parmi le thym et la rosée.

Aurore, thym et rosée, signifient ici botanique. Comme nous étions heureux alors ! Le voilà ce printemps que je m'étais promis de mettre si bien à profit pour ton instruction et la mienne. Le voilà ce beau soleil que nous avions tant de plaisir à saluer à son réveil, et devant lequel nous répétions, en marchant, les magniliques vers de Thomson...

A la vérité, ce n'était pas pour la culture des champs ou pour ins de la bergerie que nous nous levions. Ces deux occupations sont douces et aimables, sans doute, mais la nôtre avait bien son charme. L'étude de la nature végétale est d'autant plus attrayante qu'elle rapproche l'homme de sa destination primitive.

Il naquit dans les champs, c'est aux champs qu'il doit vi

t. Article sur Roucher par M. <îh Pradeix {Corre-'i 25 avril 1876] .

Et lorsque des circonstances impérieuses le retiennent au milieu de la fange physique et morale des villes, il doit, s'il le peut, y échapper par 1 imagination, en appliquant son esprit aux études qui conviennent le mieux à des mœurs pures, des goûts innocents.

Un autre jour, il disait encore :

Mais j'étais ici, jetant les yeux de temps en temps au loin, sur la campagne, sur ce mont Valérien, qui n'avait pas le plus léger brouillard à sa cime et je nie disais : Quand pourrai-je courir en liberté partout où la botanique appelle ses fidèles suivants? Les cruels! ils m'empêchent de me livrer avec ma fdle à la science la plus aimable et la plus innocente. Les voies étaient aplanies, nous n'avions plus qua aller devant nous. Mais non ; ce printemps sera tout à fait perdu pour moi ; et cependant, à mon âge, un printemps est bien quelque chose . Combien de mes contemporains ne verront j)«s le suivant! et moi-même le verrai-je?

Et sa fille ne trouve à lui répondre que ces seuls mots qui seraient incompréhensibles en toute autre circonstance : « Quel beau temps! Quil est triste! »

Quand les idées prennent cette tournure, la mélancolie amassée pendant de longues journées est bientôt victorieuse. Le 8 floréal (27 avril), date anniversaire de la naissance d'Emile, ce souvenir d'un jour heureux se présente à son esprit :

Je ne me doutais guère, dit-il ', quand les hérauts d'armes parcouraient Versailles pour annoncer l'ouverture des états généraux que cinq ans après, jour pour jour, cet enfant serait en prison avec moi détenu comme suspect, moi qui appelais alors de tous mes vœux une régénération générale et

i. Inédit.

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qui m'applaudissais de voir arriver un homme nouveau que je ni" faisais d'avance une joie d'élever pour .son pays devenu libre et heureux.

Cependant, il y a une chose qui lui fait encore plus de chagrin que Sainte-Pélagie et que Saint-Lazare, c'est la vente de sa bibliothèque par ordre de la nation :

Quand ce sera consommé, dit-il1, ce sera bien alors, si je riens à mourir, (pie je rentrerai dans la terre nu comme j'en suis sorti, et, si je vis encore, ma nudité qui sera la même et que je sentirai, me sera odieuse. Mais la Révolution le veut ainsi. Que sa sainte volonté soit faite et que le règne de la liberté arrive... Malheur, sois béni, si tu viens tout seul ! Jetais souvent usage de cette maxime pour me fortifier et maintenir mon âme à une certaine hauteur. Je vous propose ma recette ; ne la dédaignez pas.

Bientôt, ce sont de nouvelles tracasseries ; les bourreaux ne savent qu'inventer pour faire souffrir leurs victimes avant de les tuer.

On menace Houcher de lui retirer son petit Emile, sa seule consolation. Le poète en prévient sa famille.

Quant à mon Emile, je ne crois pas qu'il me soil permis de le garder. Déjà, depuis plus de quinze jours, il n'entre plus ici d'enfants, même à la mamelle : ceux qui y étaient son» retournés auprès de leur mère. Emile esl le s<'iil qui soit resté. <> bambin esl choyé par tout le monde; c'est véritablement l'ami de la maison.

Quand il sait que l'enfant restera auprès de lui, il entonne u i chant de triomphe :

t. Inédit.

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Enfants du efol, substances immortelles, réjouissez-vou* I

Anges, archanges, séraphins et chérubins, environnez votre reine et chantez: Hosanna! Alléluia! Emile reste auprès de son père.

On n'a pas poursuivi l'exécution de l'ordre rigoureux qu'on m'avait intimé. J'ai fait valoir, ma chère Minette, notre position actuelle qui ne nous laisse pas la l'acuité d'avoir un domestique auquel ta maman puisse laisser ton frère quand, tous les matins, elle est obligé'' de te conduire à l'amphithéâtre du Muséum, pour l'achèvement d'une éducation qui te rendra, sans doute, un jour, utile à l'instruction publique ; j'ai l'ait valoir les leçons du malheur dont l'enfant est témoin et qui sont si : propres à former les âmes républicaines; j'ai fait valoir enlin mes huit mois de captivité que la présence de cet enfant m'aide à supporter plus patiemment. Quoi qu'il en soit, Emile reste auprès de son père. C'est là mon refrain, c'est aussi celui de toute la maison; car tout le monde ici, oui, tout le monde le voyait, non sans intérêt, prêt à repasser pour toujours le seuil de cette grande porte inflexible. Ce bambin est aimé véritablement de tous les détenus. Les embrassades, les caresses pleuvent sur lui de toutes parts. C'est une rosée qui l'avive, le développe et lui donne une existence précoce au milieu du monde.

Au commencement de prairial, la Terreur règne sans j partage dans les prisons.

Ceux qui sont sous les verrous se regardent déjà comme I hors de la vie ; on annonçait à Roucher le mariage d'une amie de sa fille :

On se marie donc! répond-il *. Je vous jure que je suis d'un monde où on se souvient peu du sens de ce mot. La guerre moissonne la jeunesse et la captivité ne la ressème pas.

i. Inédit.

LL POÈTE 10UCBKB. 391

Les bruits les plus fâcheux circulent dans la prison. Houcher en fait part à sa famille, en même temps qu'il lui parle de la fameuse allocation aux condamnés :

C'est aujourd'hui que commence le prêt de cinquante sonspar tète. Il faut le recevoir, telle est la loi; mais comme elle veut qu'on rende tout ce qu'on aura reçu, à l'instant où la liberté arrivera, supposé qu'elle arrive, je vais amasser la rétribution de tous les jours dans mon portefeuille pour ne l'en tirer qu'au bienheureux moment.

Le lendemain, il y a une détente ; la lettre de Houcher s'en ressent.

J'ai pris trop tut l'alarme, ma chère Minette : lincoinumnication avec l'extérieur n'aura lieu, dit-on, qu'après le jugement de la commission, pour eux qui auront été déclarés suspects, ennemis de la révolution et, à ce titre, condamnés à rester enfermés jusqu'à la paix, pour être ensuite exportés.

Quant à la table commune, quoiqu'elle ne soit (M activité, je doute qu'elle tarde à nous rassembler. J'ai déjà le prêt des quatre premiers jours de prairial, à raison de cinquante sou< par jour; celui des quatre suivants nous sera livré aujourd'hui. Pourquoi celte livraison d'argent, si la aotUlUuiu journalière de chaque détenu doit se trouver à un>' labfe commune ? Si l'on pouvait ici avoir le cœur à la joie je chanterais :

Faut attendre avec patience. et'\

Mais attendons sans chanter, et quoiqu'il arrive, -oumettons* nous.

Me voici depuis quatre mois complets prisonnier à Saint- Lazare. Le serai-je longtemps encore ? Notre sort est caché dans les ténèbres de l'avenir et je chercherais en vain à les percer. Cependant les jours, quoique tristes, s'émulent ici

avec une rapidité effrayante. L'espérance les emporte, el nous vieillissons trompés d'heure en heure.

On dirait cependant qu'un pressentiment agite le poète. Le 15 prairial, il écrit à madame Lecoq :

On ne parle plus de faire sortir les enfants, on me laisse le mien; mais peut-être n'aurais-je pas la liberté de le renvoyer, si j'avais besoin de me séparer de lui.

Tout s'assombrit. Les présages s'accumulent. Le rosier qu'Eulalie avait envoyé à son père est en train de mourir.

Mon rosier meurt; les fleurs avortent. Mon inscription l'a sauvé des doigts des visiteurs ' : mais non du souffle des

vents.

La fête de l'Etre suprême est le dernier rayon qui pénètre à Saint-Lazare. Le 21 prairial, Roucher écrit :

Quel beau ciel ! quel temps magnifique je trouve à mon réveil! L'Éternel est donc bien content de la fête qu'on lui a consacrée hier? il nous la rembourse à lettre vue, en superbes journées. Je doute cependant qu'il en agisse ainsi pour récompenser les vers de M. Chénier. As-tu lu son hymne? Il nous est arrivé hier iri, et il n'a pas fait fortune auprès de ceux qui savent ce qu'est et ce que doit être la poésie rendue à sa première dignité, c'est-à-dire destinée à bénir les bienfaits de la divinité. 11 fallait déployer, dans un si beau sujet, toute la pompe de la nature, et verser toute la sensibilité d'une âme religieuse. Il fallait surtout y faire dominer ce charme, cette onction que

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