‹ Pendant la terreurChapitre 64 sur 83 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

2. Eulalie et une de se? amies, mademoiselle Monnet, que Roucher appelait YAvchtinge.

Oui, mon cher papa, nous avons été à la fêle de l'Être suprême sous les ailes très respectables de notre propriétaire et de la tante de Clémence. Il faisait une telle poussière, un tel soleil, il y avait une telle foule que la solennité a été perdue à peu près pour notre vue ; mais notre imagination ne restait point en repos. Nous étions sorties dlci à peu près à onze heures et nous ne sommes rentrées qu'à sept heures, mourant autant de faim que de soif. Je n'ai rien entendu de la musique ; on m'a dit qu'elle était d'un assea bel effet. Ce qui m'a donné le plus de plaisir, c'est la gaieté et l'air d'allégresse de ce peuple immense. Pourquoi, me disais-je, n'est-il pas permis à tout le monde d'en être le témoin ? Les rues offraient un coup d'œil délicieux, surtout celles qui, comme la rue Saint-Jacques, sont en enfilade. Je me croyais dans les Indes où elles sont plantées d'arbres ; ce n'était partout qu'une tapisserie de verdure. Chacun avait arrangé sa porte, sa fenêtre à son goût. Les uns avaient fait des festons de roses, les autres des couronnes. Ceux-ci avaient planté des arbres tout entiers, ceux-là des buissons de chèvrefeuille et de divers arbrisseaux. On sortait de notre maison sous une voûte de verdure ; aussi, nos tilleuls n'avaient pas été mis à petite contribution. Cette tapisserie végétale semblait répandre une certaine fraîcheur que le jour rendait encore plus aimable. Après avoir ainsi parcouru un assez grand nombre de rues, car de la maison au Champ de Mars il s'en trouve quelques-unes, nous avons été examiner, avant que la cérémonie commençât, la montagne sur laquelle la Convention et tout le cortège delà fête devaient se rendre et offrir à cette nature, — car c'est là ce que j'appelle l'Être suprême, — un Culte simple et épuré, tel qu'il auiait toujours dû l'être.

Ce jour que Roucher croyait si beau n'eut pas de lendemain ; au contraire, la loi du 22 prairial, honte éternelle de la justice humaine, allait aggraver encore la situation des prisonniers. Tandis que Paris était frappé de stupeur et que la province n'osait plus correspondre avec la capitale, dans les prisons on ne savait à quelles douleurs nouvelles

on allait se trouver exposé. Chaque jour amenait un raffinement dans la cruauté. Le 28 prairial, Roucher écrivait :

Depuis le 2G, il nous est défendu d'avoir de la lumière diins nos chambres. Il faut souper et se coucher dans les ténèbres. Tous les détenus, il est vrai, ne se conforment point à cet ordre ; mais mon wise-man et moi, nous courbons la tète sous l'autorité, persuadés qu'il faut obéir partout, en liberté comme en prison, mais en prison surtout. On ne nous a pas mis ici pour nos aises avoir. D'ailleurs, le détenu le plus sage est celui qui se fait le moins remarquer. Cache ta vie est un mot qui aurait dû être fait tout exprès pour les maisons de détention. Du moins, j'en ai fait ici la règle de ma conduite. Cependant cette privation de lumière m'empêche de te donner nies heures de silence; elles étaient si agréablement remplies quand je les employais à causer avec toi !..

Le lendemain, on annonce que les communications avec l'extérieur vont être définitivement interdites:

Je t'écris, ma chère enfant, tandis que n'existe pas encore peur nous la défense de communiquer au dehors. Aprèsdemain, dit-on, Ie* messidor, nous devons mangeren commun, au grand réfectoire. Hier, on a affiché la défense de recevoir aucun des journaux. Il n'arrivait ici depuis longtemps que celui du soir; c'était peu de chose en soi, mais c'était beaucoup ; nous savions au moins la marche de la Convention et les jugements du tribunal révolutionnaire1. Aujourd'hui nous ne saurons rien. Nous voilà totalement séparés de la société. Je ne m'en plains pas, au contraire, je rends grâces à cette défense; elle nous épargnera tous les calculs, toutes les combinaisons de la peur; car les prisonniers ont le malheureux talent de conjecturer en noir, comme s'ils prenaient plaisir à

1. C'est par là que Roucher avait appris la mort de Hailly et <1^ tant d'autres dont le sort devait lui faire pressentir le sien.

LE POÈTE ROUCIIKH. 2D7

ajouter eux-mêmes aux malheurs de la milité par les chimères

de l'imagination. Quant à la permission d'écrire aux siens, je ne la verrai point supprimée sans le plus grand chagrin. C'est alors que je serai véritablement malheureux. Notre commerce épistolaire, ma bien-aimée Minette, me donne une grande jouissance. S'il faut y renoncer, je perds tous mes plaisirs. Mais n'anticipons point sur l'infortune ; on met toujours assez tôt le pied dans ce pays maudit.

Puis, il faut passer au greffe pour faire la déclaration de son avoir.

La mienne a été bientôt faite •. Rien est un mot qui non plus que la chose ne tient pas grande place. J'aurais été bien malheureux ■ d'avoir quelque chose à déclarer. Il vaut mieux vivre dans la pauvreté. La vertu et ie repos soûl plus prés d<> cet état que de celui de la richesse.

Et cet appel navrant, dans le post-scriptum :

De gros sols, je t'en prie; je suis à mes quatre derniers,

Le 3 messidor, un rapport d'Herman, « président de la commission des administrations civile, de police, et tribunaux, » dénonçait les prisons comme « pleines de gens ayant trempé dans les diverses factions ou conjurations que la Convention avait anéanties et dont elle avait puni les chefs.» Le 7, le Comité où siègent Robespierre. Billaud-Yarennes, Barère, Garnot, Coulhon, Prieur et Collot d'Herbois approuve « toutes les mesures et tous les moyens pour rétablir l'ordre dans les prisons. »

C'est pour répondre à cette invitation officieuse que l'on invente ces conspirations qui, nées sous les verrous, devaient avoir pour but d'anéantir les comités de salut public et de

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